Sundjata, le Déluge ou L'origine des Nombres

Sundjata, le Déluge ou L’origine des Nombres

L’expression « homme » de la langue française dérive de « homo, hemo », que les linguistes font provenir de l’indo-européen dhghmmō signifiant « fils de la terre », parfaite traduction d’Autochtone, le terme qu’emploie Diodore de Sicile pour qualifier l’Éthiopien. Le mot « autochtone » vient du grec « autókhthô » composé de autόs « soi-même » et khthốn[1] « la terre ».

Diodore de Sicile explique la naissance des premiers hommes : « On soutient que les Éthiopiens sont les premiers de tous les hommes, et que les preuves en sont évidentes. D’abord, tout le monde étant à peu près d’accord qu’ils ne sont pas venus de l’étranger, et qu’ils sont nés dans le pays même, on peut, à juste titre, les appeler Autochthones ; ensuite il paraît manifeste pour tous que les hommes qui habitent le Midi[2] sont probablement sortis les premiers du sein de la terre. Car la chaleur du soleil séchant la terre humide et la rendant propre à la génération des animaux, il est vraisemblable que la région la plus voisine du soleil a été la première peuplée d’êtres vivants ».

En latin, le terme « homo », du grec « homós », a le sens de « semblable », « pareil » (ex: homophone, homonyme, homogène). l’Homme des traditions abrahamiques fut formé à partir de la terre. La terre se dit « humus » (« sol », « terre ») en latin, et partage la même origine étymologique qu’« homo » à travers l’indo-européen commun *sém qui donne l’anglais same « même », le latin similis « semblable», le tchèque sám « semblable », « seul »; c’est de cette racine probablement que nous obtenons le Sem de la tradition biblique, l’un des fils du personnage de Noé. En wolof le mot samandaay signifie « ressembler à », « avoir l’air de ». 

Cette étymologie fait de l’homme (homo) un être semblable à la terre (humus) ou formé à partir de la terre (humus).

C’est l’occasion maintenant de préciser que la racine sém, d’après Julius Pokorny, signifiant « seul », « un », est la forme initiale du numéral indo-européen qui nomme « dix » dékmt et « cent » kmtόm .

S’agissant de dékmt, l’étymologie de Pokorny précise que le /*d/ pré-indo-européen a été perdu, ce qui nous donne la forme littérale kmt pour « dix ». Il est intéressant d’observer qu’il s’agit du squelette de consonnes qui sert à décrire le pays et les habitants de la vallée du Nil attesté comme suit dans les langues négro-africaines : bamanan kami « braise », kambi « charbon », wolof : khem « noir », « charbonner par excès de cuisson », khemit « résidu charbonné d’une cuisson », khemmel « faire charbonner », khomm « bien cuit », khamb « attiser le feu »; peul : kembu « charbon »; cilùba : kama « sécher », « s’évaporer », « dessécher complètement » ; copte : kama « noir »; mbochi : i.kama « charbonné »; mandkajou : kemi « brûlé », kematu « complètement brûlé »; mossi : kim « brûlé »; pulaar : kembu « charbon »; vaï : kempori « noir »; duala : kamè « ce qui est brûlé », « noirci ». La racine /um/ ou /am/ est une nouvelle fois sollicitée dans cette série.

Kmt signifiant « dix » et kmtόm « cent » d’après la forme que Pokorny présente comme étant d’origine pré-indo-européenne n’est certainement pas issue de cet univers puisque les langues négro-africaines proposent la série : cilùba : dii.kumi « dix », ma.kumi « dizaine », lu.kàmà « cent »; ki-kongo : n.kàma « cent »; bamanan : tán « dix » (à mettre en relation avec n.tangu « soleil » en kikongo), keme « cent »; swahili : kumi « dix »; lingala zomi « dix », n.kámá « cent »; mwani : kumi « dix »; punu : kame « cent »; shona : gumi « dix »; zulu i.shumi « dix », i.khulu « cent » (hr>kl); duala : dom « dix »; somali toban « dix » (voir ntangu « soleil »), boqól « cent », kun « mille »; bassa jôm « dix », mbôgôl « cent » (m.bog ou m.bok rend l’idée d’être complet); wolof : fukk « dix » (voir cilùba m.fùki « origine », « source », « cause première », bu.fuki « création », « action créatrice », Kafùkela « Créateur », « Dieu », ci.fùkilu « origine »), temeer « cent » ( métathèse de remetou signifiant « homme par excellence », « homme parfait, complet »); oromo : khudan « dix » (voir ntangu « soleil »), dhibba « cent » (diba « soleil » en cilùba), kuma « mille »; sosso : keme « cent »; mandingue : tan « dix », keme kilin « cent »; soninké : kame « cent »; igbo : iri « dix » (cf : hr « horus », hry « au-dessus », « supérieur »), naari « cent »; sango : balë oko « dix » (bále-ero « seigneur » en ogboni); ngbangbo oko « cent » (voir ntangu « soleil »); nufi ou fé’fé: gham « dix »; yemba : le.guem « dix »; bamoun : ko.ghom « dix ».

