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Aspects de la civilisation africaine: Réflexions sur la religion islamique (Amadou Hampaté Bâ)

« Puisse ton action avoir un effet comparable à celui de la graine de baobab. » Proverbe peul.

« Quand un serpent ou un animal quelconque sort de la forêt, vous lui lancez ce que vous avez dans la main. » Proverbe bambara.


 

1. Pourquoi tous les prophètes viennent-ils de l’Arabie ? Pourquoi n’y a-t-il pas de prophètes noirs ?

Cette très importante question mérite une explication préliminaire. Il s’agit de comprendre le sens du mot « Prophète » tel qu’il est entendu dans les religions révélées, et notamment en Islam.

Il y a, selon l’enseignement islamique résultant du contenu du Coran et des paroles du prophète Mohammad, trois catégories d’hommes de Dieu :

  1. Au sommet, les Rassouls, littéralement: les « Messagers » de Dieu, ou Grands Envoyés. Le Rassoul est choisi par Dieu, par un acte de Sa Grâce, pour être l’instrument d’une Révélation majeure de la part de Dieu, destinée soit à un très grand peuple, soit à l’humanité tout entière. Dieu révèle à Son Envoyé Sa Parole, qui devient un Livre Sacré pour les hommes, contenant les commandements de Dieu, une sainte Loi pour le comportement extérieur et intérieur, et le moyen de revenir au Seigneur. Ces Grands Envoyés sont très rares. Leur apparition marque une étape nouvelle de la Révélation et, par conséquent, de l’évolution humaine. Chaque nouvelle « descente » de la Révélation divine à travers eux vient à la fois confirmer les révélations précédentes et les compléter, les parfaire sur certains points, et les adapter aux nouvelles conditions du temps. La tradition islamique compte six Grands Envoyés : Adam, qui descendit sur terre « avec les Paroles de Son Seigneur », Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet (« Mohammad » en arabe). On les appelle parfois « Envoyés législateurs » parce que chacun d’eux reçut une Loi nouvelle, adaptée aux nécessités du temps. On les appelle aussi « Prophètes ». En général, avec chacun de ces Grands Envoyés apparut une religion nouvelle, bien qu’en réalité ils aient toujours prêché une seule et éternelle religion, celle du Dieu Un et Eternel. De chacun d’eux est sortie une Communauté.
  2. Il y a ensuite les Nabis, littéralement les « Prophètes ». Il s’agit d’hommes saints ayant également reçu une révélation divine dont ils se font les humbles serviteurs mais, à la différence des Rassouls, leur message n’est destiné en général qu’à un petit groupe d’hommes, et parfois même ils doivent le tenir presque secret. Ils peuvent être Nabis manifestés ou non manifestés extérieurement, à la différence du Rassoul qui est toujours manifesté. Le Nabi, quelle que soit la révélation qu’il est chargé de transmettre, demeure placé sous la Loi du grand Rassoul qui l’a précédé. Il n’apporte jamais une « Loi » nouvelle pour l’humanité. Tel est le cas des Prophètes de la Bible, qui exhortaient le peuple juif à revenir à la pure Loi de Moïse. La tradition islamique dit qu’il y eut 124 000 Nabis.
  3. Puis viennent les Waly, que l’on appelle couramment les « Saints de Dieu ». En réalité, le mot Waly signifie « celui qui est proche » de Dieu, en union avec Lui, et vivant dans son Amour. On n’en connaît pas le nombre, ils sont de tous les temps et de toutes les races.

Un Nabi est toujours un Waly, c’est-à-dire un Saint de Dieu, recevant une mission particulière. De même, le Rassoul est toujours également un Waly, un Saint de Dieu, revêtu de la qualité de Nabi, c’est-à-dire de la dignité prophétique, et recevant, de surcroît, la grandiose mission de révéler la Parole de Dieu aux hommes. La notion de « Révélation », de « Prophétie » est à la base des trois religions dites monothéistes, (Judaïsme, Christianisme et Islam) issues d’Abraham, père du monothéisme. Il se trouve que les six Rassouls, ou Grands Envoyés de Dieu, appartiennent à un rameau spécifique de l’humanité : le rameau sémitique. On peut même dire qu’ils sont sortis les uns des autres. La Révélation eut donc son berceau au Proche-Orient, en Palestine et dans la péninsule Arabique. Sur les 124 000 Nabis, ou Prophètes, certains sont cités par le Coran. Beaucoup sortirent du Proche-Orient. Quatre seulement vinrent d’Arabie. On ne saurait dire où et quand apparurent les autres. Mais il faut bien souligner que la qualité de Prophète ou de Grand Envoyé apparaît au coeur même de la qualité de Waly, Saint et Sage de Dieu vivant par et pour l’Amour de Dieu, dans le cercle mystérieux de la « Proximité Divine ». Or, la qualité de Waly ne connaît pas de limite dans le temps et dans l’espace. A cet égard, l’Afrique noire a été et est encore une terre particulièrement riche en Waly.

 

2. Pourquoi condamne-t-on les centres de « Kabaru » ?

On condamne les centres de Kabaru par ignorance, égoïsme et parfois par snobisme. Il faut signaler aussi le fait que, bien souvent, les partisans de Kabaru, comme tous les nouveaux convertis, commettent des maladresses en tenant, par exemple, des propos outrageants à l’encontre des autres musulmans. Le Kabaru veut parfois supplanter ses devanciers, mais il s’y prend très mal. L’instinct de conservation déclenche alors contre lui une riposte normale et humainement concevable. Il serait cependant sage de considérer les petites divergences qui opposent les pratiquants du Kabaru à leurs rivaux comme les petits coups de bec que se donnent les poussins d’une même couvée au moment de se sustenter. Néanmoins, les autorités doivent veiller à ce que ces coups de bec ne dégénèrent pas en bagarres sanglantes. La paix est une chose sacrée et son maintien est un devoir impérieux qui incombe aux autorités.

 

3. Pourquoi la divergence de numérotation dans les versets du Coran ?

Cette divergence de numérotation correspond à différentes manières de couper certains versets. Certains versets, en effet, furent révélés au Prophète en une fois, d’autres en plusieurs fois, c’est-à-dire que plusieurs Révélations concernant le même sujet furent mises bout à bout. Dans ce dernier cas, certains ne donnèrent qu’un seul numéro à ce verset, tandis que d’autres écoles préférèrent donner un numéro différent à chaque passage de la Révélation. Il faut signaler aussi que la ponctuation n’existant pas en langue arabe, on a pu se trouver devant différentes manières de scinder les phrases. Cette numérotation est en effet intervenue bien après la mort du Prophète. On aboutit ainsi, selon les différentes écoles — qui au demeurant ne sont pas nombreuses — à une différence de 430 unités sur l’ensemble des versets coraniques. Signalons aussi que cette numérotation est étroitement liée à la science numéralogique — ou science des nombres qu’il serait trop long d’aborder ici.

 

4. Le Soufi vit-il seul ou en communauté ? Qu’est-ce qu’un Sabéen ?

Il est loisible, pour le Soufi, soit de vivre isolé, en brousse ou en ville, soit de partager la vie communautaire normale, selon son tempérament ou les exigences temporaires de sa vie spirituelle. On a vu ainsi bien des Soufis passer une partie de leur vie dans une retraite totale, puis revenir dans la société afin d’assumer la présence de Dieu parmi les hommes et être, au milieu d’eux, une source de bénédictions. Le Soufi qui vit loin des bruits et des tentations de la vie courante est considéré en général, dans la tradition, comme moins « réalisé » que celui qui réussit à maintenir la même qualité de vie intérieure tout en menant une vie normale parmi les hommes. Ce dernier est comparable à une haute berge qui reçoit à longueur de journée les assauts des vagues et qui réussit à leur résister. Cette conception est due sans doute au fait que l’idéal de l’Islam ne vise pas au rejet du monde, mais à son intégration dans la présence de Dieu. Il s’agit non pas de renoncer à la vie, mais de la sacraliser dans chacun de ses actes, de la relier à Dieu en quelque sorte, et de l’ordonner selon les normes de la Loi divinement révélée. Quant aux Sabéens, il s’agit des habitants de Saba, région située en Arabie. Ce pays antique fut gouverné par une célèbre reine, connue sous le nom de « Reine de Saba » (dont parlent la Bible et le Coran) et que les Arabes appellent « Balqis ». Les Sabéens, dit-on, étaient adorateurs des astres. Ils confessaient l’existence de Dieu, mais ils le considéraient comme étant « l’âme du monde ». La Tradition nous apprend que la reine de Saba finit par épouser le grand roi Salomon. Les Peuls, eux, considèrent Balqis comme « leur tante ».

 

5. Les hommes sont de couleurs différentes et on parle de l’unité de l’homme. Est-ce une question scientifique ? ou une vérité religieuse ?

Je saisis mal cette question. En effet, je ne vois pas comment la couleur, qui est épidermique, pourrait empêcher l’unité de l’homme. Tous les bovins sont de la même espèce, sans pour autant avoir tous la même couleur de robe : il y a les boeufs rouges, les boeufs blancs, les blancs tachés de jaune, les noirs, etc. La science expliquera un jour le pourquoi de la couleur de l’épiderme. Mais elle ne pourra jamais nier l’unité de l’homme en tant qu’être humain, soumis partout aux mêmes lois naturelles, habité des mêmes sentiments essentiels et capable de raison et de sagesse — ou de méchanceté — quelle que soit son origine. L’unité de l’homme est une vérité religieuse, confirmée par la science. Un verset du Coran dit : « Nous (c’est-à-dire Dieu) vous avons tous créés à partir d’un être unique. Puis vous vous êtes groupés par familles… »

 

6. Quelle est l’origine de la croyance en un seul Dieu ?

Il n’est pas aisé de définir, selon les normes modernes d’investigation, l’origine de la croyance en un seul Dieu, et ce n’est certes pas moi qui pourrai le faire. Je voudrais toutefois signaler que l’idée de Dieu étant essentiellement liée à une attitude de foi, vouloir en discuter ou en raisonner à la manière « cartésienne », c’est vouloir remplir d’eau un tonneau troué. Tout ce qui est relatif à Dieu relève du Sacré, c’est-à-dire relève d’un monde qui échappe aux instruments d’analyse et aux limites du mental humain ordinaire, essentiellement profane et quantitatif plutôt que qualitatif. Là où le mental procède par analyse et déduction, séparant les éléments pour mieux les examiner et les comparer, la foi, elle, procède par union et intégration, et naît de la certitude du coeur, ou de la certitude de l’être, comme on voudra. La foi place l’homme devant un mystère dont il pressent l’existence, dont il peut ressentir la grandeur, et dont il peut même, parfois, soit spontanément, soit à la suite d’une longue discipline religieuse, découvrir et goûter la mystérieuse Présence, sans qu’une loi physique extérieure puisse peser, disséquer et expliquer ce phénomène.

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Faîtes plus connaissance avec le vieux baobab de Marcory (Abidjan-Côte d’Ivoire) en acchetant certaines de ses œuvres ci-dessous

 

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Une loi quantitative extérieure et purement physique a-t-elle jamais pu expliquer le mystère de l’Amour ? La croyance en un Dieu suprême semble avoir toujours habité au coeur des hommes, et l’on en retrouve des échos dans toutes les traditions, même polythéistes. Il y est souvent question du « père des Dieux », ou du « Dieu des dieux », ou d’un « Dieu Suprême » trop éloigné pour qu’on s’adresse à lui… alors on s’adresse à des forces intermédiaires. Peut-être cette croyance est-elle comme l’écho, le reflet, de l’unité de l’origine des hommes ? Peut-être est-ce même un souvenir « préexistentiel » ? Le Coran nous enseigne, en effet, que bien avant de descendre sur terre, les âmes des hommes furent convoquées en présence de Dieu, dont elles attestèrent l’existence. Dieu dit à ces âmes : « Ne suis-je pas votre Seigneur ? — Oui, certes, répondirent-elles, nous l’attestons ! » Ce souvenir est en nous mais notre « corporéité », pourrait-on dire, l’obscurcit.

Le bruit de nos pensées, de nos désirs, des forces qui nous traversent, nous empêchent de le retrouver, d’entendre son écho. La pesanteur de la matière nous engourdit et nous entraîne loin de ce centre de notre être. C’est cet écho primordial, perpétuellement oublié par les hommes, que la Révélation divine vient périodiquement rappeler aux hommes par la voix de ses Grands Envoyés. La Révélation est d’ailleurs appelée, dans le Coran, le « Grand Rappel », et c’est là un des sens du mot « dhikr » : « rappel », souvenance de Dieu. L’idée d’un Dieu unique — ou monothéisme proprement dit — se distingue des formes religieuses où l’on reconnaît implicitement un Dieu unique ou suprême, tout en admettant l’existence d’autres dieux. La perspective monothéiste pure dissout les formes et les forces intermédiaires, ou plutôt elle les reconduit à leur origine en les intégrant dans la seule Puissance de Dieu, dont elles deviennent, par exemple en Islam, les « Attributs » : Miséricorde de Dieu, Générosité de Dieu, Justice de Dieu, etc. Le Judaïsme et ses deux ramifications — Christianisme et Islam — sont, théologiquement parlant, les vrais monothéismes. Abraham en est le Père. Il le transmit à sa descendance par l’entremise d’Isaac et de Jacob. Le Dieu Unique d’Abraham est le même qui apparut à Moïse, sanctifia Jésus et envoya Mohammad (transformé en « Mahomet » en langue française) pour clore et sceller la Révélation, dans le présent cycle de l’histoire humaine.

 

7. On dit que l’homme est créé à l’image de Dieu (Bible). N’est-ce pas l’homme qui a créé Dieu à son image ? qui l’a inventé pour trouver les explications qui lui manquaient ?

La Bible dit que l’homme est créé à l’image de Dieu. Cette expression doit, selon mon humble avis, être entendue non pas dans le sens littéral strict des mots, mais comme une métaphore. Il faut sous-entendre par cette phrase que Dieu délégua à l’homme une parcelle de sa puissance créatrice. En effet, de tous les êtres créés, l’homme est le seul qui détienne une puissance créatrice — relative toutefois — à la ressemblance du Créateur. L’homme, en effet, a la faculté d’imaginer et de concevoir (c’est-à-dire de créer dans sa pensée), puis de donner forme et vie à cette pensée en la réalisant dans le monde extérieur. Mais alors que Dieu-Créateur est immatériel et éternel et que Ses créatures ne peuvent ni l’atteindre ni lui porter dommage, l’homme-créateur est matériel et mortel et, au surplus, ses créations (machines, voitures, avions, armes, produits chimiques ou idées néfastes, etc.) peuvent le détruire et le tuer. Beaucoup de choses seraient à dire à partir de cette phrase de la Bible, qui existe également en Islam, mais nous ne voulons pas trop alourdir cette modeste réponse. Les différents Livres sacrés disent que « Dieu a insufflé son Esprit dans l’homme ».

Il y a donc quelque chose de Dieu dans l’homme. Mais peut-être ce « quelque chose » n’a-t-il pas trouvé, dans l’homme, toute la place qui lui était due ? D’où la nécessité de se conformer aux enseignements des saints Prophètes, afin de purifier peu à peu notre « maison intérieure », la désencombrer, et en faire le réceptacle de cette Présence divine oubliée. La boutade contenue dans la fin de la question contient cependant, à sa façon, un fond de vérité qu’un théologien ou un mystique pourraient comprendre d’une autre manière. En effet, Dieu étant transcendant et immatériel, on ne peut le réaliser, sinon en esprit. Or, les esprits des hommes diffèrent les uns des autres en qualité, en intensité et en réceptivité. Autrement dit, chaque homme conçoit Dieu selon les facultés de son esprit, c’est-à-dire à sa manière, à son image. Car Dieu ne se manifeste pas à tous avec la même intensité. En outre, il faut bien reconnaître aussi que bien des gens, de quelque religion qu’ils soient, se font de Dieu une image à leur mesure, pour ne pas dire « à leur service »… C’est pour nous préserver de ces errements que Dieu nous a enseigné, dans ses Révélations, par la voix de ses saints Prophètes, comment le servir et nous tourner vers Lui.

 

8. Dire que Dieu existe, c’est un moyen pour maintenir la paix et pour créer une tolérance entre tous les hommes.

Dire que Dieu existe ne suffit pas pour maintenir la paix. Les guerres de religion sont là pour en témoigner. L’acceptation et l’attestation de l’existence de Dieu ne sont pas un moyen assuré pour maintenir la paix, et moins encore pour fonder une tolérance entre les hommes. C’est l’amour sincère de Dieu qui, seul, peut amener l’homme à aimer et à respecter son prochain, quel qu’il soit. Seul, il peut fonder la paix dans les esprits et dans les coeurs et, de là, la faire régner dans les relations humaines.

