Pr. Théophile Obenga -La Grèce n'a strictement rien inventé 2

Pr. Théophile Obenga: «La Grèce n’a strictement rien inventé ! Elle n’a inventé ni l’écriture ni la philosophie» (ARTICLE +Vidéo demostrative)

Si on s’en tient aux idées les plus répandues depuis l’avènement du colonialisme, on penserait que l’Afrique n’a connu que des sociétés orales et que l’apparition de l’écriture en Afrique noire, est le fruit du contact avec les Arabes et les Européens. Ceci est fondamentalement faux et nous pouvons l’affirmer sur la base de la documentation scientifique et historiographique de l’histoire universelle de l’humanité. 

1- L’antiquité 

S’il est dit que l’Histoire commence avec l’apparition de l’écriture, l’Afrique est donc bien le berceau de l’histoire universelle (papier vient de papyrus et non pas de tablette).

Les fouilles menées à 400 km au sud du Caire à Abydos en 1998 par le professeur Günter Dreyer, directeur de l’Institut d’Archéologie d’Allemagne, ont dévoilé que l’écriture est bien née en Afrique noire vers 3 400 av. JC, donc bien avant la Mésopotamie. Ce professeur a d’ailleurs confirmé :

“L’écriture égyptienne était bien plus avancée que celle de la Mésopotamie qui à l’époque n’était pas encore habitée par les Sumériens [1] “. 

 

Diodore de Sicile, intellectuel grec et Sicilien d’origine, a effectué vers 59 avant J. C. un périple en Afrique dans l’objectif de composer une Histoire Universelle de l’humanité connue sous le titre de Bibliothèque Historique et comprenant près de 40 livres traitant de l’origine de l’humanité. Son récit commence par l’Afrique noire (Egypte/Ethiopie) et à propos de l’écriture, celui celui-ci nous dit [2] :

“Les historiens rapportent que les Ethiopiens furent les premiers de tous les hommes et ils affirment que les preuves en sont évidentes (…) 

Les historiens affirment aussi que c’est chez les Ethiopiens que, pour la première fois, on a enseigné à rendre un culte aux Dieux (…) 

Les Ethiopiens affirment que les Egyptiens sont des colons originaires de chez eux (…) Quant aux coutumes des Egyptiens (…) elles sont pour la plupart Ethiopiennes, les colons conservant les anciennes manières de faire (…) 

les formes des statues (égyptiennes) et les types d’écriture sont éthiopiens. Les Egyptiens, en effet, possèdent des modes particuliers d’écriture : l’un nommé vulgaire est appris par tout le monde et l’autre appelé sacré est chez les Egyptiens, connu par les prêtres seuls qui l’on appris de leurs pères comme une chose dont on ne doit pas parler : or chez les Ethiopiens, tout le monde sans exception, utilise ces signes. Par exemple, les Ethiopiens dessinent un faucon ou un crocodile (…) 

Ainsi donc le faucon signifie pour eux tout ce qui se fait rapidement parce que cet animal est probablement le plus rapide des oiseaux. Cette idée est alors transférées, par un transfert métaphorique (…) à tout ce qui est approprié à la rapidité (…) Le crocodile, de son côté, est le signe de toute méchanceté ; l’œil, lui, est le gardien de la justice et le protecteur du corps entier (…)” 

 

Pr. Théophile Obenga -La Grèce n'a strictement rien inventé

 

Ainsi, en accordant une attention minutieuse aux significations symboliques présentes dans chaque objet et en exerçant leurs esprits par uen pratique et une mémorisation de longue durée, ils lisent d’affilée tout ce qui est écrit [3]. »
Nous retrouvons donc en Afrique noire, le premier lexique permettant de désigner tout ce qui se rapporte à l’écrit :

ss (sèche) : écrire
Ir m ss : mettre par écrit
Sdi (shédi) : lire
Per med3t : bibliothèque
Md3t : livre
gnwt (génout) : annales

L’invention de l’écriture en Afrique est le fruit d’une réflexion intellectuelle menée par les Africains anciens, mais permettons nous une parenthèse ; ceci n’est pas le cas pour les Grecs. Ils ont en effet, reçu ce savoir clé en main par une population venue de Phénicie sous la houlette d’un noir nommé Cadmos. Et c’est précisément la sœur de ce Cadmos qui s’appelait Europe !

Nous savons que deux systèmes d’écriture existaient dans l’antiquité, l’égyptien et le cunéiforme. Mais le cunéiforme a complètement disparu sans laisser de descendance, ce qui n’est pas le cas pour l’égyptien ancien.

