Osiris (Wsir) . Les ailes sont un attribut des Ebandeli (NTRW)

POURQUOI LA NOTION DE DIEU EST UNE NOTION TRADITIONNELLE ET INTELLECTUELLE AFRICAINE

En réponse suite a une question de Man Mvog Belinga.

 

Je ferai une réponse en deux temps. Je commencerais par le rôle et l’importance de l’agriculture qu’établit mon argument liminaire; à savoir : « un peuple qui ne pratique pas l’agriculture ne peut pas avoir de dieu ». Mon esprit ne perçoit pas la différence que tu établis entre l’agriculture et l’élevage, car l’un ne peut pas aller sans l’autre. Pour élever des animaux, c’est-à-dire domestiquer des animaux, il faut s’assurer de leur pitance, et cette pitance est garantie par le travail de la terre; pour travailler cette terre nous utilisons des bêtes de somme, c’est-à-dire le produit de l’élevage, l’agriculture et l’élevage sont les deux jambes d’un même géant et ce géant c’est la Civilisation. Un fait commun est de reconnaître, comme tu le sais, que les Textes des Pyramides représentent le corpus philosophico-religieux le plus ancien que l’Humanité est produit. Dans ces textes se trouve représenté Osiris (Wsir).

 

Qui est Osiris (Wsir) ?

Osiris (Wsir) est la pierre angulaire de ce que nous nommons aujourd’hui Civilisation. Osiris (Wsir) est l’image qui a civilisé le Monde noir, depuis l’Afrique du Sud jusqu’aux confins des Amériques, en passant par l’Asie. Son périple à travers le monde rend compte de cette idée. Qu’est-ce qui donne à Osiris (Wsir) d’incarner la Civilisation ? Osiris (Wsir) plante la première vigne et le premier plant de blé. La vigne produit du vin; le vin fut regardé comme le sang d’Osiris (Wsir). Le blé produit du pain; le pain fut regardé comme le corps d’Osiris (Wsir). Le blé et la vigne sont des produits de l’agriculture. L’agriculture est au fondement de la Civilisation. Pourquoi ? Parce que c’est sa maîtrise qui permet la sédentarisation, le matriarcat; elle met fin au chaos et à l’incertitude du lendemain qu’entretient le nomadisme.

Le nomadisme est un facteur d’incertitude et d’insécurité et ne produit rien qui puisse être rattaché d’une quelconque manière que ce soit à la Civilisation. Les sociétés sédentaires et matrilinéaires, du fait de la perpétuité sur un même sol, permettent l’arpentage (naissance de la géométrie), l’observation d’un même ciel (naissance de l’astronomie), la connaissance des saisons (invention du calendrier), l’utilité d’une habitation (naissance de l’architecture), la parfaite connaissance de son environnement (naissance de la médecine), la subjugation de cet environnement (naissance de l’art), la nécessité de consigner ces observations (naissance de l’écriture), la recherche de l’harmonie sociale (naissance des lois), et la possibilité d’une tombe (rituel funéraire). La certitude de la mort et la nécessité d’un renouvellement des générations est à l’origine de ce que nous nommons aujourd’hui « religion ».

 

Agriculteur (Ouganda)
Agriculteur (Ouganda)

À Kemet, c’est Osiris (Wsir) qui fixe ce renouvellement en tant que Juge des Défunts. Le Trône qu’il occupe dans la Douat (le monde souterrain) est l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin de tout ce que l’Homme civilisé a su produire au courant des âges. Rien de ce qui concerne la Civilisation ne peut se faire en dehors d’Osiris (Wsir), voilà le sens de Neb Maât (Seigneur de Maât/Possesseur de Maât). Alors que je décris tout ceci, il faut encore préciser le motif de mon argument initial sur la relation entre la notion de dieu et l’agriculture. Je citerai G.-Frédéric Schützenberger qui propose un portrait distinctif du patriarcat : « (…) La possession indivise et à titre privé du territoire national ou d’une partie importante de ce territoire est une des conditions fondamentales de la durée des institutions patriarcales. Cette indivision existe chez les peuples chasseurs et pasteurs. Elle cesse avec les progrès de l’agriculture. Le patriarcat est inconciliable avec un ordre économique basé sur les travaux de l’agriculture, de l’industrie et du commerce » (G. F. Schützenberger, Les Lois de l’ordre social, vol. 2, p. 150).

Cette remarque est suffisamment claire et se suffit à elle-même. J’ai parlé du blé et de la vigne que tu pourrais encore situer dans la distinction que tu vois entre l’agriculture et l’élevage, il n’en est rien cependant car Osiris (Wsir) passe aussi pour être l’inventeur de la charrue (tiré par des animaux d’élevage). Dans le Mémoire sur les instruments d’agriculture des anciens, M. Mongez rappelle que : « la charrue est l’instrument le plus utile aux agriculteurs. (…) Le nom de son inventeur est inconnu; les écrivains anciens en nomment plusieurs, et placent leur naissance en diverses contrées. (…) Les Égyptiens, le plus ancien peuple dont les grecs et les latins nous aient conservé des souvenirs précis, disaient qu’Osiris avait inventé la charrue. Servius l’atteste dans ses scholies sur le vers 19 du premier livre des Géorgiques : Les uns l’attribuent à Triptolème, les autres à Osiris; ce qui paraît plus vrai. Isidore s’exprime de même : quelques uns disent qu’Osiris inventa le labourage; d’autres nomment Triptolème. Tibulle parle d’Osiris seul. » (M. Mongez, Mémoire sur les instruments d’agriculture des anciens in Histoires et Mémoire de l’Institut Royal de France, pp. 616-617).