 

9. Vous parlez d’une manifestation de Dieu dans les hommes. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Par manifestation de Dieu dans l’homme, j’entends que Dieu peut illuminer le coeur et l’esprit de l’homme par un acte de Sa volonté. Il peut inspirer l’homme et faciliter son développement spirituel. Par un effort de purification intérieure, appuyé sur les Pratiques sacrées qui favorisent la relation entre l’homme et Dieu, l’homme peut être amené à découvrir en lui-même une présence — ou une action de Dieu — que son chaos intérieur habituel l’empêche de percevoir. Tout se passe comme si le propriétaire d’une maison sombre et renfermée découvrait, en ouvrant les portes et les fenêtres, que le soleil peut illuminer chaque recoin de sa demeure. Le soleil a toujours été là. Mais faut-il encore que la maison soit prête à l’accueillir.

 

10. Dieu est-il responsable du destin de chaque homme ?

Demander si Dieu est responsable du destin de chaque homme, c’est reposer le problème du libre arbitre et celui de la prédestination, que tous les anciens ont essayé de traiter, mais qu’aucun n’a jamais pu résoudre. Ce problème, depuis de longs siècles, a fait couler beaucoup d’encre et en fera couler encore. Il n’est donc pas question que je puisse résoudre cette question. On ne peut cependant nier un certain libre arbitre de l’homme, du fait que Dieu l’a doté d’un esprit qui lui permet de choisir, et d’une volonté qui lui permet d’agir et de se déterminer. Mais ce libre arbitre est comme contenu, « embarqué » dans une prédestination générale de l’humanité, tout comme un voyageur dans un bateau ou dans un train en marche. Ce voyageur ne saurait modifier la direction générale du véhicule, mais il lui est possible, à l’intérieur du wagon par exemple, de prendre telle position qui lui plaira ou de se comporter de différentes manières. Ceci est un effet de sa liberté limitée. De même, devant certaines épreuves inéluctables de la vie, l’homme peut toujours choisir entre plusieurs attitudes possibles : dignité, courage, générosité, paix du cœur, ou, au contraire, bassesse, lâcheté, égoïsme, agressivité, etc. Selon le type d’attitude choisie — parfois après une lutte intérieure intense — l’homme sortira ou grandi ou diminué, c’est-à-dire transformé dans un sens ou dans l’autre, de cette épreuve. Il en sortira mieux armé — ou moins bien armé — pour affronter les événements futurs de sa vie. Si la question est si difficile à comprendre pour la logique humaine, peut-être est-ce parce qu’elle comporte une double dimension : l’homme est tout à la fois libre et pas libre ; enfermé dans un certain nombre de déterminations, générales et particulières — le train — et libre d’assumer son voyage avec noblesse, ou non.

 

11. Dieu ne se manifeste pas pareillement dans chaque homme. Et pourtant, c’est Dieu qui a créé les hommes. Pourquoi parler des punitions, de l’enfer, etc. ?

Comme je l’ai dit pour la question 7, les esprits des hommes diffèrent en qualité, capacité et réceptivité. Comme il a été dit également à la  question 9, chacun de nous, dans sa « maison intérieure », a une fenêtre plus ou moins grande ouverte sur le ciel. Mais faut-il encore que la fenêtre soit bien nettoyée, ou bien ouverte, afin de laisser rentrer sa part de lumière. Ainsi tous les lieux, sur terre, ne reçoivent pas la lumière avec la même intensité ni de la même façon. Mais c’est toujours la même lumière. On pourrait encore prendre une autre image : Chaque mare de la brousse, petite ou grande, peut refléter le soleil et reproduire son image en entier. Même la plus petite flaque d’eau, la plus petite goutte de rosée, ou le miroir le plus modeste, peut à sa façon contenir le soleil et en renvoyer la lumière autour de lui. Ainsi, pour un seul soleil dans le ciel, des milliers de soleils, petits et grands, peuvent briller à la surface de la terre. Les Grands Envoyés de Dieu, les grands Saints, les grands Maîtres spirituels, sont comme des lacs immenses dont l’eau parfaitement paisible et pure reflète la lumière du soleil, sans en altérer un seul rayon.

Des foules immenses peuvent venir s’y abreuver. Chacun d’entre nous, même s’il n’est qu’une toute petite mare de brousse, peut essayer de maintenir pure et paisible l’eau de son âme, afin que le soleil vienne s’y mirer tout entier. Quant à la question de punition et de récompense en d’autres termes, d’enfer ou de paradis — il ne faut pas oublier que s’il n’y avait la crainte de la prison, beaucoup d’hommes voleraient et violeraient sans retenue. Pour un certain type d’hommes, la crainte de l’enfer est salutaire. Par ailleurs, combien de garçonnets se conduisent bien pour avoir bonbons et confitures, c’est-à-dire, d’une certaine manière, gagner leur petit paradis ! A côté de ces catégories d’hommes, il y a aussi ceux qui font le bien par seul amour du bien. Ils n’agissent ni par peur de l’enfer, ni par désir du paradis. Ils n’ont en vue aucune récompense. Cette phalange d’hommes est symbolisée, en Islam, par les Soufis qui adorent Dieu parce qu’Il est Dieu, et non parce qu’il distribue châtiment ou récompense.

 

12. L’intensité de la foi dépend de Dieu, et pas de l’homme, non ?

La foi dépend à la fois de Dieu et de l’homme. L’étincelle qui allume la foi nous vient de Dieu, mais son entretien pour l’intensifier en nous dépend de nous-mêmes. L’athlète reçoit sa robustesse de la nature. Mais c’est par des exercices constants et appropriés qu’il l’entretient et la développe.

 

13. Quand un homme fervent perd la foi, c’est la faute à qui ? Quand on perd la foi, il semble bien que ce soit la faute à Dieu. C’est lui qui le veut ainsi.

Comme nous venons de le dire, c’est Dieu qui allume la foi en nous. Mais il nous appartient de l’entretenir par des moyens que Dieu Lui-même nous a indiqués à travers ses Envoyés, les Livres révélés et les hommes inspirés. Mon Maître, Tierno Bokar, disait que l’homme est comme un morceau de charbon dans lequel est allumé un petit point rouge : l’étincelle de la foi. S’il entretient ce feu et l’attise par les moyens appropriés : prière rituelle sincère, dhikr, recueillement, soumission à la Volonté divine… alors le petit point rouge grandira peu à peu, jusqu’à ce que le morceau de charbon tout entier devienne feu et lumière. Par contre, si l’homme laisse ce feu à l’abandon, et ne l’attise point du souffle de la vie spirituelle, les cendres le recouvriront et il ne tardera pas à mourir. Il ne restera qu’un morceau de charbon froid et sombre. La question posée soulève aussi un autre problème : De quelle qualité de foi s’agit-il ? Le Coran parle de ces hommes qui louent Dieu quand tout va bien selon leurs désirs, et qui se révoltent quand une épreuve les atteint. Tant que la foi repose sur un égoïsme caché, sur le désir d’obtenir quelque chose pour soi-même, elle est sujette à variations et un choc plus ou moins violent peut la faire disparaître.

 

14. Puisque Dieu sait tout et fait ce qu’il veut, c’est de sa faute si les hommes n’ont pas la foi, s’il y a la guerre et tout le reste !

Comme il vient d’être dit, Dieu nous a dotés d’un esprit, d’une volonté et de la capacité de choisir et d’agir. Il n’est donc pas le responsable absolu de nos actes. En outre, il nous a mis en garde, par ses Apôtres et par ses docteurs. Il nous a donné le moyen de faire le départ entre le bien et le mal, autrement dit entre la paix et la guerre. Si les hommes appliquaient strictement les lois et les commandements de Dieu, ils respecteraient leur prochain et la justice pourrait s’établir sur la terre.

 

15. La religion chrétienne était avant, donc la religion musulmane doit la compléter et la supplanter. Mais pourquoi, puisque toutes les deux ont la même mère : « la foi en Dieu » ?

Oui, les trois religions monothéistes sont rattachées à un tronc commun : l’attestation de l’unicité de Dieu. Elles n’étaient pas destinées à être rivales, mais peut-être complémentaires ; et si tel ne fut pas le cas au cours de l’histoire, il faut en chercher la cause dans des contingences humaines (historiques, économiques ou passionnelles), qui sont extérieures aux principes essentiels, éternels, des religions elles-mêmes. Bien des choses nous échappent dans les raisons qui président à l’apparition de certains événements importants pour l’évolution de l’humanité, et nul doute que l’apparition des Grands Envoyés, chargés de transmettre aux hommes une Révélation divine majeure, est un de ces événements. On est cependant fondé à penser que la « descente » de ces Révélations, en des temps déterminés de l’histoire humaine, n’est point le fait du hasard et répond à des nécessités bien précises. Avec le cours du temps, l’humanité change, se transforme, la conscience que l’homme a de la vie et de l’univers qui l’entoure se modifie.

Le plus souvent, en s’éloignant du temps d’un grand Prophète, les hommes perdent le contact avec l’essence même de son message divin. Alors qu’une seule parole prophétique suffisait au début à transformer totalement un homme — voire une nation — de longues explications et commentaires deviennent à la longue nécessaires. La descente d’une nouvelle Révélation fait retentir, à une époque et dans des conditions voulues par Dieu Lui-même, le « Grand Rappel » de la Vérité primordiale, de la Religion éternelle, périodiquement oubliée ou négligée par les hommes. Une grande impulsion parcourt à nouveau l’âme humaine et lui permet de parcourir une nouvelle étape de son destin collectif. En ce sens, une nouvelle Révélation n’a pas à « supplanter » les Révélations précédentes, et aucun Prophète de Dieu ne l’a jamais prétendu. Jésus a dit : « Je ne viens pas pour détruire la Loi, mais pour l’accomplir ». L’Islam, qui signifie littéralement « Soumission » (c’est-à-dire Soumission à la Volonté de Dieu), ne s’est pas présenté comme une « nouvelle religion », mais comme un rappel, une « remise au présent » de la Religion éternelle prêchée par Abraham.

 

16. Pourquoi plusieurs Prophètes, plusieurs religions, alors qu’il n’y a qu’un seul Dieu ?

Cette question se situe dans le prolongement de la précédente. Il y a eu effectivement plusieurs Prophètes, mais il n’y a pas eu plusieurs religions. Chaque Prophète, chaque Grand Envoyé, a toujours appelé les hommes à la religion initiale, primordiale, qui est l’amour et la soumission au Dieu Un — avec chaque fois, il est vrai, une sorte de prépondérance de certains aspects, liée aux conditions et aux nécessités de l’évolution humaine (accent mis sur l’Action, ou sur l’Amour, ou sur une Connaissance englobant les deux). Les principes fondamentaux ne varient jamais. (Le Coran parle de la « Religion immuable » qui ne change jamais, mais que les hommes ne comprennent pas.) Par contre, certains détails de la loi extérieure sont modifiés lors de la descente d’une Loi nouvelle avec les Rassouls, les « Grands Envoyés ». C’est ainsi que d’aucuns, mal éclairés, voient des « religions nouvelles » là où il n’y a que des interprétations différentes, ou des revêtements extérieurs différents, d’une même religion éternelle. Lorsqu’une Vérité éternelle descend dans le plan humain – c’est-à-dire dans le monde de la multiplicité : multiplicité des races, des langages, des façons de comprendre, etc. – des différences extérieures apparaissent, et c’est inévitable. Il faut l’accepter comme une des conditions de la vie humaine, mais essayer de nous retrouver par-delà ces différences, sur ce qui est essentiel. Les Prophètes sont considérés comme des rayons lumineux émanant d’une même source. Le soleil est unique, mais ses rayons se multiplient dans toutes les directions, afin que nul ne soit privé de sa lumière.

 

17. Que devient la religion sans la foi ? Pourquoi insistez-vous plus sur la foi que sur la religion ? N’est-ce pas pour se débarrasser de quelque chose de gênant ?

Sans la foi, qui lui donne son sens, la religion ne serait plus qu’un folklore amusant. Si j’insiste davantage sur la foi, c’est parce qu’elle est intérieure, intime au cœur de l’homme, alors que, parfois, les gestes extérieurs de la religion peuvent être accomplis machinalement, sans conviction. Or, lorsqu’il s’agit d’un dialogue entre hommes de différents horizons spirituels, les chances de rapprochement, de compréhension sont plus grandes sur le terrain de la foi que sur celui des pratiques extérieures. La religion ne saurait exister sans la foi, tout comme la foi ne saurait se maintenir et se purifier sans la Vérité, vers laquelle elle tend. La Loi religieuse, vécue avec sincérité et persévérance, met l’homme sur « la Voie », symbolisée par la Foi. Et cette Foi, se purifiant peu à peu, mène l’homme à la « Vérité ».
D’où la triade : Loi — Voie —Vérité (Shari’ahTariqaHaqiqa) enseignée par Tierno Bokar à l’école tidjanienne de Bandiagara, comme par la plupart des Maîtres Soufis, et faisant écho à la triade enseignée par le Prophète Mohammad :

  • Islam : pratiques extérieures fondamentales
  • Iman : Foi intérieure
  • Ihsan : comportement parfait, où l’homme agit sous le constant regard de Dieu.

Il va de soi que l’Islam parfait, intégral, est représenté par l’union de ces trois niveaux, qui correspondent également aux trois plans physique, psychique et spirituel de l’homme — et aux aspects Action, Amour et Connaissance. Pour l’homme pieux, rien de ce qui appartient à la religion n’est jamais gênant. Seul, l’athéisme trouve la religion « gênante ».

 

18. L’incroyant n’est-il pas plus libre que le croyant? Le croyant est esclave de la religion, l’incroyant n’est lié par rien !

Il serait peut-être opportun de définir la notion de liberté. Si liberté suppose le pouvoir et le droit total, pour l’homme, de choisir et d’agir à sa guise, je dirai que la liberté est très relative, aussi bien pour le croyant que pour l’incroyant. La vie sur terre est un esclavage permanent, d’une façon ou d’une autre. Le fait, pour l’incroyant, de n’être lié par aucune discipline religieuse, signifie-t-il pour autant qu’il est affranchi de tous les carcans extérieurs ou intérieurs ? Aucune société n’existe, dans un domaine ou dans un autre, sans une loi pour garantir sa cohésion et lui permettre de s’acheminer vers le but qu’elle se propose. Si l’homme réussit à se libérer de toute loi religieuse, n’est-ce pas souvent pour tomber sous le joug d’autres conventions, sociales, mondaines ou politiques, quelquefois plus contraignantes encore ? La simple observation du monde qui nous entoure — quel que soit le continent — ne nous permet-elle pas de constater la toute-puissance des conventions, des préjugés, des « systèmes » de toutes sortes qui enferment les hommes de toutes parts — quand ce ne serait que la tyrannie des « modes » et des besoins « au goût du jour » ?

L’homme, être social par excellence, ne peut s’affranchir totalement des conventions qui règlent les relations humaines. Mais imaginons, par extraordinaire, un homme qui aurait réussi à rejeter toutes les conventions et convenances sociales extérieures — au risque de se retrouver seul, tel une épave à la dérive. Serait-il pour autant libre de tout esclavage intérieur ? Libre de ses passions, de ses désirs, de ses ambitions, voire de ses habitudes ? En dernier ressort, l’homme peut-il s’affranchir de sa conscience, et étouffer tout à fait cette voix secrète qui, du fond de lui-même, l’avertit et le met en garde, parfois ? La question posée est d’une grande importance, et chacun de nous devrait se la poser constamment : Qu’est-ce que la liberté, et dans quelle mesure suis-je libre ? Y a-t-il plusieurs sortes de libertés, et vers quoi mènent-elles ?

 

19. Est-ce que la religion libère l’homme, ou le rend esclave ?

Cette question prolonge la précédente. Ma conviction est que l’homme est bien davantage asservi ou libéré par son état intime que par un système extérieur à lui-même, qu’il soit religieux ou politique. Les institutions extérieures, religieuses ou politiques, se proposent toutes de « libérer l’homme », bien que par des voies différentes. Mais le plus souvent, elles libèrent l’homme d’un régime pour le placer sous un autre. Tant que l’homme garde au coeur l’intolérance, il est à lui-même sa propre prison, quelle que soit son étiquette. Oui, une religion bien comprise et honnêtement exercée, selon les principes mêmes de son Prophète, est comme un baume pour le cœur et les maladies de l’âme. Elle peut transformer l’homme et le libérer de ses esclavages intérieurs, si puissants et si néfastes. Il n’est pas dans mon intention de condamner la politique. Elle est utile et même nécessaire, en vue de rechercher la meilleure façon de gérer les affaires humaines. Elle a donné naissance à des hommes remarquables, populaires, capables de bousculer les horizons de la vie sociale. Mais elle ne saurait créer des hommes consolés et consolants, capables d’apaiser les coeurs dans les tourmentes de la vie. Un saint homme peut être un homme politique. Mais un homme politique n’est pas un saint homme pour autant. Nous dirons que c’est un homme pragmatique.