Le chiffre dix incarne la totalité dans les traditions endogènes des peuples noirs, ceci permet de traduire km  par « être complet » comme le propose le lexique négro-égyptien. Sém, l’unité suivant le décompte indo-européen, offre la même compréhension à Kemet puisque Séma signifie « unir », « union », « un ». Le tableau des correspondances phonétiques établit par Mboli montre que le /s/ négro-égyptien devient un /c/ en copte; le /c/ et le /k/ sont interchangeables dans la plupart des langues connues, ce qui donne à Sém « un » une équivalence avec Kém « dix » (1+0=1). Cette relation est confirmée par le mwani kumi qui devient i.shumi en zulu. Ce fait établi montre que l’histoire des fils de Noé relève en réalité d’une allégorie liée au numéral négro-africain et permet d’écarter les allusions chromatiques associées au racisme que certaines traditions ont voulu y voir : Sém = « noir », « complet »; Kém ou Kam = « noir », « complet ».

Le mot cham « chaud » doit être mis en relation avec le nuer (Soudan) māch « feu » qui en est la métathèse.

Nous faisons dériver le nom « Noé » du neheh « éternité » négro-égyptien. Ce qu’atteste la forme « nehe » qui signifie « zéro » en nufi (Cameroun).  « Zéro » se dit nefer en négro-égyptien et devient nwfĕ, noufĕ, nwfi, noufi en copte. Obenga commente ce mot : « comme le f interchange avec b, on peut voir une forme + nwbĕ, noube (…). Si le b était primitivement bv, on aurait une forme ancienne : +nwbvĕ, noubvĕ, nobvĕ. Précisément, la langue bantu mbosi donne : o-bve qui signifie : bien, beau, bon, parfait, – le n serait tombé en mbosi, comme cela arrive souvent, car cette langue n’a pas toujours par ailleurs la consonne de classe. L’hypothèse ingénieuse de Worrell tendrait par conséquent à passer au plan de la certitude, grâce à l’apport des données du négro-africain. D’autre part, le b étant primitivement bv se prononce actuellement v, bien qu’écrit b : encore une fois, le mbosi paraît confirmer cette interprétation, car en mbosi on dit à la fois obve et ove, indifféremment, au sein d’une même variante dialectale, comme le parler de Mbondzi. Le duala confirme, en montrant le b : –nyieb-e, être bien, parfait » (Obenga 1993).

La locution française « non », le « no » ou « nein » des langues germaniques, qui exprime la négation, le néant, le vide, établit l’étymologie du mot Noun avec certitude. En effet, « non » dérive de l’ancien français nun aussi orthographié noun, de la racine *nu traduite par « maintenant », « alors », « or », toutes locutions qui débutent un récit cosmogonique. La relation avec le vase nw, que nous retrouvons dans nwn fait du « no », « non », « nein », « néant », le « Ôn » que confirment les langues dites sémitiques; car Héliopolis, d’après la tradition kémite, est le lieu où Atoum aura établi son trône. Iounou, Ôn ou Héliopolis fut le plus grand centre intellectuel de l’Antiquité.

Noé, le patriarche biblique, n’est qu’une réification du concept Neheh, l’éternité.

 

NEHE : Le négro-égyptien nehe exprime l’éternité. Râ est appelé Neb Nehehe « Seigneur de l’Éternité », « l’Éternel ». Le zéro est la figure parfaite qui n’a ni commencement ni fin et se trouve être représenté par l’image du serpent Sd mrз « queue en gueule », le serpent qui se mord la queue. Le négro-égyptien Sd mrз est l’origine probable de Selemde (d>l; r>d) que l’on retrouve chez les Mossi du Burkina Faso et qui conduit au salamandre de la langue française, reptile dont nous reconnaissons la proximité symbolique avec l’ouroboros (notamment en alchimie).

