LA LEGENDE DE BANHOUNH

LA LEGENDE DE BANHOUNH

Ka Gnooo! (Salutations en Gouro, Kweni). J’aimerais partager avec vous l’histoire du frère de mon arrière grand père, qui fut un résistant à la pénétration des colons français en Côte d’Ivoire au début des années 1900. Je tiens à remercier Marcel Tra qui, avec la collaboration de Baïty Boreaud, a publié cet article dans le magazine Kweni. Et merci également à l’organisation Kweni qui oeuvre pour que les Kwenis (Gouro) prennent conscience de leur histoire. J’invite au passage tous ceux qui liront cet article à en faire de même. Se renseigner, demander aux parents, aux oncles, tantes etc.. l’histoire de leur famille. N’oublions pas de rendre hommage à nos ancêtres.

I bôôh (Merci).

 

 Banhounh: Le Résistant Kweni

Le gouverneur Angoulvant est le premier à faire connaitre Banhounh en France dans son rapport sur le récit de la répression en pays Kweni. Nous rapportons ici ce récit mot pour mot.

En 1911, après cinq ans d’occupation, le pays n’est toujours pas soumis. Les gouros refusent de payer l’impôt, de fournir des porteurs ou d’exécuter les corvées. Le commandement militaire entreprend alors de “vastes opérations de pacifications” qui se veulent définitives contre toutes les tribus de Sinfra, les gouras, les Bron, les Gonan et presque toutes celles de Zuenoula. Dans ce dernier secteur de Zuenoula la résistance est particulièrement vive et la répression violente : “Les populations affolées s‘éparpillent dans la forêt. A partir du 31 Mars 1912, tous les villages étant détruits, nos reconnaissances (6 à 8 par jour) pourchassent les rebelles dans la brousse. Elles se heurtent à une résistance acharnée, notamment vers Yaplefla ou deux campements de 600 et 450 cases ont été reconstruits. Les rebelles nous causent des pertes sérieuses, mais en subissent de considérables. Les Gouros, traqués sans merci, ne fuient devant un de nos détachements que pour tomber sur un autre”. Un rapport militaire leur rend cet hommage:  

« De tous les indigènes de la Cote D’Ivoire, les Gouros de Zuenoula sont incontestablement ceux qui ont le mieux résisté à ce jour ». Ce n’est en définitive qu’avec la capture de la mise à mort de Bambu(Banhounh), un des chefs de guerre de Zuenoula, que s’acheva la conquête, en 1914, par le désarmement des habitants.

Source: Claude Meillassoux: « Anthropologie économique des Gouro de Cote D’ivoire ». 1964 // KWENI NEWS MAGAZINE AOUT 2012

 

Qui est donc ce Banhounh dont parle Angoulvant dans son récit. Nous avons relevé auprès des sages de nos villages la légende de celui qu’on appelle dans le pays Kweni/gouro SERELEH BI BAHOUNH aka-BADIEGLOH.

 

SERELEH BI BANHOUNH OU LE SYMBOLE DE LA RESISTANCE COLONIALE CHEZ LES KWENIS

Pour beaucoup d’historiens occidentaux (et bien d’Africains), le noir est cet homme sans passé, sans histoire. Pourtant le continent Africain est le berceau de l’humanité et il regorge de plusieurs récits et faits qui retracent la vie des hommes et des femmes qui l’ont marqué. Et parmi ces valeureux et dignes fils d’Afrique, il y a Sèrèlèh bi Banhounh. S’il est moins connu dans son pays la Côte d’Ivoire, il ne demeure pas moins une véritable légende dans sa région natale qui n’est autre que la Marahoué en pays Gouro. Et ce plus d’un siècle après sa mort. Qui est donc cet homme sur lequel plane tant d‘incertitudes et s‘accumulent tant de récits polémistes ?