 

20. Le croyant est esclave de la religion, parce que la vie devient une futilité, et qu’il ne pense qu’à un paradis incertain…

Le fait, pour un croyant, de devenir un serviteur de Dieu (ou de chercher à le devenir), ne doit pas nécessairement l’amener à considérer la vie comme une « futilité », sinon à la suite d’une mauvaise interprétation des vrais enseignements religieux. Peut-être ignore-t-il cette parole de l’Envoyé de Dieu, Mohammad, qui situe bien le problème: « Travaille pour le monde d’ici-bas comme si tu devais y vivre éternellement, et travaille pour la vie future comme si tu devais mourir demain. » Selon cet enseignement, un musulman équilibré doit rester conscient qu’il ne passera qu’un temps éphémère sur cette terre et que sa vie éternelle se situe dans l’au-delà. Un tel homme fera la part des choses. Il travaillera pour la vie qui est une, où qu’elle se déroule. La vie est une merveille. Elle est un don de Dieu. Sur quelque plan qu’elle se manifeste, dans l’ici-bas ou dans l’au-delà, elle ne saurait être vaine, futile ou méprisable. Sinon, Dieu aurait-il déclaré qu’il instituait l’homme « son représentant sur la terre » ?

Dans un autre verset du Coran, Dieu compare la vie à l’eau qu’il fait descendre du ciel. Elle se mêle à la terre et, de cette union, naissent les plantes qui embellissent la terre et servent à la nourriture des hommes et des animaux. Je rappellerai ici ce que j’ai déjà précisé à la question 4, à savoir que, dans son aspect global, l’Islam ne vise pas au rejet du monde, mais à son intégration dans la Présence de Dieu, à sa consécration, en quelque sorte. Il n’est pas proposé à l’homme de rejeter la vie, mais d’en assumer tous les aspects, en conformité avec la Loi révélée. Quant au « paradis incertain », je dirai que la mort, elle, n’est pas incertaine et que les Grands Envoyés, les Prophètes et les Saints, qui ont tous parlé d’une vie au-delà de la mort, ne sauraient être tous des imposteurs.

 

21. Qu’appelez-vous l’Islam principiel ?

J’appelle Islam principiel l’ensemble des articles fondamentaux de foi édictés par le Coran et promulgués par Mohammad. Ce sont :

  • la double formule de profession de foi
    • Laa il’Allaha il’Allaahu Muhammadu Rasuul’ Allaahi
  • les cinq prières canoniques de la journée
  • la dîme aumônière de fin d’année
  • le jeûne du mois sacré du Ramadan
  • l’intention ferme de se rendre en pèlerinage à La Mecque
  • croire et confesser l’existence de Dieu
  • croire au jour de la Résurrection
  • croire à l’existence des Anges
  • croire aux Envoyés de Dieu
  • croire aux Livres révélés
  • accepter le sort que Dieu nous fait.

Ces onze articles constituent le fondement de la foi islamique. Bien appliqués, ils préparent l’homme à une ascèse morale et spirituelle qui lui permettra d’accéder au degré spirituel où les dogmes se réduisent aux quatre expressions que voici :

  • Comment adorer Dieu ?
  • L’adorer comme si on Le voyait.
  • Si on ne Le voit pas.
  • Lui nous voit.

Ce stade est celui de la Vérité divine, où la conscience, éveillée et irradiée par la sainte Présence, se passe de beaucoup de cérémonial. A ce stade, le croyant vit en Dieu, par Dieu et pour Dieu.

 

22. Le Coran est une partie de la Bible. Pourquoi les musulmans oublient-ils la Bible ? Pourquoi les chrétiens refusent-ils le Coran ?

Le Coran n’est pas « une partie » de la Bible. Il en serait plutôt une symbiose, sinon une synthèse. Il est en tout cas un Rappel des moments les plus significatifs de l’histoire sacrée antérieure, de telle sorte qu’ils demeurent constamment présents à la conscience du musulman et forment comme la trame de sa vie religieuse. Sur les 6 666 versets qui composent le Coran, 1080 environ retracent des événements bibliques. Comment un musulman instruit, qui récite en toutes occasions le Coran, pourrait-il oublier la Bible ! Ce saint Livre est considéré comme le tronc maternel du monothéisme, dont l’Islam est l’expression finale. Encore une fois, il faudrait faire la part de ce qui est dû aux instincts humains des commentateurs, plutôt qu’aux principes mêmes des religions. Les principes mêmes de la religion unissent, ils ne séparent pas. Ce sont les compréhensions et les interprétations, nées au cours du temps et à travers le monde, qui séparent. Si les chrétiens ont refusé le Coran, peut-être l’ont-ils fait, parfois, par un complexe de supériorité, et sans doute aussi par un instinct de conservation compréhensible. Peut-être aussi appartient-il seulement au destin de notre époque de permettre une meilleure compréhension mutuelle, que les conditions du passé ne permettaient pas. Je profiterai de l’occasion pour dire que si les chrétiens et les juifs avaient pour Mohammad le dixième de respect que les musulmans vouent à Moïse et à Jésus appelé « l’Esprit de Dieu », un dialogue efficace en vue d’une entente mutuelle pourrait être établi avec de grandes chances de succès. La probité morale commande cependant de dire que la plupart des musulmans sont loin d’être « à l’écoute » de leurs frères chrétiens et juifs.

 

23. Un marabout doit être en conformité avec la religion, il ne devrait jamais dire quelque chose qui le mette en dehors de la religion. Et pourtant beaucoup « déroutent ». Pourquoi n’y a-t-il personne pour le leur dire ?

Cette question n’a pas tenu compte de la faiblesse humaine, toujours possible. Il n’y a pas eu, sur terre, une seule époque qui n’ait enregistré des défaillances humaines, dans quelque domaine que ce soit, et les marabouts ne sauraient faire exception à la règle. L’Eglise en a connu maints exemples au cours de son histoire, tant parmi ses évêques que parmi ses papes… L’Islam ne détient plus l’autorité temporelle. Sinon, en vertu de la « Sharia » (loi islamique divine), les fauteurs auraient été jugés et sévèrement punis. Presque partout dans le monde, les religions ont été séparées de l’Etat et n’exercent plus le pouvoir judiciaire, ce qui présente tout à la fois des avantages et des inconvénients. Des avantages, car les religions seront désormais suivies plus par conviction que par contrainte, et des passionnés ne pourront plus assouvir leurs haines personnelles au nom de Dieu ou sous l’étendard de la religion. Des inconvénients aussi, car la sainte Loi ne peut plus être sauvegardée au sein de la communauté. L’Islam, en effet, ne comporte pas de clergé, à la manière de l’Eglise. Chacun est son propre prêtre, sur son tapis de prière, et l’Iman placé en avant pour diriger la prière peut être désigné parmi n’importe quel croyant. Il n’y a donc pas de hiérarchie extérieure et organisée, où un « supérieur » pourrait faire des remontrances à quelqu’un. Dans les temps anciens, c’était l’Etat religieux qui assurait la sauvegarde de la Loi. De nos jours, c’est à la communauté à faire preuve de discernement.

 

24. Quels sont les mobiles qui ont poussé à l’interdiction de la viande de porc ou des boissons alcoolisées ?

Dieu connaît mieux ses créatures que celles-ci ne se connaissent elles-mêmes, et Il sait ce qui est bon ou mauvais pour leur développement tant physique que spirituel. D’aucuns ne voient, en ces interdictions, qu’une simple raison de santé et d’hygiène. La viande de porc est en effet l’une des plus nocives pour la santé humaine, en particulier dans les climats chauds où l’Islam a pris naissance. Quant aux méfaits du vin et de l’alcool, ils sont connus de tous. Mais sans doute y a-t-il des raisons plus profondes qui nous échappent dans cette interdiction. Un vieux dicton dit : « On devient ce qu’on mange », et ce ne sont pas les traditions africaines qui le démentiront. Le but de la religion, ne l’oublions pas, est d’affiner et d’éveiller la conscience de l’homme, afin de la rendre sensible à la Sainte Présence de Dieu. Le Coran dit : « Où que vous soyez, Dieu est avec vous. » Et encore : « De quelque côté que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu. » Or, le vin et l’alcool engourdissent et alourdissent l’esprit de l’homme. Qui nous dit que, d’une certaine façon, la chair du porc n’exerce pas également un effet néfaste dans ce domaine ? Strictement parlant, d’ailleurs, le musulman n’a le droit d’absorber que la chair des animaux tués rituellement et non leur sang, également objet d’interdiction, pour des raisons peut-être du même ordre.

 

25. Pourquoi les musulmans doivent-ils apprendre l’arabe pour pratiquer leur religion ?

Le fait d’ignorer l’arabe n’a jamais empêché le fidèle musulman de pratiquer avec ferveur sa religion. Croire que l’on ne saurait pratiquer l’Islam qu’en parlant l’arabe reviendrait à supposer que Dieu n’entend que la langue arabe, ce qui serait ridicule. Il suffit, au minimum, de connaître en arabe la Fatiha qui figure obligatoirement dans la prière rituelle, ainsi que certains courts passages du Coran à inclure également dans la prière, et les quelques formules fondamentales nécessaires à la vie religieuse. Si les musulmans apprennent l’arabe, c’est en général pour accéder à la lecture directe et à la compréhension du Coran, ainsi que pour sauvegarder et perpétuer un moyen de communication et de communion spirituelle entre les peuples musulmans. Il faut noter aussi que la lecture d’un Livre sacré dans sa langue originelle, c’est-à-dire dans la langue même par laquelle Dieu s’est exprimé, véhicule une puissance spirituelle et une efficacité que ne contiennent pas les traductions. Pour qui a entendu le Coran en langue arabe, la simple comparaison avec une traduction en français (qui ne peut être qu’approximative) suffit à le démontrer.

 

26. Quand on jette un regard sur le monde, on se rend compte du retard des jeunes Etats musulmans, et du fait qu’il y a beaucoup plus de musulmans dans les pays sous-développés qu’ailleurs. Est-ce à cause de la religion qui est un frein ?

Une propagande vivace, orchestrée par les ennemis de l’Islam, a pour but de faire croire que cette religion est un frein à tout développement. Cette nouvelle tactique tend à remplacer celle qui consistait à imputer à l’Islam la responsabilité originelle de la polygamie, de la guerre sainte et de l’esclavage, alors que l’Islam est bien postérieur à ces institutions qu’il a tenté de limiter et de codifier. Le coup d’oeil dont il est question ici me semble quelque peu superficiel. Si l’on totalisait, en effet, l’ensemble des populations de tous les pays sous-développés du monde, y compris notamment l’Amérique latine, l’Inde, les pays du Grand Nord et certaines régions de l’Europe centrale et orientale, etc.), et que l’on fasse un examen comparatif chiffré du point de vue des religions, il n’est pas sûr du tout que les musulmans viendraient en tête. Mais là n’est pas la question car, à mon avis, l’erreur consiste précisément à lier deux phénomènes qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.

Le sous-développement matériel (car en fait il ne s’agit que de cela), quand on l’examine impartialement comme l’on fait certains grands économistes et sociologues modernes, apparaît comme un fait essentiellement lié aux conditions géographiques, géologiques et climatiques d’un pays, et non comme un phénomène religieux. Si l’Europe et une partie des Amériques se sont techniquement développées à la suite de ce qu’on appelle la « Révolution industrielle du XVIIIe siècle », là où les religions n’y sont pour rien. Si l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Asie ou l’Océanie sont restées en deçà, la religion n’y est également pour rien. Il n’est pas de ma compétence de discourir sur les causes du sous-développement, mais il existe assez de travaux à ce sujet desquels il ressort que les causes en sont multiples et certainement pas d’origine islamique : passé historique du pays, parfois soumis à la colonisation ou à l’exploitation pendant des siècles ; pauvreté du sol, sous-alimentation ou alimentation mal équilibrée, engendrant une attitude passive devant la vie et le mauvais développement intellectuel des enfants ; régime purement agricole du pays ; excès de déserts ou de forêts, etc.

Quant à l’Islam, il faut vraiment ne point connaître cette religion ni la prodigieuse civilisation qu’elle a engendrée dans un passé pas tellement éloigné, pour la considérer comme un frein à un développement possible. Seul un Islam mal compris ou mal appliqué — ce qui est souvent le cas, hélas ! — pourrait conduire à l’inaction ou à une passivité négative devant les conditions de la vie. L’homme, nous l’avons dit, a été institué par Dieu, « son Représentant sur la terre », son « Gérant ». Le Coran contient de très nombreuses incitations à l’effort, à l’étude du monde qui nous entoure, à la réflexion sur les merveilles de la création. Je rappelle la parole de l’Envoyé de Dieu Mahomet citée plus haut :

« Travaille pour la vie de ce monde comme si tu devais vivre éternellement, et pour la vie future comme si tu devais mourir demain. »


Dans d’autres paroles il a dit encore :

« La recherche de la science est une obligation pour le musulman » et « Allez chercher la science, fût-ce jusqu’en Chine ! »

Faut-il rappeler les progrès extraordinaires accomplis dans les sciences exactes et les sciences d’observation par les savants musulmans du Moyen Age (astronomie, optique, algèbre, chimie, médecine, etc.), progrès dont l’Europe hérita pour les mener ensuite plus loin? « L’abandon à Dieu » (Tawakkoul) prêché par l’Islam, ne supprime pas la nécessité de l’action, mais consiste à garder un coeur paisible devant les résultats de l’action, même s’ils sont défavorables, car les résultats sont entre les mains de Dieu, alors que l’effort est le propre de l’homme. Le grand sage Ghazali a dit : « Seuls les sots peuvent s’imaginer qu’en état de Tawakkoul (abandon à Dieu) on se laisse aller. Ceci est péché aux yeux de la loi. » Ne mélangeons donc point deux domaines différents. Les religions n’ont pas pour vocation de promouvoir le progrès matériel ou la technicité. Elles proposent à l’homme une ascèse intérieure pouvant le mener à l’équilibre et à la paix du coeur (Signalons en passant que le suicide est extrêmement rare en terre d’Islam), quelles que soient ses conditions de vie, heureuses ou misérables. Par contre, la science s’est donné pour mission de doter l’homme de multiples moyens pour assurer son développement matériel et technique. Combien il serait souhaitable que science et religion fussent comme deux rails de chemin de fer, avançant dans une même direction, sans jamais tout à fait se séparer ni tout à fait se confondre ! Sans doute l’une et l’autre y gagneraient-elles et s’enrichiraient-elles mutuellement.