A propos de l’apparition de l’écriture en Grèce, Diodore de Sicile nous dit ceci [4] :

“Lorsque Cadmos eut rapporté de Phénicie ce qu’on appelle les lettres, il fut le premier à les adapter à la langue grecque, à attribuer un nom à chacune et à en fixer le tracé ».

Chose que confirme encore le grec Hérodote, surnommé le père de l’histoire en disant ceci :

ECRITURE MEROITIQUE“Ces Phéniciens venus avec Cadmus (…) introduisirent chez les Grecs, en s’établissant dans ce pays, beaucoup de connaissances ; entre autres celles des lettres que les grecs (…) ne possédaient pas auparavant [5] “. 

Mais à propos de l’origine même de l’écriture phénicienne, la Bible de Sanchoniathon, un livre phénicien, reconnaît explicitement que l’écriture fut d’abord inventée par les Egyptiens et transmise par la suite aux Phéniciens [6]. Le professeur John Chadwick avoue d’ailleurs [7] :

“Qu’on tient généralement l’écriture alphabétique pour une invention sémitique (i-e phénicienne), mais l’écriture égyptienne ouvrait la voie à ce système”. 

Dans sa grammaire égyptienne, le professeur Gustave Lefebvre atteste qu’en Egypte [8] : l’écriture syllabique es apparu à la XIème dynastie, mais n’est devenu d’un emploi fréquent qu’à partir de la XVIIIème dynastie.

« Cette écriture a pour objet de faire passer en égyptien, avec leur valeur phonétique au moins approximative, des noms étrangers de lieux et de personnes, ainsi que des noms égyptiens d’origine étrangère (…) C’est en elle qu’il faut chercher le principe des innovations que comportent les écritures de l’époque phénicienne, grecque et romaine (…) Ses principales caractéristiques : Un emploi extraordinairement développé des signes alphabétiques, dont la liste s’accroît démesurément au gré des scribes, les nouveaux phonogrammes unilitaires étant dus au procédé bien connu de l’acraphonie”. 

Fermant la parenthèse en rappelant que le père (Agenor) et le mère de Cadmos sont deux africains originaire d’Egypte.

Durant l’antiquité, une autre écriture dite méroïtique a encore existé en Afrique noire. Ce fut celle de l’empire Koushite (non encore complètement déchiffrée) et de sa capitale Méroé, qui a prit la succession de l’ancienne capitale Napata au sud de l’Egypte (près de la montagne sacrée du Djebel Barkal) et qui a duré du 6ème siècle avant J.C au 4ème siècle de notre ère.

Cette civilisation Koushite, à l’origine de la civilisation égyptienne, a d’ailleurs reconquis l‘Egypte et fondé la 25ème dynastie, vers 700 avant J. C. Certains de ses pharaons sont restés célèbres tels, Piankhi, Shabaka, Shabataka, Taharqa, Tanounamon, etc…

 

2- L’Afrique précoloniale : 

L’Afrique précoloniale a elle aussi connu l’écriture et des hommes de lettres. Cette thématique a été traité par notamment le linguiste Théophile Obenga [9], l’historien Ibrahima Baba Kaké [10], le professeur Louis Maes Diop [11], l’historien Pathé Diagne [12] et le professeur Cheikh Anta Diop [13].

ECRITURE DE L'AFRIQUE PRECOLONIALE
Parmi celles-ci on peut par exemple citer l’écriture Arako (Yoruba au sud du Nigéria), l’écriture Giscandi (des Kikuyu au Kenya), l’écriture Mende (Sierra Léone) ou encore l’écriture Nisbidi (des Efik au Nigéria). Les supports de ces écritures sont assez divers : murs, piliers, tablettes, pierres, tissus, arbres, calebasses, etc…


L’écriture Giscandi pratiquée au Kenya, fut découverte en 1910 par W. Scoresby Routledge et Katherine Routledge. Elle est constitué de signes pictographiques gravés par exemple sur des calebasses destinées à la danse et renseigne ici sur le nom d’un chant ou d’un poème.

ECRITURE DE L'AFRIQUE PRECOLONIALE 2

A propos de l’écriture Nsibidi du Nigéria, le professeur P. A. Talbot souligne que celle-ci est très ancienne et dans une large mesure, pictographique. Une comparaison faite par Obenga montre la parenté entre certains signes égyptiens et Nsibidi. En 1903 et 1906, des pierres gravées découvertes à l’est du Nigéria (au pays des Ekoi, des Akaju, des Manta, des Atam, etc.) ont confirmé la haute antiquité de cette écriture. Le professeur Théophile Obenga ajoute que :

« Les pictogrammes nsibidi ressemblent de façon extrêment étonnante aux pictogrammes égyptiens : une telle ressemblance structurale, c’est-à-dire relative à la forme même de ces pictogrammes, met d’emblée en évidence les rapports intimes et lointains qui existent entre les hiéroglyphes égyptiens et l’écriture nsibidi ».. 