Pour la postérité, il est important de connaître l’histoire de cet homme. Le père de Banhounh s’appelleSèrèlèh. Beaucoup de Gouro pensent que son nom est Sinnhinwèlè bi. Mais le vrai le patronyme de Bahoun a été révélé par le chansonnier Bôdia de Gouafla.

Cependant, beaucoup ignorent qui était vraiment cet homme. Pour certains, c’est un mauvais doublé d’un sanguinaire. D’autres affirment qu’il est un magicien. Certains croient même que Banhounh est un dieu à qui il faut rendre culte.

 

SES ORIGINES

Peu d’hommes ont autant marqué la période coloniale en territoire Gouro que Badiéglôh. Il y a été qualifié de ‘‘personne clé’’ dans la lutte anticoloniale et de ‘‘géant de la guerre’’. Homme intrépide, guerrier insaisissable et farouche résistant, Badiéglôh est vu comme le seul homme à avoir tenu tête véritablement aux colons. Pourtant, c’est un homme comme les autres.

Banhounh est de la lignée des Bingnanhin. Bingnanhin engendra Glomin ; Glomin engendra Louh ; Louh engendra Kolia ; Kolia engendra Sèrèlèh ; Sèrèlèh mit au monde Gouadouoh (Gouadio), Bahoun, Bolou ; Sewouoh et Gouanou. Banhounh s’appelait aussi Badiéglôh.


L’histoire ne précise pas quand il est né. Cependant, elle donne de bonnes raisons de penser que Badiéglôh était déjà adulte pendant la pénétration coloniale. Les faits montrent qu’il était marié. Et selon plusieurs sources, il est le portrait parfait de son ancêtre Bingnanhin.

SA VIE

La vie de Badiéglôh est captivante, même si elle est marquée par bien de difficultés. Quelques épisodes de son existence attestent cette thèse. Il a commencé sa carrière comme un guerrier qui tire profit du «douan ». Acte qui consiste à tendre un piège à quelqu’un en vue de venger un meurtre ou une injustice pour le compte d’autrui. Il a été sollicité par plusieurs familles pour ce travail, moyennant la somme de 1 à 2 ‘’Blo’’ (monnaie utilisée autrefois en territoire Gouro). Cette pratique lui a permis de s’enrichir et de construire le ‘’Mowlè’’ ; ce qui n’est pas permis à tout le monde de posséder à cette époque. Badiéglôh se montra très habile et fin tacticien. Par contre ses actions lui voudront de passer pour un sanguinaire auprès des parents de ceux qu’il a abattu. Mais Badiéglôh va se montrer comme un redoutable guerrier et l’un des principaux acteurs dans la lutte contre la pénétration coloniale en Côte d’Ivoire et principalement dans le cercle de Zuenoula où les colons vont se heurter à lui.

 

SES ACTIONS CONTRE LE COLONISATEUR

Son prestige devint immense quand il défit à plusieurs reprises les colons notamment lors des embuscades qu’il leur tendait. Il se fait aider dans sa tâche par son frère Gouadouoh. Celui -ci est connu pour avoir un tempérament plus impulsif que son frère. Et malgré la supériorité des colons qui disposaient d’artilleries lourdes, Badiéglôh et son frère leur infligèrent de sérieuses pertes. Ils ont pu ainsi faire échouer à plusieurs reprises les tentatives de pénétrations des colons dans le pays Gouro (Kweni) grâce cette solidarité familiale mais aussi à leur clairvoyance militaire.

Etant donné que le nom de Badiéglôh s’est répandu dans tout le canton comme le véritable tueur de colons, il sera l’objet d’une recherche dans tout le territoire Gouro. Par contre, il faut mentionner que Badiéglôh n’était pas le seul à tirer sur les colons. Beaucoup commettaient aussi des attaques contre les colons et le rendait responsable. Ces actions montèrent davantage la colère des colons contre lui qui multiplièrent le massacre des Gouro. Face à cette situation, ceux-ci décidèrent de signer le traité de paix avec les colons pour éviter le massacre des innocents qui payaient de leur vie la témérité de Badiéglôh. Les colons s’opposèrent à cette proposition et exigèrent sa capture. C’est ainsi que colons aidés par les Gouro entreprirent une vaste campagne de recherche de Badiéglôh.