Dialogue entre chrétiens et musulmans

27. On aimerait que vous expliquiez davantage et même que vous justifiiez cette phrase si importante de s’oublier soi-même et son savoir : « Cesse d’être ce que tu es et oublie ce que tu sais… »

Avant d’aborder la question proprement dite, je voudrais citer un verset coranique propre à inciter au dialogue entre fidèles du monothéisme issu d’Abraham, c’est-à-dire juifs, chrétiens et musulmans. Citation : « Dis aux juifs et aux chrétiens : “0 gens des Ecritures ! Venez entendre une seule parole. Que tout soit égal entre nous et vous. Convenons que nous n’adorerons que le Dieu unique, et que nous ne lui associerons quoi que ce soit, et que nous ne chercherons pas les uns parmi les autres des soigneurs à côté de Dieu.” S’ils s’y refusent, dis-leur : “Vous êtes témoins vous-mêmes que nous nous résignons entièrement à la volonté de Dieu.” » Quant à l’expression citée dans la question, il s’agit d’une des nombreuses leçons de psychologie de mon Maître, Tierno Bokar, pour inciter chaque partenaire d’un dialogue, quel qu’il soit, à être entièrement à l’écoute de son interlocuteur. Pour se comprendre mutuellement, il est bon d’oublier un moment qui l’on est et ce qu’on sait, afin d’être ouvert, disponible, et mieux écouter son interlocuteur. Un homme tout rempli de lui-même, pressé d’étaler son savoir, ramenant tout à lui, ne saurait être convenablement à l’écoute de personne. Il cherche plutôt à se faire entendre qu’à écouter patiemment celui qui lui expose quelque chose. Même lorsqu’il se tait, il rumine déjà sa réponse et, finalement, se prive du bénéfice de l’échange et de toute chance d’apprendre davantage. Or la vie est leçon perpétuelle et l’on a toujours quelque chose à apprendre. Mon Maître, Tierno Bokar, avait l’habitude de dire : « Il y a, au demeurant, trois vérités : celle de chacun des deux partenaires (« ma » vérité, et « ta » vérité) et LA Vérité. Cette dernière se situe à égale distance des deux premières. » Pour trouver LA Vérité, dans un échange, il faut donc que chacun des deux partenaires s’avance vers l’autre — ou « s’ouvre » à l’autre. Cette démarche exige, au moins momentanément, un oubli de soi et de son propre savoir. Une calebasse pleine ne peut pas recevoir d’eau fraîche…

 

28. On ne sait trop que penser de la naissance de Jésus…

La naissance de Jésus n’est pas un fait que l’on puisse aborder avec les seules armes de notre esprit rationnel et mental, ni que l’on puisse « expliquer » dans les seules limites de nos connaissances rationnelles. Elle entre dans le domaine des « extra-phénomènes », qui dépassent notre entendement humain, et qui, comme les miracles, témoignent de l’action soudaine et directe d’un « monde supérieur » dans les lois de notre monde terrestre. Naissance miraculeuse, sans doute. Mais toute naissance n’est-elle pas toujours miraculeuse ? Le développement de l’embryon s’accomplit, chez l’homme, selon des lois et des modalités que la science a étudiées. Mais si l’on a « repéré » les phases du développement, on n’a jamais pour autant percé le mystère de l’apparition de la vie, qui reste entier. La « science » humaine accomplit, certes, des exploits prodigieux dans le domaine qu’elle a entrepris d’explorer, c’est-à-dire celui des phénomènes mesurables et pondérables. Mais pas plus qu’elle ne saurait expliquer le mystère de la naissance de Jésus, elle n’est capable d’expliquer le mystère de la Vie. Elle étudie les « effets », mais le monde mystérieux des causes lui échappe.

Le jaillissement de la vie est un miracle qui nous entoure et nous soutient perpétuellement, mais nous ne le voyons plus parce qu’il est « habituel », pour nous interroger seulement sur ce qui se situe hors de cet « habituel ». Les enseignements religieux et les témoignages des saints hommes affirment tous l’existence, à côté de notre monde physique et visible, de mondes spirituels invisibles à nos yeux terrestres. La naissance de Jésus, la descente des « Révélations », les miracles accomplis par les Prophètes, relèvent de l’intervention de ces mondes spirituels, où oeuvre directement la Puissance de Dieu, dans notre monde physique habituel. Il n’en reste pas moins que la naissance de Jésus est un fait historique. L’accepter ou le rejeter n’éclaircira point son mystère, et ne modifiera en rien l’événement. Jésus a-t-il existé ? Jésus a-t-il rendu service à l’humanité ? Ses paroles, après vingt siècles, trouvent-elles encore le chemin du coeur de l’homme et y éveillent-elles un écho profond ? Telle devrait être notre préoccupation. Epiloguer sur le « comment » de sa naissance risque de nous entraîner sur les sables mouvants de notre époque, où l’homme désacralise tout et conteste tout à plaisir.

 

29. La Fatiha et le Pater, est-ce le « même rite » ?

Si, par rite, nous entendons un moyen mystique, pour ne pas dire magique, d’orienter notre être vers Dieu, et de nous rendre réceptifs à l’égard des forces divines pour une action purificatrice de l’âme, alors oui, sans doute, la Fatiha et le Pater sont du même rite. Dans les deux cas, cette prière fondamentale n’a pas été inventée par les hommes, mais révélée et communiquée par un Grand Envoyé de Dieu. Dans les deux cas, nous retrouvons sept versets, dont :

  • les trois premiers parlent de Dieu seul
  • le quatrième d’une relation avec l’homme — ou avec la terre—
  • les derniers concernant le monde de l’homme (comme dans une « descente » progressive).

Toutes les deux constituent, pour le musulman comme pour le chrétien, la prière par excellence.

 

30. D’où vient la vérité propre à chaque religion ?

Pour le musulman, la Révélation est Une, et provient toujours de la même source : Dieu, à travers les Prophètes et les Grands Envoyés. Je ne répéterai pas ici ce que j’ai dit aux questions 6 et 7 à propos des descentes de la Révélation dans le temps, toujours Une et semblable à elle-même, et pourtant toujours neuve dans sa formulation (telle la vie, toujours semblable à travers la diversité des êtres). A cette question, je ne puis que proposer en écho une autre question : d’où vient la vie qui anime chaque être vivant ?

 

31. Est-ce que les règles de la religion doivent être pratiquées de la même façon chez toutes les personnes ?

L’idéal serait évidemment que les règles de la religion soient pratiquées de la même façon par tout le monde. Mais, hélas ! les hommes sont dépareillés. Chacun d’eux est comme un atome par rapport aux autres. Chacun a ses mouvements propres et constitue un petit univers au sein du grand univers. Par ce fait, la pratique des règles religieuses varie d’un homme à un autre, tout comme la vitesse varie d’un coursier à un autre, le poids du poing d’un boxeur à un autre, l’appétit d’un estomac à un autre, la patience et l’endurance d’un individu à un autre, etc.

 

32. La création d’une religion est la tentation d’un groupe pour tenter de dominer le monde. On le voit bien dans l’Eglise où le Pape devient un chef politique qui se mêle de tout.

Je ne partage pas ce point de vue. La création d’aucune religion ne fut, au départ, mue par une idée préconçue de domination du monde. Bien au contraire, les fondateurs de religions — et notamment des religions monothéistes, nées dans le Proche-Orient — se dressèrent contre les abus des dominateurs du monde, contre la frustration des pauvres et l’oppression des faibles, et contre la corruption des moeurs. Aucun d’entre eux, d’ailleurs, n’agit de son propre chef, mais seulement sur un ordre venu de Dieu. Ce n’est point l’ambition des Grands Envoyés qui en étaient bien dépourvus — mais la puissance contenue dans leur Message, qui en assura l’expansion et l’enracinement dans le coeur des hommes. La tentation de domination n’apparaît donc pas au moment de l’apparition initiale d’une religion (plutôt que « création »), mais par la suite, avec certains dirigeants confrontés aux conjonctures politiques, historiques ou économiques de leur époque.

Les déviations sont inévitables dans la société humaine. Mais chaque fois que la religion dévie, des contestateurs s’élèvent en son sein pour demander le retour à la tradition initiale, c’est-à-dire à l’enseignement prodigué par son fondateur. Ce phénomène des déviations successives et des tentatives de retour à la tradition originelle explique l’apparition, au cours du temps, des schismes, des sectes et des exégèses de toutes sortes, que connaissent toutes les religions révélées. Quant aux religions africaines autochtones, elles ignorent le prosélytisme, qui voile souvent un désir expansionniste ou de monopolisation de la vérité. Elles ne visent qu’à protéger leurs fidèles de tous les maux, visibles et invisibles. On ne doit donc pas, honnêtement, accréditer le slogan, savamment répandu et entretenu par la politique antireligieuse moderne, que la religion n’est autre chose qu’un subterfuge pour dominer et asservir les masses. Ce sont les hommes qui dominent ou qui asservissent les masses, en se servant des idées quelles qu’elles soient, politiques ou religieuses. Je concède, en le déplorant amèrement, que la religion peut devenir, entre les mains de quelques princes ou chefs religieux ambitieux, un instrument de puissance.

Mais il en est de même pour n’importe quelle idéologie, car telle est la nature de l’homme, lorsqu’il n’est pas habité par l’amour de Dieu et de son prochain. La simple observation des moeurs politiques pratiquées dans le monde suffit à le démontrer. C’est toujours au nom de la liberté que l’on domine son semblable. Les idéologies modernes, qui attaquent la religion à boulets rouges, n’agissent-elles pas elles-mêmes pour conquérir l’esprit des masses à leur cause et mieux asseoir leur pouvoir ? Le Pape, chef moral et spirituel de plus de cinq cents millions d’âmes, ne saurait, ni humainement ni en droit, assister impassible à la détérioration de la société dont il a la charge. C’est pourquoi je conçois parfaitement qu’il engage le dialogue avec la politique moderne, afin de défendre une certaine conception de la famille, de la moralité et, pour tout dire, de l’homme, au sein de sa communauté. Pour résumer, il importe de ne point confondre une religion avec les hommes qui l’incarnent dans le temps et qui, parfois, peuvent s’éloigner de ses principes.

 

33. Est-il possible de changer une religion ?

On ne doit pas « changer » une religion. Sinon, cela reviendrait à créer une nouvelle religion, ce qui n’est pas de notre ressort. Par contre, il est toujours possible d’interpréter la religion en tenant compte des contingences nouvelles intervenues dans la mentalité humaine. L’Envoyé de Dieu Mohammad a dit : « Parlez aux gens à la mesure de leur entendement. » De même que la compréhension varie d’un être à un autre, peut-être aussi varie-t-elle d’une époque à une autre. Il appartient à l’homme de méditer les enseignements de sa religion en fonction des conditions nouvelles de vie, et peut-être y trouvera-t-il de nouveaux champs de compréhension et d’application. Il va de soi que le langage des prêtres ou des marabouts du Moyen Age ne saurait plus convenir aux masses contemporaines qui assistent, de leurs propres yeux et non plus en rêve, au voyage des hommes sur la lune. L’homme a techniquement beaucoup évolué, son champ de conscience s’est élargi vers l’extérieur. La religion doit épouser ce mouvement, sous peine de rester isolée. Il ne faut cependant pas confondre adaptation et élargissement de la compréhension avec démission et solutions de facilité. Il s’agit de faire descendre le monde sacré de la religion jusque dans les conditions nouvelles de vie, et non de se laisser désacraliser par elles.

 

34. Peut-il y avoir une vérité pour chaque religion différente ? Alors pourquoi pas pour l’Animisme ?

La Vérité est une et indivise. Mais, comme je l’ai rapporté au paragraphe 27, chacun de nous a sa vérité. Celle-ci n’est pas forcément « La » Vérité vraie. La Vérité, dans sa totalité, appartient à Dieu seul. Dès qu’elle descend sur le plan humain, elle devient forcément relative. Chacun la perçoit à sa façon, la regarde sous un angle différent. Dans cet ordre d’idées, l’Animisme a sa vérité, comme le Christianisme, le Judaïsme ou l’Islam, le communisme ou le maoïsme. Un homme vit un jour pour la première fois un palmier, chargé de branches retombantes. Quand on lui demanda ce qu’était le palmier, il déclara que c’était un arbre formé de branches retombantes. Un autre homme vit pour la première fois un palmier alors qu’il avait la forme d’un tronc élancé couronné de palmes. Il le décrivit ainsi. Un troisième dit que le palmier était un tronc élancé, sans branches ni feuilles. Chacun d’eux avait contemplé le palmier à l’une des étapes de sa croissance, et pensait détenir la vérité totale du palmier. De même raconte-t-on que plusieurs aveugles furent mis en présence d’un éléphant. L’un d’eux tâta l’une de ses pattes puissantes et dit : « C’est un tronc rugueux et puissant, inébranlable. » L’autre, ayant palpé son flanc, dit : « C’est une surface large et arrondie. » L’autre enfin, ayant saisi la trompe, dit : « C’est une tige souple et sinueuse comme un serpent. » Chaque approche de la vérité est respectable, et contient un enseignement pour les hommes. Mais la vérité totale n’appartient qu’à Dieu, qui Seul peut nous acheminer vers elle.

 

35. Dans l’état actuel du monde, les religions ne peuvent-elles pas chercher une base commune ?

A commencer par l’unification des trois religions monothéistes, qu’est-ce qui empêche donc de ne faire qu’une grande religion ? Les religions n’ont pas besoin de chercher une base commune ; elle est toute trouvée. C’est Dieu. Ce qu’il faudrait demander aux religions, c’est une démarche qui facilite un dialogue commun en vue d’une entente et d’une compréhension réciproques. Ce que les religions doivent rechercher, c’est la tolérance intelligente qui leur permettra d’être à l’écoute les unes des autres. Si chaque religion persiste à vouloir monopoliser la Vérité vraie, elles demeureront rivales et antagonistes. Elles détruiront sans rien construire. Dieu merci ! il y a de plus en plus d’ouverture entre les trois religions monothéistes. L’action est encore modeste ou timide, mais elle est née, et souhaitons qu’elle ait le même effet qu’une graine de baobab. Quant à « faire une grande religion », rappelons, comme nous l’avons dit ailleurs, qu’il n’appartient pas à l’homme de « créer » des religions, mais de vivre le plus parfaitement possible l’enseignement de son Prophète. Nul doute que, ce faisant, il soit mieux à même de comprendre son semblable.

 

36. Ny a-t-il pas également des considérations communes à étudier entre les religions révélées et les religions non révélées ?

En raison même de l’unité de l’esprit humain, il serait paradoxal que l’esprit des religions révélées ne se retrouve pas dans les religions non révélées. La foi est en tout homme, quelque orientation qu’elle puisse prendre, et, comme nous l’avons dit à la question 34, chaque approche de la vérité est respectable. Quant aux points communs, ils sont certainement très nombreux, notamment, par exemple, entre Bouddhisme, Islam et Christianisme. D’aucuns ont cherché à rapprocher la Trinité chrétienne de la Trimurti hindoue : Brahma, Vishnu et Çiva, symbolisant les trois énergies de la vie : création, conservation et destruction. Quant aux traditions africaines, on trouverait certainement beaucoup de points communs dans les domaines de la moralité, du développement de la personne morale, et même l’existence d’un Créateur unique se situant au-delà de tous les dieux. Un immense travail de recherche et de rapprochement est offert à la bonne volonté des hommes en ce domaine.

 

37. Comment, appartenant à une même famille, y a-t-il tant de divergences ?

Je suppose que l’auteur de la question a en vue les divergences existant entre les religions, au sein de la grande famille monothéiste ? Je crois avoir tenté, dans les questions précédentes, d’approcher un peu le problème. Les divergences tiennent plus aux hommes qu’aux religions elles-mêmes. Par ailleurs, la Vérité Une, qui appartient à Dieu seul, se révèle chaque fois sous un éclairage différent, pour compléter notre instruction. Mais l’homme ébloui saisit souvent un reflet et ne veut plus considérer les autres rayons de la lumière. Il est dans la nature de l’homme de s’attacher davantage à ce qui différencie qu’à ce qui unit, et ceci n’est pas sans relation avec la difficulté « d’oublier qui on est, et ce qu’on sait ». La divergence et la discorde sont inhérentes à la nature humaine, et peut-être même agissent-elles parfois comme un stimulant pour la recherche de l’esprit. La diversité des hommes, de leur nature, de leurs capacités de compréhension, de leur caractère, entraîne la multiplicité des interprétations et des opinions. Cela est vrai dans les relations entre grandes religions, mais cela est vrai également à l’intérieur d’une même religion, où les mêmes problèmes se retrouvent avec l’apparition de différentes tendances ; cela est vrai à l’intérieur de tout système de pensée quel qu’il soit, et cela est vrai à l’intérieur même d’une famille humaine, où la communauté de sang n’empêche pas chacun d’avoir des caractères différents.

 

38. Pourquoi des Européens accompagnent-ils les musulmans dans les prières ? Y a-t-il là un manque de foi ou un manque de religion ?

Le fait, pour des officiels européens, d’assister à la prière musulmane n’est ni un acte de foi ni un manque de religion, mais plutôt un acte de courtoisie politique.

Religion et Science

39. L’apprentissage des sciences expérimentales pousse l’homme a ne pas croire. Progrès ou recul de l’homme ?

Dire, en généralisant, que les sciences expérimentales poussent l’homme à ne pas croire serait peut-être commettre une erreur d’appréciation. Il y a bien des savants que la recherche expérimentale a, au contraire, affermi dans leur foi en l’existence d’une Force-Cause dont la création est un colossal effet. C’est cette force que le croyant appelle Dieu. Einstein, le plus grand savant mathématicien de notre époque, père des sciences modernes, était croyant. Il a écrit quelque part (je cite de mémoire … ) : « Celui qui ne croit pas au merveilleux est un infirme. » Je ne vois pas pourquoi l’étude et l’approfondissement du monde merveilleux qui nous entoure pourraient diminuer la foi, bien au contraire. Les sciences, en effet, ont découvert des lois physiques jusque-là inconnues des hommes, elles ont plongé leur regard dans les mondes infiniment petits et infiniment grands pour en scruter les mécanismes, mais elles n’ont jamais percé le mystère de la vie et de l’existence de l’univers.