A propos de l’écriture Mende (Sierra Leone), elle se réfère à un système syllabique qui s’explique par le phonétisme même de la langue mende. Le signe renvoie à la configuration d’une syllabe (consonne, ou double consonne + voyelle : fo, qdo, lo, nda…).

ECRITURE MANDE OU MENDE

Le Mende, qui était enseigné dans les écoles (à Potulu par exemple) se lit de droite à gauche et s’est écrit par la suite sur du papier avec une plume en bambou et de l’encre.

Pour l’écriture Toma qui se lit de gauche à droite, le professeur J. Joffre a constaté que certains signes connaissent une modification dans leur orientation pouvant aller jusqu’à 180° sans pour autant changer leur sens. C’est la forme même d’une certaine créativité. C’est encore une écriture syllabique lié au phonétisme de la langue toma.

On peut encore citer les écritures Djuka, Vaï, Fula, wolof, Loma, Manding, etc. misent en évidence par Pathé Diagne.

Utilisations : 

La révélation du fonctionnement du système d’écriture de la société africaine, rentrait souvent dans le cadre d’un fait initiatique (la circoncision par exemple) et permettait aux hommes de mieux comprendre leur tradition, leur histoire, de noter des proverbes, des chants, des évènements, des remèdes à base de plantes, des faits scientifiques (mathématique, astronomie…) et même de tenir une comptabilité. Ceci, sans oublier l’aspect utilitaire de l’écrit.

Les hommes de lettres, versés dans les choses sacrées, jouissaient aussi d’un prestige certain dans la société africaine et faisant souvent partie de l’environnement proche du roi.

En conclusion : 

Cette importance du livre en Afrique, dans le cadre de la transmission de la mémoire historico-culturelle et des hauts faits civilisationnels de l’Afrique noire à l’humanité, doit être une priorité aujourd’hui.

Les expériences multiples des anciens, leurs savoirs et leurs sciences en matière d’agriculture, d’architecture, d’urbanisme, de gestion politique et d’affaires étrangères doivent être transmises aux jeunes générations par le biais d’ouvrages rédigés en langue africaine et appréciés dans un cadre scolaire et pédagogique sous la forme d’Humanités Classiques Africaines.
Pr. Théophile Obenga -La Grèce n'a strictement rien inventé 3
L’Afrique précoloniale a connu la civilisation sous toutes ses formes, architecture, religion, écriture, urbanisme, modes vestimentaires, activités commerciales, gestion politique et il reste dommage que les ouvrages occidentaux dans leur ensemble passe sous silence ces faits, pour n’offrir aux jeunes populations de la planète, qu’une vision édulcorée, revisitée voire falsifiée de l’Afrique précoloniale.

 

Pr. Théophile Obenga -La Grèce n'a strictement rien inventé 4

 

Jean-Philippe OMOTUNDE 

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[1] Dépêche agence Reuters du 15/12/98

[2] Diodore de Sicile, Livre III

[3] Le mot Ethiopien (en grec Aithiopos), signifie “peau brûlée”, donc Nègre (aithô = brûler ; ops = visage – Aithiopéia = Pays des Nègres)

[4] Diodore de Sicile, Livre III, LXVII.1, Bibliothèque Historique, éd. Les Belles Lettres

[5] Hérodote, Livre V, 58

[6] Théophile Obenga, Renaissance scientifique de l’Afrique, Diaspora africaine, Paris, 1er trimestre 1994

[7] John Chadwick, Aux origines de la langue grecque, Paris, Gallimard, 1972, P. 70 et 71

[8] Gustave Lefebvre, Grammaire de l’égyptien classique, Le Caire, 1940, p. 34

[9] L’Afrique dans l’antiquité – Théophile Obenga

[10] La vie privée des hommes. Au temps des grands empires africains – Ibrahima Baba Kaké – éd. Hachette jeunesse

[11] Afrique Noire : démographie, sol et histoire – Louise Maes Diop – éd. Khépéra & Présence Africaine

[12] Histoire Générale de l’Afrique – Pathé Diagne – Unesco, tome 1

[13] L’Afrique noire précoloniale – Cheikh Anta Diop – éd. Présence Africaine

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