N’SHU : Correspond au négro-égyptien Šw que l’on fait dériver du terme shouy qui signifierait « le vide », « se lever », « soulever ». Shou est la Puissance qui, prenant appui sur Geb, la Terre, soulève la voûte céleste, c’est-à-dire Nout. Shou, identifié au feu, à la lumière, est le premier ntr (dieu) à paraître au sortir du Noun.

PUA : Nous mettons ce numéral en relation avec le bassa puue(i) signifiant « planer », « voler » et puuha(i) « dévaster ». Tefnout, parèdre de Shou, devient le souffle du dieu biblique planant sur les eaux (eaux primordiales, c’est-à-dire le Noun). Le /p/ évoluant en /f/ dans les langues bantoues, pua ou puuha est le terme à l’origine du latin furia que l’on retrouve dans feuer, fire, feu, pyr. FURINA est le nom donné à PUA (TEFNOUT) dans la tradition romaine; le suffixe –ina est établi en fonction du vase nw qui entre dans le nom hiéroglyphique de la déesse Tefnout. Les FURINALES étaient des fêtes consacrées à la déesse indègete romaine Furina, image de Tefnout. Et l’on retrouve une étymologie de Furina qui donne à ce mot d’être construit à partir de l’indo-européen *dheues signifiant « souffler ». Tefnout, déesse à l’allure léonine, est assimilée à Sekhmet, la déesse « furieuse ». Le champ sémantique du latin furina offre : furia  « furie »; furiale « avec fureur »; furialis « furieux »; furiatus « forcené », « furieux ».

TAA : GEB, de la racine –ta « la terre ».

KWA : ISIS, à rapprocher de gwi « la femme » (k>g). Kwà en cilùba signifie « chez » et exprime « le but », « la destination », « la provenance », « la filiation », « la matière », « la qualité », « la propriété », « le contenu », toutes allusions consacrées à Isis (з.st) dans la tradition nilotique. Nous pensons que Kwa représente l’une des formes de Kwara ou Kora.

SEEMBUA : Correspond au SABA, image de SETH.

HEE : Correspond au négro-égyptien HEH, le génie de l’éternité, à ne pas confondre avec Neheh. Le hiéroglyphe du génie heh résume tous les attributs symboliques de l’espace-temps. Les deux pousses de palmier que tient le génie sont appuyés sur un têtard. Le génie Heh a pour fonction de gérer les années innombrables et se distingue de l’éternité neheh. Le chiffre huit (8) exprime l’éternité, l’infini en algèbre.

VU’U : NOUT, image du Ciel. Ko’Vuh « neuf » en bamun devient Fo’Vuh  (v>f) en baham; Fo’Vuh est aussi le nom de la grotte la plus sacrée, la grotte des Neufs (notables) en pays Baham (Ouest du Cameroun). La grotte est une image de la Vierge, c’est-à-dire Nout. Ceci est vérifiable dans la plupart des traditions endogènes des peuples noirs comme cela sera ultérieurement établi. Le vu’u (neuf) nufi/fefe correspond à la graphie hiéroglyphique wз.t « chemin », « route », que Théophile Obenga fait correspondre à awa en banda « chemin », « route ». Il s’agit ici d’une allusion à la Voie lactée, le corps de Nout. Awa est le mot qui conduit à Ève.

GHAM : ATOUM, la Totalité et l’Unité, de km « rendre complet » (g>k). 

L’étude que fera Jean-Paul Mbélék sur l’invention du zéro confirme notre analyse. L’astrophysicien écrit : « L’autre vérité à rétablir concerne le zéro (mot français dérivant de l’italien du XVe siècle zefiro, lui-même dérivé de l’arabe sifr qui signifie le vide). J’ai appris à l’école française que le zéro (chiffre et nombre) est une invention indienne introduite en Europe via l’Espagne par les Arabes vers le huitième siècle de notre ère; les autres peuples ne connaissaient pas le nombre zéro. Cette invention devait porter l’empreinte du génie, car il s’agit d’un subtilité de l’esprit qui consiste à signifier par un symbole, le zéro précisément, là où on serait tenté de laisser un vide du fait de l’absence de l’objet de discussion. Au lieu de dire il n’ya rien, on dit il y a zéro quelque chose. Ainsi, on a fait du rien quelque chose de beaucoup plus opérationnel (en français, un rien signifie quelque chose). Ainsi énoncé, le procédé paraît miraculeux. Toutefois, si l’on demande aux Indiens à quand remonte l’invention du zéro (shunya en sanskrit, nya signifiant le vide > n.b : il s’agit du même mot renvoyant au vase nw, le « nya », « nani », « ini » de la tradition bantou, « la mère ») la date ne remontera guère au-delà du cinquième siècle avant notre ère. En fait, le zéro est une invention africaine connue en Égypte ancienne sous le non de neferou (littéralement la beauté ou encore l’absence de quelque chose > n.b : Atoum signifie « celui qui est et qui n’est pas » ou « celui qui est tout en étant pas ») depuis au moins le deuxième millénaire avant notre ère. Non seulement les anciens Égyptiens possédaient un symbole pour le zéro comme cela apparaît clairement dans le papyrus de Boulaq à propos de comptes d’un temple, mais ils connaissaient le zéro sous toutes ses formes d’utilisation en plus de l’usage d’un symbole (le hiéroglyphe nefer, le même qui apparaît dans les noms Nefertari ou Nefertiti) pour le noter. En architecture, ils repéraient par des inscriptions le niveau zéro (èm tèp èn néférou), le niveau au-dessus du zéro (hèr neferou) et le niveau en-dessous de zéro (khèr néférou) (…) » (Mbélek 2008). Cette notice montre à satisfaction que la forme nya, le vide en sanskrit est bien celle qui traduit nw.