Le « pourquoi » des choses leur échappe toujours, et reste offert à nos méditations. De plus, les « vérités » scientifiques changent constamment, et l’horizon des connaissances ne cesse de reculer. Ainsi, la découverte du monde prodigieux des atomes a pulvérisé les « croyances » scientistes du XIXe siècle sur la matière, en nous apprenant que celle-ci, en dernière analyse, n’est composée que d’énergie en mouvement. Le noyau de l’atome lui-même, que l’on crut pendant un temps être le cœur de la matière (la « limite », en quelque sorte), se révéla lui-même composé d’éléments énergétiques tourbillonnants, séparés les uns des autres par d’immenses distances (toutes proportions gardées), et mus par une énergie d’une puissance incroyable. Les hommes tentent de maîtriser cette force prodigieuse et de l’utiliser. Mais qu’est-ce que cette force, d’où vient-elle, d’où vient l’intelligence qui règle cette immense et remarquable organisation ? A ces questions personne n’a de réponse, pas plus que personne n’a jamais pu expliquer l’origine de l’électricité, que l’homme a pourtant réussi à domestiquer. Les questions fondamentales restent sans réponse.

La science expérimentale est bonne en soi. Elle est même nécessaire. Toute l’erreur consiste à lui demander des réponses à l’égard d’un domaine qui n’est pas le sien. La recherche scientifique s’effectue avec les seules facultés cérébrales de l’homme, aidé par des instruments matériels fabriqués par lui. La recherche de l’expérience religieuse s’effectue avec l’être tout entier, aidé en cela par des facultés intérieures qui ne sont pas seulement cérébrales, et soutenu par des forces spirituelles émanant d’un autre monde. Il s’agit, en fait, de deux mondes différents et de deux démarches différentes. Quant à la deuxième partie de la question, il serait peut-être bon que nous nous entendions sur la notion de progrès. De quel progrès s’agit-il ? Si progrès signifie mouvement en avant, augmentation, développement, il serait encore bon de préciser dans quel sens il s’accomplit : matériel ou spirituel ? Ces deux progrès peuvent être parallèles, mais ils ne sont pas identiques. Les découvertes scientifiques à l’égard de certaines lois de la nature marquent un progrès indéniable sur le plan intellectuel, mais ce progrès s’arrête à des faits extérieurs. Comme nous l’avons dit, la cause de l’existence des êtres et des choses reste hermétique. Quant au progrès technique, le malheur veut qu’il soit souvent plus destructeur que réellement utile.

Sans parler des engins de mort auxquels il a donné naissance, on ne peut que constater la lente détérioration de l’équilibre naturel sur la planète : pollution de l’atmosphère par les émanations industrielles et les gaz d’échappement (les habitants de Tokyo, au Japon, sont obligés certains jours de porter des masques à gaz pour pouvoir respirer !), pollution des eaux des rivières en Europe, et même des eaux de l’Océan. De grands savants ont lancé des cris d’alarme à ce sujet. En résumé, tout est entre les mains de l’homme. S’il progresse intérieurement, moralement, spirituellement, il pourra faire un sage usage de ses découvertes scientifiques, et en faire bénéficier toute l’humanité. Sinon, les perspectives risquent d’être inquiétantes pour lui.

 

40. Il y a des contradictions entre ce que nous dit la religion et ce que nous apprend l’école (par exemple sur l’origine de l’homme … ). Qui faut-il croire ?

Que l’école laïque et matérialiste penche tout naturellement vers l’athéisme et une conception purement matérialiste du monde est tout à fait normal. L’orientation de l’enseignement public en France — dont nous avons hérité en Afrique — résulte d’un certain passé historique où le conflit entre laïcisme et religion s’est soldé par la victoire du laïcisme et de l’athéisme. L’enseignement dispensé en est donc le reflet. La question, finalement, ne concerne pas tant le problème de l’école que le problème qui a été évoqué à la question précédente : le conflit entre le matérialisme et les croyances religieuses, entre matériel et spirituel. Je ne puis que reprendre ce que je viens de dire précédemment. La science merveilleuse, dont on nous enseigne les rudiments à l’école, se heurte à chaque tournant au secret de la vie.

Elle n’arrive pas à le violer. Elle scrute, analyse, décompose, mais elle finit toujours par demeurer interdite devant le mystère des causes. Pour se tirer du mauvais pas, elle le qualifie de « hasard » ou « d’apparition spontanée ». Elle est prise de vertige entre l’amplitude de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. La véritable origine de l’homme reste un mystère. La science se penche sur l’examen de certains os fossiles remontant à un lointain passé, et élabore l’hypothèse d’une filiation progressive et évolutive depuis le singe jusqu’à l’homme. Mais il ne s’agira toujours que d’hypothèses, qui changent et se modifient au fur et à mesure des découvertes. Qui nous dit qu’un jour cette théorie ne se modifiera-t-elle pas à son tour ? Tous les hommes de science ne sont d’ailleurs pas uniformément d’accord sur ces théories. II ne m’appartient pas d’approfondir ici un sujet hors de ma compétence. Je ne puis que constater l’impuissance des hommes à percer le mystère de l’apparition de la vie, et surtout les mystères de la vie spirituelle dans l’homme, que nous pressentons en nous, et dont nous parlent les grands symboles des Livres sacrés.

Religion et Prière

41. Pourquoi pas une seule prière pour tous s’il y a un seul Dieu pour tous ?

Quand nous saurons pourquoi il n’y a pas une seule langue pour tous les hommes créés par un seul Dieu, nous comprendrons pourquoi il n’y a pas une seule prière pour tous les croyants qui prient le même Dieu.

42. Est-il permis de prier avant l’âge ?

Oui, il est permis de prier avant l’âge, et il est même instamment recommandé de le faire. Ce que l’on apprend dans son âge tendre est comme un trait qui reste marqué sur la pierre. C’est pourquoi on recommande d’habituer les enfants à faire la prière avant l’âge requis légalement.

 

43. Les chrétiens sont hommes et femmes pour prier. Pourquoi pas chez les musulmans ?

Les musulmans séparent hommes et femmes pour prier afin d’éviter que la vue des femmes ne distraie les hommes de leur prière, et vice versa. L’homme en prière doit se concentrer et orienter tout son être vers Dieu. Sans doute certains hommes ont-ils une concentration d’esprit suffisante pour ne pas risquer d’être distraits… On dit, cependant, que sauf chez de rares individus, quand la femme entre dans la vue de l’homme, Dieu sort de son coeur et de sa pensée. La coutume est une règle de prudence et de sagesse, qui s’applique à tous et ne tient pas compte des exceptions. Il faut signaler cependant que la prière de l’homme et de la femme est absolument similaire et égale en valeur. Il n’y a aucune différence entre eux du point de vue religieux. Notons également que cette séparation cesse à l’occasion du grand pèlerinage à La Mecque, où hommes et femmes sont mêlés, comme si, à l’approche d’un Centre qui symbolise la présence divine, toutes les différences et les dualités s’éteignaient. Il n’y a plus que des âmes adorant leur Seigneur.

Religion et mariage

44. Le mariage constitue-t-il vraiment la foi ? Entrave-t-il ou approfondit-il la foi ?

La foi n’a pas à être liée ou subordonnée au mariage, ni le contraire. La foi est une chose et le mariage en est une autre. Le mariage est un fait social et une nécessité physiologique. La foi est immatérielle et relève du monde de l’âme et de l’esprit. Le mariage est vivement recommandé en Islam, mais il n’est pas une condition impérative de validité de la foi. Ce qui est farouchement interdit en Islam, c’est l’adultère. Le musulman maître de ses passions charnelles n’est pas astreint au mariage, qui n’est pas obligatoire en droit musulman. Bien des Soufis vivant en brousse sont restés célibataires. Le mariage est la forme consacrée et bénie qui permet à l’homme et à la femme de s’unir, de fonder une famille afin de perpétuer la race, et d’éviter l’adultère et le désordre des moeurs. Vingt-quatre versets du Coran traitent du mariage, alors que deux seulement parlent du célibat. Le Prophète de l’Islam a béni le mariage, mais il n’a pas encouragé le célibat.

 

45. Un musulman peut-il se marier avec une chrétienne et vice versa ? Si oui, quelle religion adopter ? et les enfants ?

Oui, un musulman peut épouser une chrétienne ou une juive. C’est même une autorisation d’ordre divin ainsi libellée dans le Coran :

« Il vous est permis d’épouser les filles honnêtes des croyants et de ceux qui ont reçu les Ecritures avant vous, pourvu que vous leur donniez leur récompense (dot). Vivez chastement avec elles (vertueusement), en vous gardant de la débauche, et sans prendre de concubines. Celui qui trahira sa foi perdra le fruit de ses bonnes oeuvres et sera dans l’autre monde au nombre des malheureux » (Coran, sourate V, verset 7).

Par contre, la femme musulmane ne peut épouser un chrétien ou un juif, selon la loi islamique. La logique souhaiterait qu’il y ait là réciprocité, mais il faut tenir compte de certains éléments qui justifient la sagesse de cette interdiction. Sur un plan purement extérieur, on peut dire qu’il y avait là comme un instinct de conservation d’une communauté à ses débuts, où les femmes étaient rares. Mais les raisons profondes résident ailleurs. En effet, le musulman, nous l’avons dit dans d’autres chapitres, respecte Jésus et Moïse en tant que Prophètes de Dieu, tout comme Mahomet. Un mari musulman ayant une épouse chrétienne a le devoir de respecter la religion de son épouse, et même de veiller à ce qu’elle l’observe bien. Il ne doit faire aucune pression sur elle pour l’amener à embrasser l’Islam. (« Point de contrainte en religion », dit le Coran). Cette femme pourra donc rester elle-même, et n’entendra jamais blasphémer à l’égard de son Prophète. C’est tout au moins ce que prescrit la Loi. Par contre, si une musulmane épouse un chrétien ou un juif, elle aura un mari qui ne reconnaîtra pas son Prophète ni sa religion, et qui, en général, s’efforcera de les lui faire abandonner. Il ne peut qu’en résulter, dans le plus grand nombre des cas, un mariage déséquilibré et non harmonieux. La Loi, tenant compte de la règle générale et non des exceptions toujours possibles sur le plan individuel, a donc interdit ce genre de mariage. En général, la Loi musulmane prévoit que les enfants suivent la religion du père. Mais dans la pratique, les enfants suivent souvent l’influence qui est la plus forte, ou la plus convaincante.

 

46. La polygamie est-elle une nécessité ?

La polygamie, selon les circonstances sociales, politiques et économiques, apparaît, dans le temps et dans l’espace, comme une institution tantôt nécessaire, tantôt indésirable. Quand on regarde autour de soi les êtres de la nature, on s’aperçoit que le problème des relations sexuelles est capital pour la reproduction de l’espèce. Il relève donc beaucoup plus du domaine de la physiologie que du domaine de la foi. On observe, dans le règne animal — homme compris — différentes manières de vivre la sexualité :

  • la monogamie : lorsqu’un mâle et une femelle vivent ensemble, en couple, pour procréer et se multiplier
  • la polygamie : lorsqu’un mâle vit avec plusieurs femelles
  • la polyandrie : lorsqu’une femelle vit avec plusieurs mâles.

Ces différentes manières matrimoniales de vivre ont existé toutes les trois, à la fois chez les hommes et chez les animaux, bien avant l’apparition des religions monothéistes. Le régime matrimonial, en soi, ne conditionne fondamentalement ni la qualité de la foi, ni les possibilités d’évolution. La polygamie n’est pas une invention de l’Islam, pas plus que la monogamie n’est une création du Christianisme. Mais ces deux confessions ont consacré chacune le mode matrimonial qui convenait le mieux aux habitants de son aire, compte tenu des antécédents existants. Dans quelle mesure la monogamie imposée, soit civilement, soit religieusement, est-elle pratiquement observée en Occident ? Qui ignore la polygamie illégale qui se pratique secrètement dans les pays monogames, qui par ailleurs condamnent avec véhémence et indignation la polygamie islamique, polygamie d’ailleurs limitée par la Loi. J’estime que ni l’ardeur ni la froideur sexuelles ne conditionnent valablement le progrès d’une nation. Ceci dit, je répondrai à la question du paragraphe 46 par ceci : il y a des pays pour lesquels la polygamie est une nécessité sociale péremptoire. Il y en a d’autres qui, en raison même de l’éclatement de la famille, s’accommodent de la monogamie. En Islam, la polygamie n’est pas une obligation, mais une tolérance (limitée d’ailleurs), compte tenu de la diversité des tempéraments et des conditions sociales de la société. Le souci majeur est d’éviter l’adultère, le désordre des moeurs, les enfants illégitimes et déracinés, les femmes vieillissant seules. Un verset du Coran laisse cependant entendre que Dieu préfère la monogamie, mais que si celle-ci n’est pas possible, l’homme peut se marier dans les conditions indiquées par la Révélation.

 

47. Pourquoi la religion musulmane est-elle si sévère envers la femme ? Pourquoi la religion punit la femme ?

Il s’agit, là encore, d’une question mal connue, mal étudiée et faisant l’objet de boutades faciles, mais non vérifiées. Il ne faudrait pas, là non plus, imputer à la religion ce qui est imputable au caractère des hommes. N’oublions pas que l’Islam est apparu dans une société où la femme n’avait aucun droit, aucune valeur, et où, même, il arrivait que l’on enterrât les filles vivantes ! Dans une telle société, l’Islam, grâce à la puissance de la Parole de Dieu, a établi l’égalité religieuse complète entre l’homme et la femme, qui pratiquent exactement les mêmes rites et sont appelés au même destin spirituel. Du point de vue social, l’Islam a instauré un régime matrimonial où non seulement les droits de la femme mais ses biens sont préservés, ce qui n’existait pas jusqu’alors, et n’a pas existé pendant longtemps dans les pays occidentaux modernes.

Selon la Loi islamique, la femme ne peut être mariée sans son consentement. Elle a le droit de demander le divorce si le mariage ne lui convient pas. Elle conserve la libre disposition absolue de ses biens propres dans le mariage, y compris des biens résultant de la dot apportée par son mari. Elle peut donc vendre, gérer, exploiter ses propres biens, sans l’autorisation de son mari. (Signalons en passant que cette possibilité n’existait pas pour la femme française jusqu’à ces dernières années.) Quelle que soit la fortune personnelle de la femme musulmane, elle est entièrement à la charge de son mari qui doit subvenir à ses besoins. L’Islam n’accepte pas que le mari empiète sur les biens de sa femme. Avec l’Islam, la femme a acquis le droit de témoigner en justice. En matière d’héritage, la femme perçoit moins que l’homme, mais cela est dû à la structure familiale des sociétés en cause, où l’homme est toujours chef de famille et chargé de subvenir aux besoins des siens, y compris des femmes. Quant au reproche fait à l’Islam de voiler et de cloîtrer la femme, il repose aussi sur un malentendu. On peut lire le Coran attentivement, on y trouvera certes des versets invitant la femme à cacher « ses appâts » afin de ne point troubler les hommes en dehors de son foyer, mais on n’y trouvera ni l’obligation de se voiler entièrement, ni celle de vivre cloîtrée.

Le Coran recommande en toutes occasions la pudeur, la décence, la discrétion, la réserve du maintien et des moeurs, mais ne va pas au-delà. Il met hommes et femmes en garde contre les dangers de la promiscuité. C’est tout. La coutume consistant à enfermer les femmes et à les écraser sous l’autorité de l’homme est une coutume ancienne qui existait bien avant l’Islam. Ce phénomène ne tient pas à la religion mais au caractère même des hommes, qui ont parfois pris prétexte de la religion pour perpétuer et maintenir leur façon d’agir. Quant aux « punitions », signalons, comme nous l’avons déjà fait ailleurs, que la femme est égale à l’homme devant la Loi islamique. Lorsque la religion était « Loi d’Etat », elle punissait les coupables, sans distinction de sexe.

Religion et geste de charité

48. Le but de l’aumône est-il le même chez les chrétiens que chez les musulmans ?

L’aumône, qu’elle soit faite par un chrétien, un musulman ou un athée, reste toujours une aumône, c’est-à-dire une part qu’un homme prend sur son propre bien pour le donner, par charité, à un plus pauvre que lui, soit par amour de Dieu, soit par amour de son prochain. Si un athée nie Dieu, il ne nie pas pour autant l’existence de son prochain, et cela ne l’empêche pas d’avoir de la charité. Signalons qu’en Islam l’aumône revêt deux formes différentes :

  • Il y a la Zakkat, qui est obligatoire. Il s’agit de la dîme des biens capitalisés qu’il faut obligatoirement donner chaque année pour les pauvres. La répartition est généralement effectuée par des responsables religieux. La Zakkat assure une certaine circulation des biens à l’intérieur de la communauté et permet d’aider les défavorisés.
  • Il y a l’aumône libre, que chacun peut toujours consentir quand il le désire, mais qui ne le décharge pas de l’obligation de payer la Zakkat. L’aumône libre est recommandée dans le Coran et par le Prophète.