Se sentant en danger et ne pouvant compter sur le soutien des siens, Badiéglôh élu domicile avec sa femme dans la forêt à la demande de Oula tah bi zamblé son beau-père.

 

LE ROLE DE SA FEMME DANS SON ARRESTATION

Selah Lou Nan était la fille d’Oulah Tah bi Zamblé. Elle est l’épouse de Badiéglôh. L’histoire donne peu de détail sur elle. Pourtant elle a joué un rôle clé dans la chute de son héros de mari.

Informée de ce que son père Zamblé est sous la menace permanente des colons qui l’accusent d’être de mèche avec Badiéglôh, elle se rallia aux ennemis pour entamer le processus de l’arrestation de celui-ci. Elle sera utilisée comme un canal pour entrer l’intimité de Badiéglôh en vue d’identifier ses points faibles. Elle procéda d’abord par le prélèvement de quelques cheveux et de morceaux de vêtements de son mari pour d’éventuelles pratiques fétichistes, mais en vain. La deuxième tentative est un repas à la sauce Zibely (champignon en territoire Gouro dont l’incompatibilité avec le vin de palme, est connu de tous). Sachant qu’après chaque repas, Badiéglôh prend toujours un pot de vin de palme, sa femme lui fit manger cette sauce à son insu. Badiéglôh s’affaibli aussitôt et entra dans un profond sommeil. Nan en profita pour informer discrètement les ennemis. Le premier qui se jeta sur Badiéglôh fut sévèrement transpercé par son épée de guerre. Mais rendu vulnérable ,sans défense et seul au combat, il est capturé et transmis aux colons à Yah bi Zuenoula, l’actuelle Zuenoula et jeté au Kaho (prison en Gouro ) où il fut jugé et condamné à mort.

 

LE JOUR DE L’ASSASSINAT DE BADIEGLOH

Le jour de l’exécution de Badiéglôh, de nombreux habitants étaient présents car la nouvelle avait fait le tour de toutes les contrées. Et tous étaient curieux de connaître enfin ce mystérieux guerrier qui faisait tant parler de lui. Quinze soldats ont été sélectionnés pour mettre fin à la vie de la personne la plus gênante du territoire. Mais aux salves des tirs de ce peloton d’élite, ce sont des jaillissements d’eau qui répondirent. Badiéglôh sérieusement invulnérable face l’arme à feu n’avais pas fini de donner du fil à retorde à ses ennemis. Cette scène pour le moins insolite dura toute la journée. Son frère Gouadouoh (Gouadio) a dû plaider auprès de lui pour qu’il livre son dernier secret (…). Badiéglôh ressentant sûrement la souffrance de tout le peuple Gouro et, pris de pitié, consentit à livrer ainsi son secret. Il a tendu la main en direction du nord en répondant « allez vers le village des ‘’dioula’’, prenez trois grains d’excréments de cabri, mettez-les dans votre fusil et tirer sur moi » 

C’est ainsi que Goninnonnin Badiéglôh a été abattu. Figure légendaire de la résistance coloniale, Badiéglôh a marqué les esprits de ses contemporains et s’avérera un redoutable combattant. Il est resté fidèle à la résistance jusqu’à sa mort, une mort cruelle et douloureuse entre les mains de ses ennemis. Et si les colons n’ont vu en lui qu’un être sanguinaire, les lutteurs pour l’indépendance de l’Afrique n’ont pas manqué de saluer le combat de cet homme qui élevé au rang de héros et de résistant. Un seul bémol : l’absence de cet illustre personnage dans les manuels scolaires en Côte d’Ivoire.

 

MARCEL TRA avec la collaboration de BAÏTY BOREAUD

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