Tibulle, poète romain né vers 54 av. l’E.E. est d’un argument limpide sur l’origine de la charrue au moment de l’éloge qu’il rend à Osiris (Wsir). Il note : « Osiris fut le premier qui d’une main habile façonna la charrue, et sillonna avec le fer le tendre sein de la terre. Le premier il lui confia des semences fécondes, et cueillit sur les arbres des fruits jusqu’alors inconnus. Il enseigna l’art de soutenir sur des pieux les rameaux flexibles de la vigne, et de tondre avec la faucille la verte chevelure ». (Cité par Claude Etienne Savary in Lettres sur l’Égypte, p.100). La version latine du même poème est traduite de la manière qui suit : «Créateur de la charrue, le savant Osiris traça le premier sillon qui effleura la terre, déposa dans son sein les premiers germes, et recueillit les premiers fruits des arbres jusqu’alors inconnus. Il enseigna l’art d’étayer les jeunes plans, et d’élaguer avec le tranchant de la serpe, la vigne trop chargée de pampres. Ce fut pour Osiris, que le nectar des vendanges coula d’abord sous les pieds du Vigneron rustique. Cette douce liqueur fournit la voix aussi bien que le geste à des accords harmonieux. (…) Osiris, jamais la tristesse ne siège sur ton visage; les concerts et les danses, l’Amour heureux et folâtre t’accompagnent en tous lieux. Le lierre et toutes ces fleurs qui couronnent ton front, cette robe traînante que le safran colore, la pourpre de tes habits, les sons de la flûte mélodieuse et la mystérieuse corbeille, tels sont les attributs de ta Divinité » (Tibulle, Élégies I, 7).


Les Romains, qui paraissent bien tardivement d’ailleurs au regard de l’Histoire, reconnaissaient encore l’importance de l’agriculture rattachée à la Civilisation. Columelle, agronome et philosophe romain du 1er siècle, rappelait en son temps que : « Tout homme qui voudra acquérir des connaissances et des perfections dans l’agriculture, doit s’attacher à bien connaître les causes des choses; il ne doit point ignorer les mouvements du ciel; il doit s’exercer à connaître ce qui convient le mieux à chaque localité, et ce qu’elle réprouve. Il observe le lever et le coucher des astres, pour n’être pas surpris ou frustré dans ses travaux par les pluies et par les vents; il tient sans cesse des notes sur le caractère et sur les mœurs du ciel et de l’année qui se passe » (Cité par Jean-Baptiste Rougier in Histoire de l’agriculture ancienne des Romains, p. 9).

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Cicéron, homme d’État romain du 1er siècle av. l’E.E., trouve dans l’agriculture un nombre conséquent de vertus. Il écrit : « l’agriculture est précieuse à l’humanité; elle donne l’abondance; elle fournit au culte des dieux (…) de toutes les choses qui donnent des idées nouvelles, l’agriculture est au premier rang. Rien n’est plus fécond, plus enchanteur, et en même temps plus digne de l’homme libre » (Cité par Jean-Baptiste Rougier in Histoire de l’agriculture ancienne des Romains, pp. 7-8). Si l’on se réfère aux arguments cités plus haut, l’on saura de manière évidente souligner que l’idéalité, le rêve ou le bonheur du nomade patrilinéaire, ne peut pas se jouer dans la régularité d’un champ à cultiver; chose inutile et tout à fait banale pour l’esprit qui l’anime. Et quand est venu le temps de la divinité, celui-ci aura encore orienté les sacrifices les plus sûrs vers l’égorgement ou l’embrasement de victimes humaines. L’allégorie d’Abraham et Isaac offre sans doute le signe de l’introduction de l’agriculture dans les mœurs des nomades eurasiatiques.

Ce constat conduit à interroger l’origine de cette idée du paradis décrit comme un champ à cultiver. Certains lecteurs peuvent y voir une manifestation de l’esprit grec, mais les grecs, nous dit Pausanias : « (ces sauvages) n’avaient pas de cabanes pour se mettre à l’abri de la pluie, de la chaleur, du froid, et des intempéries des saisons : ils étaient nus; on leur apprit à se vêtir de peaux de sangliers, comme faisaient encore de mon temps les paysans pauvres de l’Eubée et de la Phocide; ils se nourrissaient de feuilles d’arbres, d’herbes, de racines souvent pernicieuses, sans même prendre aucune précaution pour s’assurer de leur salubrité. Ils ne connaissaient pas l’usage du feu » (Cité par P.N. Rolle in Recherches sur le Culte de Bacchus, p.2). La pratique de l’agriculture est impossible sans la maîtrise du feu, l’élément civilisateur qui permet l’outillage nécessaire au travail de la terre. En conséquence de quoi, les Champs Élysées ou le Jardin des Hespérides ne peuvent être d’une trouvaille hellène. Je souligne que le Nectar et l’Ambroisie, nourriture des dieux de l’Olympe (Champs Élysées) sont une image du blé et du vin, le nectar est liquide (le sang) et l’ambroisie solide (la chair). Cette relation est à l’origine de l’Eucharistie, thème que je n’aborderai pas ici.

 

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