Le terme sanskrit sunyata est celui qui traduit « le vide », « l’ouverture », « le néant », « l’espace ».

Sem « un » et Kam « dix » ayant été étudié, il nous reste à définir à quoi renvoie Japhet. JAPHET est la forme commune que les chroniqueurs de la Bible auront retenu du concept JSF.T (lire Isfet). Jsf.t trouve une traduction littérale avec Japhet comme l’atteste la graphie :


Isfet est la « dilatation » qui permet la création de la spirale dans l’Univers observée à travers les courbes appelées géodésiques. Isfet est la force expansive qui permet la progression numérique; de fait, Isfet s’établit entre Sém « un » et Kam « dix », le dénombrement ordonné qui relève de Maât traduit autant de victoires sur Isfet, le Chaos. Isfet est la force qui divise le démiurge et permet la génération par hypostase. Maât et Isfet sont des principes indissociables. Jsf.t incarne le désordre, l’injustice, le mensonge et le chaos. Les Jsf. ty(w) désignent les peuples belliqueux et non-civilisés qui fomentaient des troubles aux frontières ou à l’intérieur du pays. Le déterminatif du moineau qui paraît dans cette graphie, tout comme celle du pluvier que l’on retrouve dans le même registre, s’oppose à l’image des oiseaux de proie (faucon, aigle, vautour) consacrée à la royauté dans la tradition kémite. « Le Pluvier ou Vanneau (vanellus vanellus), écrit Alain Anselin, est un oiseau migrateur qui vient occuper le Delta périodiquement – la métaphore égyptienne du Pouvoir ne semble donc pas penser les populations qu’elle désigne comme strictement autochtones, mais comme ses étrangers. Il est clair que ces peuples abandonnent périodiquement leur foyer d’origine, sans doute le couloir syro-palestinien pour partie d’entre eux (Alessandra Nibbi, 1986) pour s’installer dans le delta. (…) L’écriture hiéroglyphique donne à cet idéogramme du Pluvier (G23 de la liste d’Alan Gardiner) la valeur phonétique qui est la sienne dans la langue égyptienne, rh, et l’emploie comme métaphore phonétique d’un autre mot, rh, qui désigne les gens du commun dont le roi est le berger. Au point que l’idéogramme suffit à phonétiser le mot rh.yt sujets, mis au collectif, et doté des déterminatifs de l’homme et de la femme et des trois traits du pluriel(…). Le terme rh, gens/ pluviers, est un biconsonnant, d’allure bien peu sémitique. On ne lui connaît d’ailleurs pas d’équivalent sémitique satisfaisant qui désignerait l’homme ou l’oiseau. (…) Le vocabulaire aviaire bantu offre des possibilités de solutions inattendues, qui appellent de nouvelles enquêtes pour élucider ces données. (…) *rh- (…) bassa, lok, « les gens d’un même village, la famille, le peuple (Pierre Lemb, 1973, 268) – ou encore : kikongo : nleke, cadet, jeune/ndeke, moineau. Lingala : ndeke, pie/ndeko, frère, nleki, cadet (avec récurrence de l’équiva-lence classique de l’égyptien r>l fayoumique = *d bantu > l, r) » (Anselin 1999). À l’analyse d’Alain Anselin nous rajouterons le cilùba lukùse (r>l; h>k) signifiant « cadet », « frère ou sœur plus jeune ».