 

49. Donner une partie de ses biens, c’est être pieux. Pourquoi ?

Celui qui donne une partie de son bien à qui n’en a pas fait une belle action de solidarité. Il est écrit dans le Coran (11, 172) :

« La piété ne consiste point à tourner vos visages du côté du levant ou du couchant. « Pieux est celui qui croit en Dieu et au jour dernier, aux Anges et aux Livres, aux Prophètes, « Qui, pour l’amour de Dieu, donne de son avoir à ses proches, aux orphelins, aux pauvres, aux voyageurs et à ceux qui demandent, qui rachètent les captifs, etc. »

Etre pieux, c’est donc, en plus de la foi, aider son semblable pour l’Amour de Dieu. La vraie piété ne peut être égoïste, ni refermée sur soi-même. D’après le Coran, Dieu a établi l’homme sur la terre pour y être son Représentant. L’homme est donc investi d’une énorme responsabilité, qui consiste à gérer et à exploiter sagement les biens de la terre, pour le bien de tous, et non à les accumuler égoïstement. C’est pourquoi l’Islam, par tous les moyens prévus dans sa Loi, essaie d’empêcher la thésaurisation : interdiction de l’usure, obligation de la zakkat annuelle pour faire circuler un dixième des biens, éclatement des héritages entre tous les enfants pour éviter l’accumulation de biens entre les mains d’un seul, recommandation coranique de ne pas thésauriser, etc. Mais surtout, si l’on considère le problème d’un point de vue plus élevé, nous constatons que Dieu invite l’homme à se dépouiller constamment, à se « vider » de son égoïsme, afin de devenir le réceptacle de la Présence divine. Dieu a dit, par la bouche de son Envoyé :

« 70 fois par jour, je regarde dans le coeur de l’homme, pour y descendre. Mais je le trouve presque toujours plein de lui-même, et ne puis y pénétrer…»

Aimer son semblable et lui venir en aide, c’est aimer Dieu, qui l’a créé.

 

Religion et développement

50. L’Islam principiel peut-il contribuer au développement de l’humanité ?

Oui, l’Islam non seulement peut contribuer au développement de l’humanité, mais il l’a déjà fait, avec une ampleur qui a marqué l’histoire humaine. La civilisation musulmane, pour n’avoir pas été accoucheuse de monstres techniques, n’en fut pas moins mère des sciences exactes qui ont servi de rampe de lancement à la science moderne, comme nous l’avons dit à la question 26. Les nations, comme les marcheurs, peuvent s’arrêter sur la route du progrès pour souffler de leurs fatigues. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne repartiront pas derechef. Je ne reprendrai donc pas ce que j’ai dit dans cette question 26, sur le fait que les musulmans ne sont pas les seuls à connaître le sous-développement, qui tient à des causes diverses et non à des causes religieuses. Actuellement, l’Islam est en train de repartir sur la voie des progrès modernes. Ce que je lui souhaite, c’est de devenir le cavalier de la civilisation technique, et non sa monture. La science sans conscience tue celui qui la possède. Il ne faut jamais cesser d’être homme. Toute découverte qui ne servirait pas à humaniser et à assurer le bonheur des masses humaines ferait long feu, c’est-à-dire serait peine perdue, sinon dangereuse. La vraie régression chez l’homme, c’est la régression morale. Elle devient catastrophique si elle est étayée par des moyens puissants de domination ou de destruction. Comme toute Révélation divine authentique, l’Islam, s’il était sérieusement vécu et appliqué par les hommes, pourrait aider grandement l’humanité à mieux trouver son équilibre entre le monde matériel et le monde spirituel, tous deux assumés et harmonisés, sous le regard de Dieu et dans le respect de sa Loi.

51. Il y a plus de musulmans dans les pays sous-développés que dans les autres pays. Est-ce que cela ne vient pas de la religion qui boude le progrès ?

Combien j’aurais aimé terminer mes réponses sur un ton plus gai que par le mot « non ». Mais mon « non » est une mise en garde, pour moi-même comme pour tous les jeunes musulmans éduqués à l’école laïque. Celle-ci a hérité des slogans orchestrés par l’esprit antireligieux, renforcé par l’esprit anti-islamique. Je ne reprendrai pas les arguments développés à la question 26 et à la question  précédente, selon lesquels l’ensemble des pays sous-développés ne comptent pas une majorité de musulmans, et que, par ailleurs, l’Islam bien compris n’a jamais « boudé » le progrès (il l’a prouvé dans le passé), quand celui-ci ne porte pas atteinte à la santé morale et spirituelle de l’homme. L’époque où, soit par ignorance, soit par parti pris, les forces religieuses et politiques de l’Occident s’ingéniaient à rendre l’Islam responsable de tous les péchés et maux du monde, est révolue. L’ère de la convergence religieuse a sonné. Si les diverses confessions religieuses fermaient leurs oreilles aux appels à la réconciliation, elles ne tarderaient pas à entendre sonner le glas de leur déclin. Le temps est venu pour les religions de s’unir, et de participer aux conquêtes de la science, non pas pour dominer, mais pour ne pas être dominées. Le jour où religion et science se respecteraient et collaboreraient dans l’intérêt commun de l’humanité, ce jour-là les deux rails nécessaires à la marche de notre bonheur seraient posés. Pensons-y bien.

Note 1. Dialogue avec des étudiants du Niger

 

Source: webpulaaku

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La Personne

Les Rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu

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Aspects de la civilisation africaine: Les Rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu (Amadou Hampaté Bâ)

Traiter des « rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu », ainsi qu’il a été proposé, en généralisant cette conjoncture religieuse à toute l’Afrique, pourrait amener à commettre des erreurs profondes. Il n’y a pas, en effet, un « homme africain » qui représente un type valable pour tout le continent, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Il y a l’homme africain du nord, habitant le bassin de la Méditerranée ou les côtes de l’océan Atlantique. Il y a l’homme du Sahara, qui voisine avec celui de la savane. Il y a enfin l’homme de la forêt. Autant de types de caractère, de comportement, autant d’ethnies, autant de formes religieuses traditionnelles.

Pour rester dans le vrai et ne pas risquer de généralisations hâtives, il faudrait traiter séparément de la religion d’une ethnie donnée : Bambaras, Dogons, Baoulés, Mossis, etc.  J’examinerai donc, dans le cadre de la présente étude, les traditions propres à la région que je connais le mieux: celle du Mali, ancien Soudan français de l’époque coloniale. Ce pays de savane est celui des traditions bambaras, peules, dogons et malinkés, dont certaines ont donné naissance dans le passé à de grands empires, avant que leur rencontre, et parfois leur fusion avec l’Islam, n’ait fait apparaître un nouveau type de comportement traditionnel vis-à-vis de Dieu, davantage en prolongement d’ailleurs qu’en opposition avec le précédent, comme nous pourrons le voir plus loin. Comme nous l’avons signalé en commençant, les rapports traditionnels de l’homme avec Dieu, en Afrique, peuvent être multiformes : les manifestations du « Sacré », et les cultes qui lui sont rendus, varient selon les dieux. « Les dieux… » Il est bien vrai que la plupart des cultes traditionnels observables s’adressent à une pluralité de dieux, de niveaux et d’importance divers, et parfois bien insolites pour l’observateur venu de l’extérieur. Dans ce panthéon bigarré, quelle est donc la place de « Dieu » ?

Etre Suprême

L’existence d’un « Etre Suprême », non définissable et demeurant « dans le ciel », se retrouve dans la plupart des traditions religieuses de la région considérée, et de l’Afrique noire en général.

Transcendance et Immanence

Que ce soit « Maa Ngala » (Maître de Tout) ou « Masa Dembali » (Maître incréé et infini) des Bambaras, ou « Geno » (l’Eternel) et « Dundari » des Peuls, Dieu est considéré comme l’Etre Suprême, Créateur unique de tout ce qui existe, situé au-delà de toute contingence, échappant à l’intelligence humaine, et cependant à la fois transcendant quant à son être et immanent quant à sa manifestation. A la fois au-delà de tout et hors de portée de toute atteinte, et en même temps présent partout : « Partout où il y a le ciel, il y a « Maa Ngala », dit l’adage bambara.     Si cette ambivalence peut heurter un esprit logique, pour qui les contraires sont séparés une fois pour toutes et ne sauraient se rencontrer, je me hâte de dire qu’aucune ambivalence ne gêne l’esprit africain, et moins encore quand elle a trait à « Sebaa Mansa Kolibali », le « Puissant-Roi-Tout-Pouvant » (expression, parmi tant d’autres, servant à désigner Dieu en langue bambara), ou au « lointain et proche Kaydara » des Peuls.     La tradition enseigne que la distance qui sépare Dieu de l’homme qui sait l’invoquer n’est pas plus grande que celle qui sépare l’ongle et la chair du doigt qu’il recouvre, tandis que l’homme qui ne sacrifie pas à Dieu et ne le prie pas s’en trouve séparé par une distance égale à la profondeur des cieux…

Agents

Dans la majorité des cas cependant, l’Etre Suprême est considéré comme trop éloigné des hommes pour que ceux-ci lui vouent un culte direct. Ils préfèrent s’adresser à des agents intermédiaires. En effet, le « Dieu du Ciel », appelé parfois pittoresquement « Charpente des Espaces » ou « Os du Ciel > (ngalakolo) est situé à une distance si éloignée dans l’espace que la voix de « Maanin »  —  le petit homme fils d’Adam  —  ne saurait l’atteindre directement. Il faut des véhicules appropriés pour transporter jusqu’à lui doléances et louanges des hommes.     Dans la tradition africaine malienne, le rapport de l’homme avec Dieu ne s’est donc pas établi directement, à la manière des Prophètes favorisés de la Révélation dans les religions monothéistes.     Entre le Sacré Suprême, inaccessible de façon directe, et l’homme, s’étend tout un Sacré médian qui prend source et appui dans le Sacré Suprême, et à son tour se déverse en forces fastes ou néfastes sur l’univers, par l’entremise de certains agents. C’est à ces forces, qui gèrent le bonheur et le malheur des hommes, et non à l’Etre Suprême  —  bien que celui-ci demeure le créateur unique de toutes choses  —  que s’adresseront les paroles rituelles, davantage incantations que prières, et les offrandes propitiatoires destinées à les apaiser quand elles se déchaînent.     Cette manifestation du sacré par l’entremise d’un agent autre que lui, auquel des pouvoirs ont été délégués en quelque sorte par l’Etre Suprême, est à l’origine lointaine des diverses confréries religieuses traditionnelles secrètes, présidées par des dieux.     C’est ainsi que les traditions animistes maliennes connaissent les dieux :

  • Ntomo
  • Nama
  • Komo
  • Nya
  • Nyawrole
  • Jarawera, etc.

Ce sont là autant d’agents sacrés  —  ou consacrés  —  gérant une parcelle de la Puissance suprême. Leur incarnation (dans l’être ou l’objet support) s’opère selon des modalités qui constituent la base du secret de la confrérie.     Ces agents de l’Etre Suprême se répartissent d’ailleurs en deux grands groupes complémentaires : l’un est public, ordinaire, l’autre est secret, occulte. Il y a là comme un écho des dimensions « exotérique » et « ésotérique » des religions révélées.     Certains animistes du Mali donnent cependant plus de liberté à l’Etre Suprême lui-même, qu’ils dénomment « Maa Ngala », et qui peut s’incarner sous forme d’animal, de végétal ou de minéral, ou dans un phénomène naturel ou surnaturel. C’est alors lui qui éperonne les vents, et soulève les vagues sur les eaux. C’est lui qui charge le tonnerre. C’est lui qui tombe en foudre pour punir ou effaroucher les hommes ou les animaux qui l’offensent.

Cet Etre Suprême est terrible, mais néanmoins compatissant. Il accepte d’être imploré. C’est lui qui a inspiré les paroles sacramentelles. Elles peuvent le toucher et le faire fléchir. Mais il y a, par contre, des paroles sacrilèges qui peuvent déclencher sa colère et attirer son châtiment sur ceux qui les prononcent : tout le mobile secret du rite est là, dans « la Parole ». C’est elle qui constitue la base et l’agent actif du rite, ou « magie ». Le fait de placer ainsi toujours un intermédiaire entre l’Etre Suprême et celui qui le sollicite trouve son écho jusque dans la vie courante : en effet, les Africains des régions que nous examinons ici recourront toujours à un intermédiaire pour exprimer leurs souhaits ou leurs désirs à quelqu’un. Beaucoup de coloniaux qui ont vécu en A.O.F. ont pu constater que le cuisinier passe toujours par le boy pour demander quelque chose au patron, et vice versa… C’est cette conjoncture qui a donné à « l’interprète », intermédiaire officiel entre les administrés et leur chef, une place prépondérante dans l’administration coloniale. En bambara, l’interprète se nomme « Répond-bouche ». Chaque roi en a un ; chaque dieu en a un.

Les ancêtres

Parmi ces intermédiaires entre le divin et l’homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature  —  feu, air, terre et eau  —  jouèrent un r�le prépondérant. Mais le plus proche et le plus efficace des intermédiaires est encore l’ancêtre l’ancêtre-fondateur du village, ou l’ancêtre de la tribu, parce qu’un lien secret de sang le relie à sa descendance mâle, tandis qu’un lien de cordon ombilical et de lait le relie à sa descendance par les femmes. L’ancêtre, dont la tombe doit être située dans le village ou dans l’enceinte familiale même, ou non loin, est plus proche de ses descendants que ne l’est l’Etre Suprême qui habite l’Empyrée, et dont la voix, faite de tonnerre et d’ouragan, est redoutée. On peut parler à l’ancêtre dans la langue qu’il a utilisée et léguée à sa postérité. On connaît la nature des libations qu’il apprécie et comment les répandre pour qu’elles lui parviennent. Etant désincarné, l’ancêtre est placé dans des conditions qui lui permettent de parler à l’Etre Suprême.

Pour tout animiste bambara, bobo, mianka, samo, etc., s’adresser aux mânes des ancêtres est préférable et plus efficace que s’adresser à l’Etre Suprême lui-même. En effet, entre ce dernier et lui-même s’étend l’obstacle des plaines, montagnes et dunes des nuages. La voix humaine risque d’être emportée et dispersée par les vents qui peuplent l’espace où réside l’Etre Suprême. On sert toujours à boire à l’âme de l’ancêtre avant de lui poser une question ou de lui demander un service. Cette coutume religieuse est d’ailleurs demeurée dans les moeurs : si vous entrez dans une maison où la tradition est en vigueur, on vous servira immédiatement de l’eau à boire, que vous ayez soif ou non. La coutume vous commande d’en prendre une petite gorgée. C’est un rite.

On n’adressera la parole au visiteur que lorsqu’il aura mouillé ses lèvres. « Servez d’abord à boire, dit la loi de « Dialan » (grand Dieu animiste du Ferlo-Sénégal), car l’homme altéré est un homme sans ses esprits. » Celui qui refuse l’eau refuse la vie. Il refuse donc le dialogue qui établit la relation. Les anciens, en mourant, deviennent des « esprits tutélaires », à condition que leur postérité ou leur pays aient rendu à leur dépouille les honneurs funéraires traditionnels dus aux morts : cérémonies du 1er, du 3e, du 7e et du 40e jour après leur mort.     La mort permet à l’âme de retrouver sa fluidité astrale, une fois débarrassée de son poids charnel qui la maintenait à fleur de terre. C’est cette pesanteur, cette lourdeur, qui demeure dans le cadavre et qui rend celui-ci impur. Une fois désincarnée, l’âme trouve une base valable d’où elle peut s’envoler à chaque appel pour écarter le danger qui menace l’individu ou la collectivité de sa lignée.

Présence du Sacré en toutes choses. Animisme.

