Professeur Kalamba Nsapo, écrivain

Quand devient-on théologien? (Professeur Kalamba Nsapo)

En posant récemment la question de savoir à quel moment on devient philosophe et égyptologue , le Professeur Grégoire Biyogo nous donne l’occasion de renouer avec les premières heures de notre questionnement théologique, en rapportant nous-même cette interrogation à notre champ d’investigation. Il nous rappelle que le danger est grand de commettre des amalgames dans le cadre de la définition formelle de nos objets les plus cruciaux, plus encore dans une aventure de la recherche dont l’enjeu social et politique interroge et subvertit le sens de l’histoire.

Quand devient-on théologien ? Cette question a fait l’objet de débats à l’époque de l’effervescence de la théologie africaine. Elle nous a poursuivi au cours de nos contacts avec des groupes d’étudiants assoiffés d’une initiation à la théologie africaine. Nous la ressassons et tentons de la cerner de près à cette heure décisive de la mise sur pied de notre projet d’écriture d’une histoire de la théologie africaine allant de la période prédynastique à nos jours. Mais il faut préalablement dessiner les contours définitionnels de la théologie.

La théo-logie en tant que traduction littérale et littéraire d’une expression antique africaine – Maalu-a-Maweja, Mambu ma/ya Mungu, Makambo ma Nzambe… -, ne peut et ne saurait être réduite à la production intellectuelle des discours sur Dieu par les seuls pays de l’Occident ou de l’Orient.

Elle est originairement synonyme de Théologie Classique Africaine, donc de Théologie Pharaonique, Méroïtique, Lunda, Kongo, Zulu, Luba, Dogon, Bambara, Kuba, etc. À partir d’une langue bantu comme le ciluba (R. D. Congo), on devrait parler de la théologie comme de maalu a Mvidi Mukulu (Ntr et logos, maalu a Maweja, maalu a Mufuki). C’est-à-dire «les affaires, les problèmes, les choses relatifs au Créateur et les réflexions humaines sur Celui-ci».

Dans cette perspective, la théologie a une origine distincte de ses commencements. Toute idéologie mise à part, son origine se trouve dans la civilisation nubienne et égyptienne. Là où se développèrent les écoles de pensée de Memphis, d’Héliopolis, de Thèbes… Ce qui se produit dans le sillage de la Grèce, élève des prêtres noirs égyptiens, appartient non pas au registre de l’origine, mais des commencements d’une pensée reçue, puis renouvelée et déconstruite sous l’ombrelle d’Athènes. C’est sur cette base que les nations colonisées héritèrent de l’interprétation gréco-romaine de l’Evangile et commencèrent, un jour, leur théologie. Ainsi, il y aurait un commencement gréco-romain qui tire sa source de l’Egypte dont la Nubie est l’origine.

La Nubie aurait donc appris à Kémèt les hiéroglyphes, la connaissance des Lois ou l’essentiel de la relation interactive et corrélative entre les vivants et les morts, l’art, la philosophie et la théologie, etc. Ce que confirment C.A. Diop et Babacar Sall.

Diodore de Sicile, penseur du 1er siècle av. notre ère, donc entre l‘an -0 et -30, avait déjà décrit la pigmentation des Éthiopiens  qui fondèrent l’Égypte : « Presque tous ces Ethiopiens, et surtout ceux qui sont établis sur les rives du Nil, ont la peau noire, le nez épaté et les cheveux crépus. Ils disent, en outre, que la plupart des coutumes égyptiennes sont d’origine éthiopienne, en tant que les colonies conservent les traditions de la métropole ; que le respect pour les rois, considérés comme des dieux, le rite des funérailles et beaucoup d’autres usages, sont des institutions éthiopiennes ; enfin, que les types de la sculpture et les caractères de l’écriture sont également empruntés aux Éthiopiens. Les Égyptiens ont en effet deux sortes d’écritures particulières, l’une, appelée vulgaire, qui est apprise par tout le monde ; l’autre, appelée sacrée, connue des prêtres seuls, et qui leur est enseignée de père en fils, parmi les choses secrètes. Or, les Éthiopiens font indifféremment usage de l’une et de l’autre écriture. » (DIODORE DE SICILE, Bibliothèque historique, Livre III, 3).
Dans l’état actuel des recherches, la Nubie serait donc à l’origine de la réflexion de l’homme sur Dieu ou de la théologie. Nubie qui serait, de l’avis des Nubiens eux-mêmes, le plus vieux pays habité par des hommes.

Au fil des temps, le discours théologique a revêtu une diversité de couleurs en fonction de la pluralité des espaces et des temps historiques. Ainsi, on peut se permettre de parler aujourd’hui des théologies chrétiennes, coraniques et autres qui se déploient à Rome, à Paris, à Bruxelles, à Ankara, à Moscou, à Athènes, etc.