Il est remarquable de constater que le bassa lok (pluriel bii.lok = rh.yt) « le peuple », « les gens d’un même village », « d’une même tribu », « la tribu de la femme mariée », « une communauté de personnes qui vivent ensemble ou qui ont un idéal commun, des intérêts communs », est aussi le verbe utilisé pour dire « mentir », « tromper » (« lok »); ce qui laisse croire effectivement que les moineaux serviront d’une part à désigner « les gens du commun » et d’autre part « les menteurs », « les fourbes », des qualificatifs qui renvoient à l’image des Eurasiatiques dans le lexique courant des textes kémites. Cheikh Anta Diop le rappelle : « Les Asiatiques étaient désignés par les qualificatifs les plus injurieux que les Égyptiens aient pu imaginer : Asiatiques ignobles d’après Manethon, maudits, pestiférés, pillards, etc. Leur nom était (…)Sati qu’on traduit par archers (?). Mais qui signifie encore voleur en wolof (…) » (Diop 1967).

Bernadette Menu rappelle : « Les lamentations d’Ipouer font état de la perméabilité des frontières comme facteur de désordre durant la Première période intermédiaire : Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés, et des Asiatiques du dehors sont venus en Égypte. (…) La réunification de l’Égypte sous l’égide des princes de Thèbes est annoncée dans une prophétie post eventum : Voilà qu’il (=le prophète, Néferty) se lamente sur ce qui va arriver dans le pays, il évoque l’état de la région orientale, quand les Asiatiques vaincront par les armes, quand il répandront la crainte dans le cœur des moissonneurs, quand ils se saisiront de leurs attelages pendant les labours. (…) Toute bonne chose disparaîtra, le pays sera aussi bas que terre à cause du malheur venant de ces nourritures, les Asiatiques, répandus à travers le pays. Des ennemis en effet surviendront de l’est, des Asiatiques descendront en Égypte. (…) Les Asiatiques sont méprisés tant qu’ils constituent, par leur nombre et par leur désordre, une importante menace pour la stabilité de l’Égypte (cf : Enseignement de Merikaré). Repoussés au-delà d’une frontière matérialisée par une ligne de fortifications (les murs du souverain) et même dissuadés, lorsqu’ils sont nombreux et trop remuants, de faire paître leurs troupeaux dans le delta selon leur coutume immémoriale, les nomades, une fois qu’ils ont rejoint leur territoire d’origine, sont présentés par Sinouhé, à travers leur cheikh, comme excellents, bienveillants et secourables » (Menu 2004).

La tradition hébraïque traduit Joseph par « Dieu ajoutera », tandis que le nom Japhet quant à lui est traduit par « ouvert », « qu’il s’élargisse », « qu’il mette au large ». L’identification de ces noms à Jsf.t est établie en fonction du principe alchimique de dilatation que l’on retrouve mentionné chez Zosime de Khent-Menou (vers le 3e siècle, actuel ville d’Akhmîm en Haute-Égypte). Le terme philosophique consacré est « diakrisis » avec son principe opposé qui renvoie à la « sunkrisis ». Dans le Timée, « sunkrisis » et « diakrisis », l’association et la dissociation, la contraction et la dilatation, la retenue et l’expansion, l’agrégation et la ségrégation, le mélange et la discrimination, sont présentés comme les mécanismes de base de tout le monde sensible (Viano 2005). Les Homéoméries décrites par Anaxagore, particules similaires en nombre infini, principe matériel et substance de toutes choses ne pouvant être augmenté ni diminué, assimilables aux atomes chez Démocrite, sont les éléments responsables de la vie lorsqu’ils s’assemblent (sunkrisis) et de la « mort » lorsqu’ils se séparent (diakrisis).

