Sans la colonisation, les Noirs n’auraient-ils pas droit au paradis

Sans la colonisation, les Noirs n’auraient-ils pas droit au paradis ?

Que sont devenues les religions traditionnelles d’Afrique un demi-siècle après la période des « indépendances africaines » ? Cette question, de plus en plus d’Africains n’aiment pas ou plus l’aborder pour disent-ils, « ne pas être taxés de nervis de Satan » ! Pourtant, il suffit de jeter un coup d’œil sur les pages sombres de la colonisation pour se rendre compte de l’important rôle qu’ont joué les « religions importées » dans l’assujettissement du Noir au Blanc. 50 ans après les « indépendances » en Afrique, faut-il toujours ignorer ses religions traditionnelles ou les bannir à jamais ?

Nombre de Noirs dont les ancêtres ont été soumis à l’esclavage et à la colonisation ne se reconnaissent plus aujourd’hui qu’à travers la religion importée ou assimilée (essentiellement le christianisme et l’islam). Autrement dit, tout débat qui a trait aux religions d’Afrique est perçu a priori, désormais dans le monde noir, le plus clair du temps, comme étant satanique, contraire à la volonté du Christ et de Mahomet, qui par leurs témoignages et leur vie ont préparé la destinée humaine à la « vie éternelle ». « Jésus-Christ est le chemin, la vérité et la vie, et quiconque veut aller au Père doit passer par lui », rappellent souvent et à satiété les chrétiens alors que les musulmans ont pour rengaine : « Allah est le tout miséricordieux et Mahomet est son unique prophète ». Un peu comme si la « bonté infinie » de Dieu prônée dans la Bible et le Coran se volatilise devant les adeptes d’autres religions. Ce développement n’a aucunement pour but de remettre en cause les préceptes de ces deux religions monothéistes précitées, mais tout simplement de jeter les bases d’une réflexion approfondie sur la cohabitation entre religions africaines et celles qui sont importées, ou encore le poids que doit avoir les unes par rapport aux autres dans l’esprit d’un descendant d’esclave ou de colonisé.

En d’autres termes, le Noir n’aurait-il donc pas aussi droit au Salut (à la fin du monde à laquelle fait allusion le christianisme et l’islam) s’il n’avait pas été colonisé ou connu les fers de l’esclavage ? De toute vraisemblance, les multiples explications de spécialistes de la pratique de religions africaines comme Patrick Nguema Ndong de la radio panafricaine « Africa N°1 » ne trouvent pas bon écho dans l’entendement de ses «congénères », quand il démontre que les religions africaines ont filé doux vis-à-vis de leurs homologues européennes, durant la colonisation, à cause du simple fait qu’elles ne constituaient pas un savoir diffus. Chez les catholiques africains par exemple, la publication d’études du Vatican reconnaissant l’attachement profond, à la base, de ces religions dites « noires » à une recherche d’élévation vers l’« Etre supérieur », n’a jamais dissipé le doute que les catholiques du continent noir entretiennent encore à l’égard des religions de leurs propres aïeux. Il est utile de souligner dans le même registre que le catéchisme catholique ne nie pas l’existence d’hommes vertueux, de « Saints » en dehors de l’Eglise. Passons.

Professeur émérite de l’université Paris I et membre du CEMAF (Centre d’études des mondes africains) CNRS/Paris I, Hélène d’Almeida-Topor est auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’Afrique contemporaine.

 

Les Noirs, Dieu et les « religions traditionnelles »

Comment doit-on alors interpréter par exemple, le fait que les dimanches, dans de nombreuses capitales africaines, père, mère et enfants ne manquent pas « d’honorer le jour du Seigneur » dans des églises ou temples, à défaut de s’y vautrer durant de longues heures, pendant qu’au même moment, en Occident, dans les ménages blancs supposés être plus croyants que leurs semblables africains, on pense chacun de son côté à épaissir sa tirelire ? La communauté noire dont la majeure partie des Etats est encore sous-développée aurait-elle ainsi besoin de passer plus de temps dans les lieux de prière que la communauté blanche qui a pourtant déjà atteint un niveau de développement supérieur ? Pourtant, lorsqu’on jette un regard rétrospectif sur l’histoire de l’assujettissement du Noir par le Blanc dans le cadre de la colonisation, l’on se rend vite compte que la religion a été assurément l’un des principaux canaux par le biais desquels l’Occident (les anciennes métropoles européennes) ont imposé leur vision socio-politique et religieuse de l’être humain et sa vie en société aux peuples d’Afrique. Une assimilation des croyances des Noirs de l’époque en un « Etre supérieur » qui a entre autres été facilitée par l’entretien de clichés selon lesquels le Noir est un « sous-homme ». Des rengaines, publicitaires ou non, comme « Y a bon, Banania » (image du tirailleur sénégalais coiffé d’une chéchia et riant de toutes ses dents) ont servi notamment cette cause. Et pourtant, l’Afrique n’était pas dépourvue de religions avant la colonisation ; une thèse que les tenants du colonialisme ont vite fait de balayer du revers de la main.