L’homme noir africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres. Seulement, pour lui, cette Force n’est pas en dehors des créatures. Elle est en chaque être. Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction. Entouré d’un univers de choses tangibles et visibles : l’homme, les animaux, les végétaux, les astres, etc., l’homme noir, de tout temps, a perçu qu’au plus profond de ces êtres et de ces choses résidait quelque chose de puissant qu’il ne pouvait décrire, et qui les animait. Cette perception d’une force sacrée en toutes choses fut la source de nombreuses croyances, aux pratiques variées, dont plusieurs sont parvenues jusqu’à nous, parfois dépouillées, il est vrai, avec le temps, de leur signification originelle profonde. L’ensemble de ces croyances a reçu le nom d’ « animisme » de la part des ethnologues occidentaux, parce qu’effectivement le Noir attribue une âme à toute chose, âme-force qu’il cherche à se concilier par des pratiques magiques, et parfois par des sacrifices.

Correspondances analogiques entre le Sacré Suprême et sa manifestation

Dans l’esprit du Bambara, du Bozo, etc., la notion de Sacré est essentiellement « équivoque ». On utilise à peu près les mêmes termes pour désigner aussi bien le Sacré lui-même que ses manifestations.     Les mots « nyama », ou « do », désignent le Sacré en lui-même, mais aussi tout ce qui, étant à la « ressemblance » d’une qualité ou qualification du divin, devient le réceptacle ou le lieu de manifestation privilégié de cette qualité divine.     Ainsi, l’âge avancé donne à un homme ou à une femme du « nyama ». En effet, le Dieu transcendant étant à l’origine du temps est, par excellence, d’un très grand âge. On lui fit donc élire domicile dans le corps de tout être âgé, et l’âge devint ainsi un privilège sacré. Chez les Bambaras, c’est le doyen d’âge de la tribu qui est dépositaire des pouvoirs sacrés, et qui seul doit officier. Entre autres objets, il a pour insignes : un bâton rituel, un bonnet à gueule de ca�man et un turban bénis, un couteau rituel, une écuelle consacrée, des sandales spéciales, etc.

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Faîtes plus connaissance avec le vieux baobab de Marcory (Abidjan-Côte d’Ivoire) en acchetant certaines de ses œuvres ci-dessous

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Le « Koro-ta »  —  ou le fait d’ « être élevé » ou « d’être haut » (montagne, arbre, ou position royale)  —  est également un signe de présence de la « Sé», force sacrée, d’où, par extension, présence de la divinité. « Ngala Kii Korota ! > (« Que Dieu t’élève haut ! ») est une formule de prière propitiatoire utilisée aussi bien par le Bambara animiste que par le converti à l’une des deux grandes religions révélées : christianisme et islam, plus courantes en Afrique noire que le juda�sme.     Il fut interdit, au nom de la divinité, de toucher à tout ce qui était qualifié de « nyama ». Celui qui violait cet interdit le faisait à ses dépens, car il s’exposait à recevoir un châtiment correspondant à la gravité de son manquement. Cette force active, qui se cache dans l’être ou l’objet qu’elle habite, est une manifestation émanée du Sacré-très-haut. Ce sont ses effets qui agiront contre quiconque entrerait imprudemment en contact avec elle, en dehors des conditions rituelles établies.

La bonne moralité, le respect, la charité, le secours porté à ses semblables et même aux animaux, furent considérés comme moyens propres à neutraliser le « nyama » et à l’empêcher de se manifester en tant que punition.     La Puissance-source est également considérée comme habitant certains minéraux, comme elle immuables à travers le temps, et participant donc de son immuabilité. C’est pourquoi l’on trouve certaines pierres ou certaines cavernes objets d’une vénération particulière.     Si la force sacrée  —  Sé, ou nyama, ou do  —  habite ainsi les créatures présentant une correspondance analogique avec une qualité du Sacré-très-haut, elle peut aussi être comme « appelée » dans tel ou tel objet, ou endroit, à la suite d’une opération de consécration de la part de l’homme : par exemple lieux sacrés, statuettes « chargées », masques rituels, ou outils servant au « maître du couteau » (murutigi) (le sacrificateur aux dieux). Pour ce dernier, ses outils rituels ne sont pas de simples objets mais des symboles qui, comme tels, sont en même temps des réceptacles de la puissance infinie de Mansa-See-Ba (Puissant Roi), l’invisible et très diffus Roi Créateur de l’univers.

Tout autre que le maître du couteau qui se permettrait de manier les outils rituels commettrait un interdit et s’exposerait à recevoir une décharge punitive (maladies bizarres, pertes de biens et parfois mort violente … ). Seul le maître du couteau connaît les paroles secrètes à prononcer avant de toucher aux objets rituels qui, dynamisés par le toucher, mettent en contact celui qui les manie avec des forces occultes puissantes.     Cette notion d’une présence invisible et puissante, habitant des endroits et des êtres multiples, est liée à l’existence des « esprits », ou « génies » jinns). Bien que très puissants, les génies obéissent aux hommes quand on les invoque selon les formules spéciales héritées des ancêtres, qui conclurent avec eux des pactes très précis transmis à leur descendance, et comportant des interdits et des obligations.

Réglementation rituelle de la vie

Plongé dans un univers peuplé de forces qui habitent et animent toutes choses, l’animiste malien fut amené à veiller à ses gestes et à ses paroles, à respecter les lois d’interdit et d’obligation qui régissent ses rapports avec les forces environnantes : il n’abattra pas un arbre sans avoir auparavant demandé aux forces qui l’habitent de vider les lieux ; il ne satisfera pas ses besoins naturels avant de s’excuser auprès des invisibles du lieu, leur demandant de s’éloigner de l’endroit qu’il va souiller… Toute sa vie va se dérouler selon une règle transmise par les ancêtres, et dictée jadis à l’un d’eux par un dieu. Vie religieuse, artisanale, conjugale, familiale, alimentation, tout est régi par des règles précises. Rien n’est livré au hasard.

Mariage

C’est ainsi que l’époux ne sollicitera pas sa femme en vue d’obéir seulement à son instinct, mais il le fera en vue d’un objectif précis commandé par la tradition. La forme des coutumes peut varier d’une ethnie à une autre, mais le fait demeure d’un comportement plus rituel que sexuel en ce domaine  —  l’acte sexuel étant souvent accompli pour plaire aux dieux tutélaires du clan. C’est ce qui explique que la plupart des mariages animistes ne soient pas réalisés au seul nom de l’amour. La beauté physique, le penchant naturel et l’âge ne sont pas des critères absolus en la matière. La femme est l’objet de certains interdits provisoires : pendant les périodes menstruelles, un certain temps après le deuil d’un époux précédent, et pendant toute la période où elle allaite un bébé.

Nourriture

Les lois qui régissent la nourriture et la boisson sont rigoureuses. Celui qui les viole risque de fâcher l’Etre Suprême et d’introduire dans son estomac de quoi se rendre malade. La maladie est toujours un signe du mécontentement des dieux.     Celui qui prend son repas dans la brousse commence par jeter quelques morceaux aux quatre points cardinaux avant de mettre quoi que ce soit dans sa bouche. C’est tout un savoir-vivre rituel qu’il faut pratiquer. Il respectera le milieu du plat, qui est considéré comme l’endroit où descend la puissance divine qui donne à l’aliment ses vertus nutritives le centre de chaque chose est comme son c�ur appartenant aux dieux.

Pas de vie profane…

Comme on peut le constater, il reste bien peu de place, pour ne pas dire du tout, pour une « vie profane » au sens moderne du mot. Il n’y a pas le sacré d’un c�té, et le profane d’un autre. Tout est lié, tout met en jeu les forces de la vie qui sont les multiples aspects de la « Sé », force sacrée primordiale, elle-même aspect de Dieu.

Caractère sacré des métiers traditionnels

Parmi les activités humaines traditionnelles, bien rares étaient celles qui ne comportaient pas un aspect sacré.     En effet, les métiers n’étaient pas considérés comme de simples occupations utilitaires domestiques ou économiques, mais comme des oeuvres sacrées, exécutées par des initiés en vue de plaire à Dieu, Maa Ngala. Les trente-trois pièces du métier à tisser n’étaient pas taillées au hasard, mais selon une formule consacrée. Il fallait se concilier la Force-Source pour se permettre de transformer son oeuvre initiale et divine en une oeuvre humaine  —  les outils. L’utilisation de chaque outil était également précédée d’une prière incantatoire. Le « langage » du métier à tisser est une grande leçon de philosophie. Tout parle : la navette, les pédales, le fil de trame, le peigne, le rouleau, l’ensouple, les lisses, etc.

Chaque élément représente un des aspects du jeu de la vie cosmique : Parole créatrice, dualisme, loi des cycles, passé, présent, avenir, enroulement du temps, etc. En manipulant chaque pièce, le tisserand chante ou récite une litanie précise, car il sait qu’il touche à l’un des mystères de la Vie, en tout cas à son symbole, ce qui pour lui revient au même. Il en va de même pour chaque activité traditionnelle : forgeron (il en sera question plus loin), cordonnier, potière (la poterie est traditionnellement réservée aux femmes, en raison du symbolisme féminin de tout ce qui est creux et, partant, récipient). Le cultivateur ne se permettrait jamais d’ouvrir imprudemment les entrailles de la terre sans au préalable dire la parole appropriée et consacrée. Il n’enterre sa semence qu’après l’avoir fait bénir et recommander à la Force-Source, qui veille partout et sur tout à la fois, afin que la perturbation ne joue pas et que les concombres ne se mettent pas à pousser sur les branches de baobab… Le berger ne lance pas son troupeau dans la brousse sans avoir demandé à celle-ci « d’ouvrir sa bonne bouche et de fermer la mauvaise ».

Ancêtre initiateur d’une connaissance reçue « d’en-haut »

La plupart des rites qu’accomplit l’animiste sont considérés comme la répétition d’un acte primordial, inspiré par « Masa-Dembali » (le Maître incréé et infini), et transmis par la chaîne des ancêtres-initiés.     Il serait bien difficile de reconstituer dans son intégrité la pensée religieuse primitive du Noir. Mais on peut affirmer que c’est toujours un ancien, ou l’ancêtre, de chaque clan ou tribu, qui le premier entra en rapport avec les « forces » de la nature agents de Dieu, en général par l’entremise d’un être fabuleux (esprit, animal, phénomène d’ordre atmosphérique ou astronomique), et qui en reçut une certaine connaissance qu’il transmit à sa descendance. C’est ainsi que l’ancêtre des Samaké fut mis en rapport avec l’invisible par un vieil éléphant solitaire, et que celui du clan Diarra fut initié par un vieux lion édenté et sans griffes…

On retrouve toujours, dans les traditions maliennes, au moment où s’accomplit cette « rencontre », les trois éléments d’une triade : la force invisible qui inspire et révèle, l’agent de transmission ou de révélation qui prend souvent l’aspect d’un animal fabuleux ou mythique, et celui qui reçoit : l’homme, l’ancêtre, l’initiateur.     Pour les anciennes sociétés traditionnelles, le principe de toute connaissance réelle, de quelque ordre soit-elle, vient toujours « d’en haut ». « On ne peut rien faire qui ne nous vienne de Masa-Dembali et au moment choisi par lui. » Ainsi ne dit-on pas que l’homme « invente » quelque chose, mais qu’il le « découvre », ou « redécouvre »… La chose préexistait à l’homme, qui ne fait que la découvrir ou la dévoiler à l’époque choisie par Masa-Dembali.     Les ancêtres des cultivateurs, des « deux chasseurs » (chasseur et pêcheur) et des « trois pasteurs » (pasteurs de bovins, de chèvres et de mouton), furent jadis mis en rapport avec les forces cachées dans le sein de la terre, dans les arbres et dans l’eau, et c’est grâce à la transmission de cette connaissance, par la voie de l’initiation, que peuvent s’accomplir ces activités traditionnelles.

Les forgerons

C’est l’ancêtre des forgerons, Nunfayiri, qui le premier entra en rapport avec les esprits des trois feux :

  • feu du bois vert
  • feu du sein de la terre
  • feu du ciel

Il apprit d’eux à extraire le fer et à le transformer en outils. Le Peul, qui est son allié-sacré, le nomma « baylo », de l’infinitif « waylude », qui signifie transformer. Le forgeron devint un demi-dieu, un créateur, capable d’entrer en rapport avec l’invisible.     Contrairement à ce que d’aucuns ont écrit, ou cru comprendre, le forgeron n’est pas méprisé. Il est craint. Il est réservé aux dieux. On lui donne parfois le titre de « Premier Fils du Monde ». Il est le seul traditionnellement habilité à pouvoir régler, sans mal, l’éternel conflit opposant le pasteur à l’agriculteur.     Comme pour le métier à tisser, chaque élément de la forge est un symbole sacré d’un des aspects de la Force créatrice : le soufflet, qui s’introduit dans le foyer, représente le principe masculin transmettant la vie sous forme de souffle, le foyer animé par ce souffle étant ici le principe féminin. L’enclume, jadis traditionnellement de forme ronde ou ovale, représente la matrice, tandis que la masse symbolise l’organe mâle.     La forge fut, en Afrique, l’un des plus anciens sanctuaires où l’homme ait adoré un dieu, par le truchement du feu de la forge. En bambara, ce foyer se nomme « fan », qui signifie « oeuf » et par extension « l’oeuf du monde ». Jusqu’ici, au Mali, le forgeron est resté le « Komotigui », Maître du dieu Komo. Il a des droits sur tout le monde. Ses outils et sa personne sont sacrés, et même intouchables.     La forge, de même que tout autre atelier artisanal, était un « domicile divin ». La construction de ces ateliers-sanctuaires incombait jadis à tous les habitants du village, et ils furent des lieux d’adoration de telle ou telle force de la Vie, avant que les profonds bouleversements nés du choc de la colonisation et de la civilisation moderne ne soient venus les « désacraliser » et en faire des lieux de travail courant.

Symbolisme sexuel

Le symbolisme sexuel dont nous venons de parler à propos de la forge est en fait considéré comme inhérent à toute chose. En effet, sans en faire des êtres vivants comme Adam et Eve, les traditions animistes du Soudan reconnaissent la création, par l’Etre Suprême, de deux principes fondamentaux : « tyeeya » (masculinité) et « museya » (féminité), dont furent dotés tous les êtres. Dans l’Ouest africain, le principe de la sexualité est appliqué aux êtres et aux choses des trois règnes : minéral, végétal et animal.     C’est ainsi que le ciel est mâle, parce qu’il recouvre la terre, fonction qui constitue sa masculinité, tandis que la terre est réceptive, donc féminine et maternelle. « Recouvrir » signifie d’ailleurs encore de nos jours, chez les Peuls, « épouser ». Selon sa forme, un objet sera considéré comme masculin ou féminin. Tout ce qui est creux sera symbole de féminité, alors que la partie saillante d’un objet sera assimilée à la masculinité.     Là encore, il faut insister sur le fait que, pour l’Africain, le symbole n’est pas abstrait, ou mental, mais concret, en ce sens qu’il est, sur terre, comme l’écho, ou la projection concrète, d’un des aspects de la Force primordiale. Les choses d’en bas sont le reflet des principes d’en haut, mais reflet habité, réceptacle ou lieu d’une Présence.

Le Ciel et la Terre, le Père et la Mère

Ainsi, la sacralité lointaine et transcendante du ciel (principe masculin et créateur) n’a-t-elle pas été établie sur une base d’amour, mais sur celle de la force : le tonnerre, la tornade, les « colères du ciel » furent des manifestations de l’existence et de la puissance de Masa-Dembali, l’Etre Suprême. Sur terre, c’est dans « le Père » qu’est incarnée cette force, ou cette puissance.     Tandis que la sacralité intime et proche de Dieu, sa puissance d’amour et de miséricorde, ne sont pas à rechercher « au ciel », mais dans la manifestation même, là où elles sont à l’�uvre : dans le coeur et les entrailles de la Mère, dans le sein de la Terre, Mère nourricière. Ce n’est pas seulement du lait que boit le nourrisson suspendu au sein de sa mère, mais la Miséricorde divine elle-même, et l’amour. C’est pourquoi un enfant sevré trop tôt 1 est considéré comme ayant été privé de la nourriture de Miséricorde qui devait l’imprégner au début de sa vie, pour en assurer le déroulement harmonieux.


La matrice maternelle (en correspondance analogique avec l’atelier du forgeron) est considérée comme l’atelier où l’Etre Suprême fait germer et croître la vie. Elle est donc le lieu privilégié de la transcendance, le lieu du travail divin. C’est pourquoi la tradition assigne à la femme-mère un rang de demi-dieu, alors que la femme-épouse n’est qu’une partenaire de jouissance physique. La malédiction maternelle, comme sa bénédiction, monte droit au ciel et ne retombe jamais… Aussi dit-on en adage : « Tout ce qu’on a, on ne le doit qu’une fois à son père, mais deux fois à sa mère. » Le père n’est qu’un « semeur » parfois distrait, pour ne pas dire frivole… On peut accepter à la rigueur une injure adressée au père, mais on ne laissera jamais passer une injure faite à la mère.