D’après Anaxagore, nous dit Diogène Laërce, au Commencement, « Tout était confondu; l’intelligence vint et établit l’harmonie. (…) On a placé Anaxagore au rang des héros les plus illustres; on l’a surnommé intelligence, parce que, selon lui, c’est l’intelligence qui rassembla tout à coup les éléments épars, et au chaos substitua l’harmonie. (…) Il pensait que les principes des choses consistent en petites parties toutes semblables les unes aux autres (…) et que l’univers a été formé de corpuscules, de parties menues et conformes entre elles. (…) Il disait que les principes des choses sont des homéoméries ou particules similaires : de même que l’or est formé de petites paillettes d’or, de même aussi tous les corps sont composés de corpuscules de même nature qu’eux. L’intelligence est le principe du mouvement. Les corps les plus lourds, comme la terre, se portent en bas ; les plus légers, comme le feu, en haut; l’air et l’eau au milieu. Par suite de cette disposition, la mer s’étendit sur la surface de la terre, lorsque, sous l’influence du soleil, les éléments humides se furent séparés des autres. (…) les animaux ont été produits à l’origine par l’humidité, la chaleur et l’élément terreux; ils se sont ensuite reproduits eux-mêmes : le mâle se forme à droite, la femme à gauche » (II, 6-10). Quiconque aura eu l’occasion d’acquérir quelques notions élémentaires de la Cosmogonie d’Héliopolis saura reconnaître ici une interprétation conforme à son énoncé préliminaire. Les termes : homéoméries et humidité, procède de la même racine qu’humus (terre noire) qui renvoie au carbone. L’humus (élément terreux) désigne en effet la terre dans la langue grecque, c’est-à-dire la couche supérieure du sol créée et entretenue par la décomposition des éléments organiques et principalement par l’action combinée des animaux, des bactéries et des champignons. L’humidité, le soleil et l’élément terreux sont les conditions initiales à la formation de la mélanine dans le règne animal. La théorie d’Anaxogore sur les homéoméries (« homéo-» du grec homoios, « semblable ») est celle qui mènera A. Lavoisier à déclarer dans le Traité Élémentaire de Chimie : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (1789), ce qui rend aussi absurde l’idée aujourd’hui commune de considérer la mort comme une fin en soi puisqu’elle paraît désormais comme le changement d’état de la matière pré-existante formé par l’action de la sunkrisis et dissoute par celle de la diakrisis, les deux mouvements éternellement antagonistes qui entretiennent toute vie. À Kemet, rappelait Birago Diop, « ceux qui sont morts ne sont jamais partis, ils sont dans l’ombre qui s’éclaire, et dans l’ombre qui s’épaissit, les morts ne sont pas sous la terre, ils sont dans l’arbre qui frémit, ils sont dans le bois qui gémit, ils sont dans l’eau qui coule, ils sont dans la case, ils sont dans la foule, les morts ne sont pas morts » (Diop 1960).

La proximité phonétique que nous observons entre sunyata, expression du début, du commencement, du vide, et Sundjata fils de Sogolon, fondateur de l’Empire du Mali, autorise une étude approfondie du nom que porte cet illustre personnage.

Contrairement à ce que disent les dictionnaires philosophiques, les termes diakrisis et sunkrisis ne sont pas d’origine grecque mais bien négro-égyptiens. Ce que vérifie encore la plupart des langues contemporaines du Continent noir. S’agissant de la diakrisis qui renvoie à la dilatation, nous verrons que la particule « dia– » correspond au verbe « manger »; ex : négro-égyptien djâ « manger », kikongo dia « manger », duala « manger », kü-küa ki.dzâ « manger », bassa djè « manger », ciluba dya « manger », bulu e.di « manger ». Avec sunkrisis par contre nous avons le verbe négro-africain sun qui signifie « jeûner »; ex : bamanan : sun « jeûne », « jeûner »; boré : sũ « jeûne »; bozo : sũ « jeûne »; bobo : sún « jeûne »; dogon sun « jeûne »; pulaar sūma « jeûner »; hausa azùmi « jeûne »; limba suɳ « jeûne »; mandingue sun « jeûne », mandinka ɳ « jeûner »; mende su « jeûne ».

La sunkrisis renvoie à la contraction. Quant au terme grec krisis qui forme le suffixe dans dia-krisis et sun-krisis, les dictionnaires lui donnent le sens de « jugement », « action de décider », « issue », « dénouement », « action de séparer », « dissentiment », « contestation ». Ce qui situe la diakrisis et la sunkrisis dans l’image de Seth et Horus, les deux adversaires dont la dispute aura fait l’objet d’un jugement de la part des dieux de l’Ennéade comme le montre le papyrus Chester Beatty I.

Les heures diurnes sont consacrées à la diakrisis et les heures nocturnes rejoignent la sunkrisis. La nuit se dit su dans les langues kémites : ex : bamanan su « la nuit »; ce qui facilite une relation avec su « le jeûne ». Le mot su est celui que nous situons à l’origine du mot « soir » que l’étymologie commune fait dériver de la racine indo-européenne *ser qui donne le grec eiro ayant le sens de « nouer », « mêler ensemble », « lier », « entrelacer », « enchaîner », des verbes qui, comme on le voit, s’attachent à la sunkrisis, c’est-à-dire au fait d’assembler, d’unir. Le grec eiro est probablement la forme archaïque du français « héros » relatif à Horus (Hr).