Dans l’ouvrage « L’Afrique » publié en 2006 aux Editions « Le Cavalier Bleu », dans la Collection « Idées reçues », Hélène d’Almeida-Topor (professeure émérite de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne et membre du Cemaf, Centre d’études des mondes africains) donne une idée de l’organisation religieuse des sociétés africaines pré-coloniales : « Liées à un groupe humain et un terroir donnés, ces religions sont aussi nombreuses que les sociétés qui les pratiquent, même si, dans une aire culturelle donnée, coexistent des éléments cultuels communs. L’explication du monde est donc variée. La plus connue est sans doute celle des Dogon (du Mali), vulgarisée par Marcel Griaule dans “Dieu d’eau”(1948) qui l’a systématisée pour la rendre intelligible par des étrangers ». Mieux, explicite l’auteur Almeida-Topor, « dans la plupart des panthéons (africains) existe un dieu supérieur, souvent éloigné des êtres humains et s’en occupant peu. Cette tâche revient à une multiplicité de déités émanant des forces de la nature, qui s’incluent parfois dans une hiérarchie, et que symbolisent des objets rituels, à t

ravers lesquels des cultes leur sont rendus. Ainsi, dans l’aire adja-tado, qui s’étend du Sud du Togo au Nigeria occidental, «Mawu» est le dieu suprême. Les vodoun (qu’il ne faut pas confondre avec le vaudou, adaptation culturelle opérée par les esclaves transplantés dans les Caraïbes et au Brésil) sont des divinités, tel Ogou, dieu puissant du feu, des forgerons et du tonnerre, Sakpata, dieu de la variole (maladie longtemps endémique) etc. ». Et de préciser sous un autre angle : « En outre, les manières d’honorer les ancêtres varient. Chez les Yorouba du Bénin et du Nigeria, chaque lignage a ses «egoun» ou revenants, qui « sortent » périodiquement pour réguler la bonne marche de la communauté, et dont les manifestations ont été photographiées par Pierre Verger dans “Dieux d’Afrique”(1954). Des sociétés composées d’initiés existaient presque partout, mais leurs finalités et leurs compétences différaient d’une communauté à l’autre ». Comme le souligne Mme d’Almeida-Topor, « vêtus de façon spécifique, parfois masqués, dotés de comportement voire de langages particuliers, ces personnages de l’ombre pouvaient assurer la régulation politique et/ou sociale, ou bien constituer une police nocturne comme les Zangbeto à Porto-Novo au Bénin, ou encore veiller à la propreté des villages, à l’instar de ceux que l’on trouvait aussi bien à Kétou (actuel Bénin) que chez les Gisir du Gabon, etc. Le secret dont ils s’entouraient garantissait d’autant plus l’exécution de leurs prescriptions qu’ils invoquaient des forces et des méthodes occultes. Ces pratiques schématisées par le terme de « sorcellerie » donnèrent lieu à des interprétations souvent extravagantes de la part des Européens ». Car, renforce l’auteur précité, « la dispersion des cultes rendait leur contrôle difficile voire impossible. Aussi, les gouvernements coloniaux les ont-ils combattus, préférant avoir affaire à des communautés plus larges. De ce fait, ils ont encouragé l’œuvre missionnaire, ce que notait par exemple le théoricien allemand Gustav Warneck (1834-1910), au début du 20ème siècle : “Les régimes coloniaux ont fait entrer dans leurs calculs l’extension du christianisme afin de renforcer, avec l’aide de la Mission (symbole religieux de la métropole), leur propre domination et d’augmenter le rendement de leurs colonies” ». Une politique qui a hélas, fait son chemin et laissé d’autres stigmates dans la tête du colonisé, en dehors de la sphère de la religion.

Un demi-siècle après « les indépendances africaines », la nouvelle génération des habitants d’Afrique doit engager un sérieux et dépassionné débat sur les religions traditionnelles du continent noir. C’est la voie royale pour comprendre que ce ne sont pas seulement les « religions monothéistes importées », en l’occurrence le christianisme, l’islam et le judaïsme qui ouvrent aux Africains les portes du « paradis » promis par l’ « Etre supérieur ». Engager une telle discussion intellectuelle s’inscrit par ailleurs dans le cadre de l’appropriation par l’Afrique de son propre développement.

 

Edem Ganyra

Source: lencrenoir

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