La Terre-Mère

La terre, puissance féminine et maternelle comme nous l’avons vu, est le réceptacle de la puissance totale qui vient du ciel par l’entremise de « ji » (eau) de « yeelen » (lumière) et même de « dibi » (obscurité). Considérée comme Mère des êtres, le ciel devient son époux, la lune son astre, le soleil son p�le. Elle est le giron, le dos et la mamelle maternelle des êtres. Dès que nos pieds quittent la terre, nous cessons de nous sentir en paix.     L’esprit  —  ou le dieu  —  « Lennaya » réside en elle ; « Lennaya », c’est la confiance qui procure la paix, la confiance de l’enfant reposant sur le sein de sa mère. Le culte de la terre est la base même du culte animiste. Celui qui n’a pas ses pieds sur terre ne saurait être « gonngon-duuru », c’est-à-dire « celui qui agit » ou, littéralement, celui qui « soulève-poussière ». Celui qui ne fait rien ne soulève pas de poussière.

Le proverbe « Nii yaa me gonngon-duuru i ntron fla de be dugu man » (« Si tu entends « gonngon-duuru », c’est que tes deux talons sont en contact avec la terre ») implique que l’être, pour se réaliser, doit exister sur la terre. Cette venue sur terre est primordiale et se prépare avec grand soin au moment de la naissance d’un enfant. La terre est appelée « dugu kolo ». « Dugu » signifie cité  —  par extension l’habitat  —  et « kolo » signifie os  —  par extension charpente, squelette. Ainsi, la terre est le squelette de la cité. Sans elle, ni la demeure de l’homme ni l’antre de la bête ne trouveraient leur assise. Aucun chantre n’invoquera un dieu quelconque sans rendre hommage à la terre. C’est dans cette matrice, ou sur elle, ou sous elle, que se constituent les règnes du cosmos.

L’agriculture et l’élevage sont les deux grands métiers des animistes. Ces deux métiers sont terriens et ceux qui les pratiquent sont plus portés à l’animisme que les autres. La terre, mère des êtres, matière de laquelle nous venons et dans laquelle nous retournerons infailliblement, n’appartient à personne. Même le roi, là où il y en avait un, ne pouvait être « maître de la terre ». Celle-ci ne pouvait être ni transférée à un propriétaire privé, ni hypothéquée. On lui sacrifie, car de sa fécondité dépend celle de tout l’univers. Aussi chaque village avait-il son sacrificateur, appelé « gérant de la terre ». L’agriculteur ne sème ni ne plante avant de demander à la terre d’accepter tout d’abord, puis de veiller sur la transformation de la graine qu’il lui confie. Il lui demande pardon avant de la fendre avec sa houe, afin qu’elle accepte cette blessure sans colère. Le travail des champs étant considéré comme un processus de procréation, c’est pourquoi, en certains endroits, ce sont les hommes qui fendent la terre, tandis que seules les femmes sont habilitées à enfouir la graine dans le sein de la terre comme en une matrice, en raison de leur parenté analogique avec elle.

En effet, les secrets profonds de la vie sont cachés dans les entrailles de la terre et dans ses excavations. La vie a débuté dans une grotte, dit le mythe. Elle se développa dans un puits et se manifesta en sortant par une fente.     La mère et la terre, manifestations d’un même mystère, celui de la germination, de la fécondité et de la vie, sont d’une importance capitale dans la tradition animiste. Si le père est considéré comme un agent cosmique de contact, sur le plan du sacré il cède le pas à la mère. Il légitime l’enfant après avoir aidé à le procréer, mais c’est la mère qui parfait l’être de l’enfant. On ne peut être sans mère, alors qu’on peut bel et bien être de père inconnu.     La terre est considérée comme un être vivant. Elle croît, décroît et meurt.

Le Soleil et la Lune

Le soleil, la lune, les étoiles et tous les grands phénomènes atmosphériques sont considérés comme étant des agents de la force céleste. Ils personnifient chacun une des multiples forces de l’Etre Suprême.     L’astre du jour est l’emblème de cette force suprême, trop haut placée, à laquelle n’accèdent pas les êtres de la terre, bien que leur vie dépende de cette force.     Les Bambaras nomment cette force « Sé », parfois « Sé-Ba » et certains y ajoutent un troisième terme, « massa », pour former une triade : « Séba-massa ». Le mot médian « ba » est ici un pronom relatif qui représente la « force innommée » et qui évoque également la grandeur. Il est précédé par « Sé », force, et suivi de « massa » : roi. « Sé-bamassa » signifie donc : le « Roi doué de la force ». La puissance de ce roi céleste, dont le lieu de résidence ne saurait être déterminé exactement, est mythiquement représentée par le soleil. Roi visible du ciel, il déverse sur la terre sa semence : la pluie, et son souffle : la chaleur, qui, selon leur intensité, peuvent tuer ou vivifier.

Le soleil n’apparaît pas toujours aux yeux des humains. La nuit, certaines éclipses, des nuages, peuvent occulter sa présence. Son apparition dépend de la volonté de Sé-ba-massa. Emblème du roi, comme les rois traditionnels il n’apparaît pas toujours, et ses sorties sont réglementées. Mais il est invariable dans sa forme. Il n’en va pas de même pour celle qui est parfois considérée comme son épouse, la lune. Celle-ci, comme son royal époux, a des moments de sortie. Mais elle se transforme, et tout le secret de la maternité et des phases de la vie réside en elle : elle apparaît tout d’abord mince et évidée, puis s’arrondit pleinement, enfin décroît et s’éclipse. C’est l’image même des cycles de la vie : la conception, l’accroissement et la mort, et de l’éternel renouvellement des choses : elle réapparaît après les trois jours néfastes de sa disparition. Le croissant de lune annonce un changement. On chante pour l’honorer :

Apparition, apparition de nouvelle lune,     Que chacun cherche le peu auquel il a droit.     Personne n’agira à la place d’un autre,     Que chacun cherche le peu auquel il a droit.

Pour l’animiste, la lune renouvelle les contingences et donne donc à chacun l’occasion d’agir pour se réaliser. Il est convaincu que personne ne « vivra la vie » de son prochain, c’est-à-dire ne subira le destin de son prochain. La chance et la malchance de chacun sont attachées à ses pas. Si telle est la loi inexorable du devenir, chacun doit agir par soi-même. Le « tlé » de quelqu’un, c’est son temps, ses chances et malchances, en un mot son destin, inexorablement personnel.     La lune, qui a un r�le plus magique que celui du soleil, tient une grande place dans la vie de l’animiste. Elle est considérée comme l’agent d’une divinité régissant la féminité, la sexualité, la procréation humaine et la fructification végétale. C’est en elle que l’ « être caché » de la femme réside durant ses périodes menstruelles. Pour dire qu’elle a ses règles, la femme dit : « Je suis entrée dans la lune… » Chez les Dogons, cette période est marquée par une retraite effective de la femme dans une maison interdite aux hommes, appelée « pna-pna ».

Elle y demeure pendant toute cette période, où sa matrice est censée être occupée par le dieu de la procréation : « Soro ». Pays des morts, la lune est également la maîtresse des eaux, qui obéissent à sa loi, notamment dans le phénomène des marées. Quand l’orage est annonciateur de pluie, on prie la lune de ne point « sucer la pluie », et de ne pas rendre la terre stérile. Elle administre les plantes. Elle guide l’émigration des êtres sur terre et dans l’eau. On lui demande de ne pas perturber le temps.     Mais elle est surtout la grande reine magique du Temps. Elle est considérée comme le « boulier » compteur de l’Eternité. C’est pourquoi elle sert de calendrier en vue des opérations occultes. Ses quantièmes sont repérés avec soin et servent à marquer les dates des principales pratiques religieuses de l’année.     Elle fut dotée de vingt-huit demeures, et passe une journée et une nuit dans chacune d’elles. Son époux lui rend visite chaque nuit.

Les quatre éléments-mères —  feu, terre, air et eau  —  régissent chacun sept de ces demeures. C’est par le truchement des demeures de la lune que les correspondances de toutes choses furent établies par les initiés. Ce sont elles qui relient tous les êtres entre eux.     Les chantres des dieux et les maîtres du couteau rituel connaissent les secrets de ces demeures et ce qu’il faut demander selon que la lune s’y trouve avec son époux ou non. Ce qui revient à dire qu’il y a une incantation-clé pour chaque demeure, donc pour chaque jour. Mais il ne faut pas s’y tromper : ni le soleil ni la lune ne sont adorés pour eux-mêmes. Ils sont un emblème incarnant une puissance transcendante, le signe de l’opération de cette puissance, mais ils ne sont pas cette puissance même. Quant à la Voie lactée, c’est le grand chemin illuminé que Masa-Dembali emprunta quand il eut à visiter sa création. Les ancêtres des humains y ont leur demeure.

Ethique reliée au sentiment de l’unité de toutes choses

On ne peut dénier à l’animisme primitif un fond d’enseignement imposé à chaque individu de la société pour l’inciter à faire le bien et à éviter le mal. Cet enseignement est fondé sur l’intime conviction que « tout se tient » dans l’univers. Rien n’est isolé. Toute violation des lois sacrées provoque une perturbation occulte dans l’équilibre du cosmos, se traduisant sur notre terre par de grands bouleversements. C’est pourquoi chaque violente manifestation de la nature  —  éruption volcanique, tremblement de terre, inondation, etc.  —  est considérée comme la conséquence de fautes commises contre la morale ou contre la tradition. Au Mali, les animistes ignorent la notion de « déluge », mais ils connaissent des destructions massives opérées par l’Etre Suprême pour punir le manquement des hommes.     Si l’individu peut commettre des fautes dont les conséquences se répercuteront en lui ou autour de lui, la collectivité elle-même, considérée comme une personne, est également responsable de ses actes : ses bonnes actions éviteront les épidémies, les guerres, la sécheresse, le tarissement des mines et des puits, etc.     Un proverbe bambara compare l’univers à une grande mare :

« Attention à ce que tu jettes dans la « mare de la vie », en raison des remous que cela ne manquera pas d’entraîner ! Si tu jettes un petit caillou, les ondes n’iront pas loin ; mais si tu jettes un gros morceau de bois, les ondes n’auront de cesse qu’elles n’aient rempli toute la mare et n’aient atteint les rives. Non seulement elles risqueront de les dégrader, mais elles reviendront vers leur point de départ et leur rencontre avec les ondes de sens contraire peut provoquer un choc aux conséquences désastreuses et imprévisibles. »

Partout où la tradition est respectée, l’individu ne compte pas devant la collectivité. La famille d’abord, puis la tribu ou le village, constituent des unités dont l’intérêt ou le destin prime ou englobe celui des individus qui les composent. C’est dans cette optique qu’il faut essayer de comprendre certains actes des sociétés anciennes, si choquants pour notre éthique et notre sensibilité actuelles. Les sacrifices consentis pour le salut de la communauté étaient la plupart du temps recherchés par des volontaires comme un titre de gloire.     Ce profond sentiment d’unité explique également la solidarité familiale qui continue, encore de nos jours, de marquer la société africaine, mais qui commence malheureusement à s’effriter sous l’influence grandissante de l’individualisme moderne et du « chacun pour soi » dans la course à la richesse et au pouvoir…

Rencontre avec l’Islam

Les religions animistes préparèrent le Mali, comme d’ailleurs tous les pays africains au sud du Sahara, à l’idée du Sacré et d’une force mystérieuse créatrice de l’univers. Les religions révélées, et notamment le christianisme et l’Islam, y trouvèrent un terrain propice à leur propagation.     Je ne puis parler ici de la rencontre avec le christianisme, n’ayant point autorité, en tant que musulman, pour en traiter, et formulant le voeu que cette intéressante question soit traitée par une personnalité chrétienne qualifiée.     L’empire de l’Islam. en Afrique s’est établi, je ne dirai pas sur les ruines de l’animisme  —  car il survit encore, malgré les coups qui lui sont portés par les religions et par la civilisation technique et philosophique amenée par la colonisation occidentale  —  mais sur ses fondations.     Les grands principes de l’animisme (caractère sacré et non profane de la vie quotidienne, sentiment d’appartenir à un tout dont on est solidaire  —  communauté humaine ou univers  —  existence d’un Etre Suprême transcendant et pourtant présence immanente de sa Force en toutes choses et en tous lieux … ) trouvèrent leur prolongement en Islam, tout en se simplifiant et en se purifiant.     La grande peur des forces mystérieuses tapies partout était l’une des bases de l’animisme. Ces forces ne furent pas infirmées, mais ramenées à des valeurs plus justes : elles devinrent subordonnées à une Force plus puissante et plus sublime, celle de Dieu-Un (Allah), ainsi défini par le 255e verset de la Sourate II :

Dieu !     Il n’y a de dieu que Lui, le Vivant,     Celui qui subsiste par Lui-même.     Ni l’assoupissement, ni le sommeil n’ont de prise     sur Lui.     Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre     Lui appartient.     Qui intercédera auprès de Lui, si ce n’est par     Sa Permission ?     Il sait     Ce qui se trouve devant les hommes, et derrière     eux,     Alors que ceux-ci n’embrassent de Sa Science     Que ce qu’Il veut.     Son Tr�ne s’étend sur les cieux et sur la terre.     Leur maintien en existence     Ne Lui est pas une charge.     Il est le Très-Haut, l’Inaccessible.

Le Sacré, ainsi défini, vit ses différents aspects hiérarchisés et orientés vers un p�le : Dieu-Tout-Créateur devint la Cause-Source de toutes les énergies.     Tout ce qui n’était jusqu’alors qu’un ensemble de puissances et de forces diffuses devint l’ensemble des « attributs » de Dieu à l’oeuvre dans le monde.     Le mystère divin cessait dès lors d’être l’apanage de forces parfois anonymes, pour devenir la prérogative du Dieu unique, « hors de qui il n’y a d’autre Dieu », immense et inaccessible quant à son Essence comme l’Etre Suprême animiste, mais à la fois « plus proche de l’homme que sa veine jugulaire… » et l’enveloppant de son regard : « Les regards des hommes ne L’atteignent pas. C’est Lui qui atteint les regards… » (Coran).     Ce Dieu suprême deviendra l’objet, avec l’Islam, non plus d’une peur superstitieuse, mais d’une « crainte révérencielle » tirant sa source d’un amour profond. Cet amour, en Islam, est plus puissant que celui que l’enfant éprouve pour ses procréateurs. C’est le sentiment intimement vécu du lien sacré qui unit la créature à son Créateur, la crainte de lui déplaire allant de pair avec une foi inébranlable en sa « Miséricorde-tout-embrassante ».

L’âme humaine, émanée d’un lieu divin où elle noua, à l’origine des temps, un « Pacte » avec Dieu, se trouve habiter un séjour éphémère (ici-bas) où elle doit demeurer un temps avant de réintégrer son origine éternelle. Mais elle est oublieuse. Aussi des rites lui furent-ils enseignés, de la part de Dieu, par ses grands Envoyés, les Prophètes, pour lui permettre de rester en relation avec sa Source principielle, située dans la Puissance de Dieu.     Le rite essentiel du musulman est la célébration, cinq fois par jour, à des moments marqués du cycle solaire, de la prière rituelle. Cet office sacré, où chaque croyant, homme ou femme, est comme son propre prêtre sur son tapis consacré, exige la participation de l’esprit, du coeur et du corps. Il comporte un ensemble de gestes accompagnés de paroles sacramentelles, et doit être précédé d’une purification par une eau pure, ainsi que d’une intention ferme.     Une fois accomplie cette purification physique et spirituelle, le coeur du fidèle est en état d’entrer en rapport avec la Puissance divine, dont il devient un centre attractif sur son tapis de prière, orienté vers le temple cubique de la Ka’aba, à La Mecque, considéré comme Centre du monde.     Préparé par sa tradition ancestrale à déceler partout autour de lui une Présence vivante cachée derrière l’apparence des choses, peut-être le Noir africain musulman, tout en orientant rituellement son corps vers l’image du Centre qu’est la Ka’aba, est-il particulièrement à même de réaliser le mystère contenu dans ce verset coranique :

A Lui (Dieu), l’orient et l’occident.     Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu.

Notes 1. La tradition prévoit que l’enfant doit rester « accroché » à sa mère pendant 33 mois, c’est-à-dire 9 mois dans la matrice et 24 mois dans son giron. C’est alors seulement qu’il est considéré comme ayant rituellement consolidé la charpente de son corps, qui est la colonne vertébrale, composée de 33 vertèbres.

 

Source: webpulaaku

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Réflexions sur la religion islamique

 

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