Une autre racine est donnée au mot soir avec l’indo-européen *seh que nous faisons également dériver du bamanan su « soir ». Cette racine *seh conduit à l’anglais sow « semer » et au lithuanien sëti « semer », la forme latine étant sero « semer », « ensemencer », « planter », faire naître », « créer », « instituer », « produire », « causer », « répandre », « procréer », « créer ». Cet étymon suggère que les sens de dia et su renvoyant initialement au jour et à la nuit, permettent de décrire la journée entière qui dure 24 heures, soit 12 heures de jour et 12 heures de nuit. Ceci permet de comprendre pourquoi nous aurons la forme joro qui signifie « nuit » en swahili et que nous plaçons à l’origine du mot « jour »; car un jour dans l’acception courante dure 24 heures. La racine indo-européenne *seh offre également une origine négro-africaine avec le wolof sëkk « combler » (k >h), « largement », sekki (k >h) « augmenter de volume » (en s’imprégnant de liquide). L’idée de dilatation établit par la diakrisis est une nouvelle fois confirmée. Seth est celui qui, dans le mythe osirien, éparpille les morceaux du corps d’Osiris (Wsir) aux quatre coins du Double Pays. Le corps d’Osiris (Wsir) fut identifié au blé, ce qui place l’action de Seth dans celle du semeur et permet de justifier du sens accordé à la racine indo-européenne *seh « semer ».

Nous trouvons probablement ici l’origine du nom Séti que porte le deuxième roi de la 19e Dynastie, père de Ramsès II. Le nom de Nebty de Seti 1er, « Ouhem Messout », signifie littéralement « Celui qui renouvelle les naissances » et se trouve en accord parfait avec l’étymologie que propose la racine *seh « faire naître », « produire », « semer », « causer », « instituer ». Le règne de Seti 1er parait effectivement à la suite d’une époque troublée par la fin chaotique de la 18e Dynastie.

Il existe une communauté d’identité entre Seth et Horus (Hr), figurations du Soleil, lorsqu’ils sont rassemblés dans l’image que nous nommerons Sun-Dia « jeûner-manger », le Sun-Day ou Sonn-Tag des langues germaniques, le « Jour du Soleil » qui marque la fin et le renouvellement d’un cycle. Sun « le jeûne », et dia « manger », forme Sun-Dia, « Sunday », « Son-ntag », « le dernier jour », « Jour du jugement », « Jour de la Révélation ou de l’Apocalypse » (apokálupsis = révélation).

Nous plaçons le négro-égyptien djâ « manger », le bantou dia «manger » à l’origine du latin diès « jour ». Cette relation est celle qui nous amène au Sigi (apparenté à sekki, k>g), la fête du renouvellement chez les Dogon du Mali qui se déroule tous les soixante ans, pendant une période de sept ans, et commémore non seulement la révélation (apocalypse) de la parole aux hommes, la promotion d’une nouvelle génération masculine, mais aussi la mort du premier ancêtre. Cette cérémonie correspond à la fête Sd (d>g >k) de la tradition nilotique consacrée au jubilé trentenaire du roi. Le latin sero qui construit les termes « semer », « ensemencer », « planter », faire naître » analysés plus haut, partage la même origine que saeculum « siècle », « génération », « époque », « séculier », ce qui confirme la proximité étymologique entrevue avec les radicaux *ser et *seh et leur origine commune dans le négro-africain *s-(u).

On trouve une association des deux phases du Soleil, Horus (Hr) et Seth, dans la plupart des héros qui suivront la tradition kémite du combat entre le jour et la nuit, c’est-à-dire entre la dilatation et la contraction. Toutefois, il faut bien distinguer le fait qu’il n’existe pas de césure identifiable entre ces différents moments de la course solaire tout comme il n’y a pas de césure établie dans le caractère d’un individu, tout n’étant qu’un jeu de va-et-vient que matérialise le changement de degrés au sein d’une seule et même chose. « Tout est Double, nous dit le Kybalion; toute chose possède des pôles; tout a deux extrêmes; semblable et dissemblable ont la même signification; les pôles opposés ont une nature identique mais des degrés différents; les extrêmes se touchent; toutes les vérités ne sont que des demi-verités; tous les paradoxes peuvent être conciliés » (Trois Initiés 1908).