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, il existe des hommes et des femmes qui s’investissent de manière particulière, systématique et approfondie dans la réflexion théologique. On leur attribue le statut de «théologiens». A cet égard, quand devient-on théologien ? Au vu de l’expérience et de la volonté d’éviter des confusions du genre, il importe d’attirer l’attention sur quelques critères rigoureux :

1. Avoir reçu un enseignement des maîtres reconnus, ayant un courant de pensée identifiable. Et être parvenu à l’enseigner soi-même : «Je vous ai transmis ceci, que j’ai moi-même reçu», deux des 7 critères que le philosophe Biyogo définit pour attester le statut de philosophe et d’égyptologue. De fait, tous les enseignants ne sont pas nécessairement des maîtres à penser et n’ont pas donné le coup d’envoi d’une école théologique (2).

2. Avoir décidé de creuser son propre chemin, de dérouler sa propre pensée à travers des publications formellement théologiques. Avoir développé dans celles-ci sa capacité de penser et de prendre des distances face aux références institutionnelles et canoniques. Sous cet angle de vue, nous sommes parvenu à remettre en cause toute pratique discursive qui n’est qu’explication, explicitation ou interprétation d’une théologie constituée dont la supériorité serait dogmatiquement affirmée.

C’est pourquoi dans Théologie africaine. Question de méthode, un appel a été lancé par nous à l’intelligentsia africaine afin de l’amener à retenir qu’un lieu théologique s’offre aujourd’hui plus que jamais à l’Afrique : l’Egypte pharaonique et la Nubie. Ce lieu constitue une condition de possibilité de la compréhension de la Bible et du christianisme actuels dans la mesure où il est inacceptable de se passer de la contextualité ou de l’avant-texte, c’est-à-dire de la culture-mère dont se nourrit l’anthologie des textes bibliques, d’un point de vue strictement herméneutique.

Dans notre texte, Une approche afro-kame de la théologie, il est possible de se rendre compte d’un effort de renouvellement des perspectives à partir de la conscience des enjeux de la pensée pharaonique plus de 2000 ans avant notre ère.

Dans Monothéisme, il est apparu que le concept de monothéisme est impropre à l’Afrique d’autant plus qu’il renvoie à un rapport d’opposition avec le polythéisme. Le terme « mono-originisme » s’est révélé susceptible d’échapper à l’idée d’un Créateur opposé aux divinités qui seraient elles-mêmes créées.

Nous poursuivons et approfondissons toutes ces réflexions dans Y a-t-il des Africains au ciel ? Eschatologie afro-kame. Nous débrouillons ici un travail qui consiste à prendre la mesure de  l’enjeu de l’éternité. Celle-ci est, dans une large mesure, un au-delà de la vie. Elle permet de comprendre que le muntu est un être destinal. Il ne lui suffit pas de faire du bien, de pratiquer la justice. Il lui importe également d’assumer sa vocation destinale, où le sens se définit au-delà de l’histoire. Ainsi perçue, l’idée d’éternité donne un ultime sens à la vie d’ici-bas. La vie du muntu se joue sur la terre. Mais elle a une dimension de destinée divine qui ne l’arrache pas à ses tâches sociales. Elle connaît une orientation qui l’amène à soutenir qu’il devra rendre compte à son Créateur et aux Ancêtres fondateurs de son comportement face à la vie, à la nature et aux humains.

Rien de commun ici avec la volonté de jeter à la poubelle la tradition chrétienne surgie en Egypte et en Ethiopie avant de se répandre, plus tard, dans un contexte de domination, dans d’autres pays africains. Bien au contraire. Celle-ci se trouve-elle sans cesse revisitée. C’est un pèlerinage nécessaire qui conduit à restituer leur place à bon nombre de figures bibliques et à tenir à l’écart le discours de la diabolisation de l’Afrique dans la Bible.

Pour un Africain, il s’agit là d’une autre manière de faire la théologie qui se déconnecte des lignes directrices des institutions ecclésiales établies.

3. Ce qu’il faut ajouter, c’est qu’on est théologien lorsqu’on prend le temps de construire des concepts dans le cadre d’un enseignement. Car chaque théologien est reconnaissable à un concept. Etre théologien ne saurait se concevoir en dehors des exigences d’un travail de théorisation au moyen des concepts, des méthodes. L’allure d’un bon nombre de dissertations doctorales en Europe ne reflète pas un investissement réel dans la recherché méthodologique. Que de thèses sans thèse ni hypothèse, faute de rigueur méthodologique. Raison pour laquelle on compte sur le marché des diplômés dépourvus de concepts, vraisemblablement plus soucieux de la précarité de l’emploi…