 

 Le nom Sun-Dja-Ta signifie littéralement l’Horus des Deux Horizons car Sun renvoie à la nuit, Dja au jour et Ta à la terre. Certaines langues négro-africaines donnent à « Ta » le sens de chaleur ou de soleil, ceci s’explique en fonction de l’étymologie décrite dans ce paragraphe, puisqu’il y a assimilation de Sun-Dja-Ta avec l’image du Soleil. Sundjata, faible des membres inférieurs, c’est Horus (Hr) faible des membres inférieurs comme le souligne Plutarque : « Loin de signifier le silence, rappelle Di Mascio, les statuettes d’Harpocrate, le représentant un ou plusieurs doigts dans la bouche indiquaient par là le caractère enfantin du dieu qui suçait son pouce. Cet enfant d’Isis, décrit par Plutarque comme imparfait et prématuré, était faible des membres inférieurs.» (Di Mascio 1996). Le passage de Plutarque figure dans le Traité d’Isis et Osiris : « Plus tard Osiris, revenant de l’autre monde, se fit voir à Horus dans des apparitions où il le brisait de fatigues et l’exerçait au combat. Un jour il lui demanda quelle chose il estimait au monde être la plus belle de toutes. Horus répondit :  C’est de venger son père et sa mère indignement traités. Il lui demanda, en second lieu, quel animal il estimait le plus utile pour qui s’en va combattre : Un cheval, ré-pondit Horus. Osiris trouva la réponse surprenante, ne s’expliquant pas pourquoi ce serait un cheval plutôt qu’un lion. C’est qu’un lion, répliqua Horus, est utile quand on a besoin de secours, mais un cheval sert à écraser l’ennemi et à l’exterminer quand celui-ci prend la fuite. Cette réponse combla de joie Osiris, qui regarda Horus comme suffisamment préparé.

On dit qu’une grande partie des Égyptiens passèrent successivement comme transfuges du côté d’Horus, et avec eux Thuéris, la concubine de Typhon. Un serpent qui poursuivait cette dernière fut mis en pièces par les soldats d’Horus; et en souvenir de ce fait, ils apportent dans leurs assem-blées un bout de corde qu’ils coupent par petits morceaux. Une bataille se livra, laquelle dura plusieurs jours et se termina par la victoire d’Horus. Isis ayant reçu Typhon garrotté ne le fit pas périr; au contraire elle le délia et lui rendit la liberté. Horus en conçut une vive indignation; et portant la main sur sa mère, il arracha le bandeau royal dont elle se ceignait le front; mais Mercure le remplaça par un casque qui figurait une tête de boeuf. Typhon intenta procès à Horus, prétendant que c’était un bâtard. Celui-ci, assisté de Mercure, fut déclaré légitime par les Dieux, et Typhon eut encore le dessous dans deux autres batailles. Isis, qui, après la mort d’Osiris, avait eu commerce avec lui, mit au monde un fils né avant terme et faible des membres inférieurs : c’est Harpocrate ». Quand on nous dit que Sogolon, la mère de Sundjata, était laide et bossue, on veut nous faire comprendre qu’elle est une vache, car la vache est un animal bossu, la vache est l’emblème d’Hathor, confondue avec Isis. Quand on nous dit que le père de Sundjata s’appelait Naré Maghan Konaté, il ne fait plus de doute que ce nom Naré Maghan est celui que l’égyptologie traduit par Nar-mer. Sundjata est aussi appelé Mari Sundjata, ce qui autorise notre correspondance.

Nous verrons que l’image de Soumaoro Kanté s’attache à celle du Soleil. Ce qui confirme le caractère horuen de l’épopée mandingue. La bataille finale entre Sundjata Keita et Somaoro Kanté eut lieu à Kirina, en bamanan kiri signifie « jugement », « procès ». Le combat entre Horus (Hr) et Seth se termine par un procès. Alhassane Cherif écrit : « Il (Soumaoro) fut battu par Sunjata à Kirina. Sunjata, pour vaincre Sumaoro, prit une flèche au bout de laquelle était disposé un ergot de coq blanc (son interdit). Mais lorsque Sunjata coinça Sumaoro dans une grotte à Kirina, un des généraux lui posa cette question : « N’as-tu pas dit que ton armée serait victorieuse contre Sunjata ? » Il répondit : « N’Kanté » (« Je n’ai rien dit »). Depuis ce jour, Sumaoro cessa de s’appeler Diarrasso et porta le nom de Kanté. On raconte que honteux, il n’est jamais sorti de la grotte » (Cherif 2005). Que le combat final eut lieu dans une grotte est pour nous le signe manifeste d’une naissance solaire.

 

[1] De là vient le mot « chtonien »

 

[2] C’est-à-dire le Sud, la région équatoriale.

 

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