4. Insistons davantage sur les questions de méthode à la lumière d’une certaine expérience du déploiement de la théologie africaine. L’épistémologie classique exploitée dans la théologie scolastique a permis à celle-ci de se frayer un chemin dans le cadre du débat scientifique en vigueur au sein des milieux universitaires du Moyen Âge . Il faut bien reconnaître les mérites des pionniers de “la grande voie scolastique” et, en particulier, de St Thomas d’Aquin. A un moment décisif de l’histoire des sciences, ils se sont efforcés de maîtriser les données de la rationalité, fournies par Aristote, en vue d’élever la théologie au niveau d’une science parmi les autres. Toutefois, il faut prendre conscience des limites de cette entreprise et de son caractère provisoire et intérimaire. Assurément. L’élargissement de la notion de science mérite d’être pris en considération au sein de la recherche théologique. A l’occasion de cette démarche, il est possible de découvrir que la déduction n’est plus le seul et unique mode d’intelligibilité scientifique. L’idée de scientificité ne répond même plus à un modèle univoque . “C’est à chaque discipline qu’il appartient, en fonction de la nature propre de son objet et des exigences méthodologiques qui en découlent, d’élaborer son propre modèle de scientificité, c’est-à-dire de construire ses propres critères d’adéquation, de systématisation, de progression, et de trouver les moyens les plus appropriés pour assurer la conformité des démarches effectives  à ces critères” . Si le théologien veut entrer dans l’univers scientifique, il doit être respectueux de l’objet de la théologie sans en ruiner la spécificité. Elle ne saurait oublier que son type de scientificité est tout à fait particulier et qu’il lui appartient de l’élaborer et de le préciser “à la lumière de sa propre histoire et de sa propre dynamique interne”. Le souci de radicalité s’impose à l’entreprise théologique au fur et à mesure que s’institue et s’organise son modèle de scientificité. Il s’agit d’être à la fois “critique”, “systématique” et “dynamique”, “comme tout effort ‘scientifique’ “.

À cet égard, tout le monde n’est pas théologien. Il ne suffit pas de faire un commentaire cohérent d’un texte théologique, biblique, coranique, pour se considérer comme théologien. Dans le contexte de l’Eglise catholique, il faut souligner qu’un évêque n’est pas théologien même s’il a un diplôme de théologie. Car en étant lié à l’institution ecclésiale dont il est gardien au même titre que tous les autres évêques, il lui est difficile de s’en tenir à la rigueur et de tirer les conséquences, toutes les conséquences si possibles, de la démarche théologique.

Par ailleurs, la formation reçue dans le cadre d’une préparation à l’ordination sacerdotale n’habilite pas le candidat à faire œuvre rigoureuse de réflexion théologique. Il convient d’éviter toute confusion au sujet d’une activité qui exige retours, méditations et abnégation.

Avant de terminer, il semble opportun de soulever une autre question : celle de savoir si un Africain spécialiste de H. Küng est par le fait même devenu un théologien européen. Cela rappelle la distinction établie à l’époque entre une “Revue Africaine de Théologie” et un “Bulletin de Théologie Africaine”. On ne peut se gêner de rattacher la théologie du professeur A. Vanneste ou la philosophie bantoue de P. Tempels au corpus belge, même s’ils traitent d’Africains. C’est de la théologie et de la philosophie en Afrique. Mais une production scientifique relève de la théologie africaine ou de la philosophie africaine lorsque son auteur, de nationalité africaine, entreprend d’articuler les problèmes spécifiques de l’Afrique à son œuvre.


 

Prof. Kalamba Nsapo

Docteur en sciences théologiques

Université  Per Ankh de la Renaissance

 

Bibliographie de Dr KALAMBA NSAPO, Théologien africain d’origine Congo Démocratique

1- Ecclésiologies d’épiscopats négro-africains. Essai d’analyse de contenu, Ed. Société Ouverte, Bruxelles, 2000.

2- Théologie africaine. Question de méthode, Ed. Société Ouverte, Bruxelles, 2003.

3- Chrétiens africains en Europe, PUA, Munich, 2004.

4- Une approche afro-kame de la théologie, Menaibuc, Paris, 2005.

5- Fatigué d’être Africain ? Menaibuc, Paris, 2006. Rééd. 2007.

6- Monothéisme, Menaibuc, Paris, 2007. Rééd. 2009.

7- Prier à l’africaine. Rencontre avec Mufuki, Menaibuc, Paris, 2007.

8- Bunkaaya bwa Mufuki, PUA, Munich, 2007.

9- La négritude vue par un théologien africain, Menaibuc, Paris, 2008.

10- (Sous la dir. de ). Renaissance de la théologie négro-africaine PUA, Munich, 2009.

11- Disamuna Diiba, Afrobook, Munich, 2010.

12- Repenser la mission chrétienne. Un regard africain, Afrobook, Munich, 2010.

13- (sous la dir.de ). Héritage du discours théologique négro-africain, PUA, Munich, 2011.

14- Y a-t-il des Africains au Ciel ? Menaibuc, Paris, 2011.

15. Qu’as-tu fait de ton frère ?, PUA, Munich, 2012.
16. Praying in Africa, Houston, Asar Imhotep, 2013.
17. Les grands courants de la théologie du monde noir (Afrique+Diaspora), Paris, Ed. Imhotep, 2013.

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