Djehouty (Thot)

Origine négro-africaine des titres de noblesse : l’exemple du Duc et du Comte

Les conditions de la royauté sont résumées dans la pratique de l’Agriculture. La royauté est une notion qui s’attache de manière consubstantielle au matriarcat et à la sédentarisation. Comme nous le montrons dans une précédente étude, la sédentarisation est bien à l’origine de la Civilisation. Elle seule autorise en effet l’étude d’un même ciel (naissance de l’astronomie), l’étude d’un même environnement (naissance de la médecine), l’enregistrement de ces observations (naissance de l’écriture), l’arpentage pour délimiter le territoire habité (naissance de la géométrie), l’observation de règles pour perpétuer la vie sociale (naissance du Droit), l’utilité d’une autorité qui veille à l’harmonie sociale (le roi). Point de roi sans agriculture, point d’agriculture sans sédentarisation.

 

La massue du roi Scorpion, l’un des tout premier document politique attesté dans l’histoire de l’Humanité, fixe de manière éclatante les moyens par lesquels les premiers habitants de la vallée du Nil auront voulu distinguer la fonction du Souverain. Le roi est représenté arborant une charrue, c’est-à-dire une houe, qui se dit « mr » en négro-égyptien. La linguistique historique a déjà permis de définir le champ sémantique dans lequel évolue le terme négro-égyptien « mr ».

 

Aboubacry Moussa Lam faisait en effet remarquer qu’: « à l’égyptien mr (houe) correspond le pulaar rem-(cultiver), le terme pulaar étant obtenu par une simple permutation des consonnes du terme égyptien. L’égyptien rmnyt (exploitation) renvoie au pulaar remnata (ce qui fait cultiver) c’est-à-dire une exploitation; rmm (demi aroure) évoque le pulaar leemnu (arpentable), le /r/ peut donner le /l/ en pulaar. Rmn nous donne, peut-être, pour ne pas dire certainement, l’origine étymologique des termes laman et lamini. Le Laman est, chez les Wolof et les Seereer, le dignitaire chargé de la gestion du territoire; à ce titre, il procède à des arpentages (leeman– en pulaar) au profit des exploitants; ce que suggère bien le signe hiéroglyphique qui sert à écrire rmn, un bras placé exactement dans la posture de l’arpentage (note : chez les Peuls du Cameroun ce dignitaire se nomme Lamido, la même racine est perçue). Quant au Lamini des Mandingues, poursuit Moussa Lam, d’après Youssouf Tata Cissé, il signifie entourage, territoire bien délimité correspondant généralement à un territoire lignager. C’est le même Youssouf Tata Cissé qui nous apprend que mara, chez les mêmes populations, signifie autorité politique. C’est l’occasion de rappeler qu’en pulaar maro a pour sens gardienconservateur, responsable. Ces termes font penser bien entendu à l’égyptien mr (overseer : surveillant) d’après Fischer.

 

Cette première notice d’Aboubacry Moussa Lam qui se rapporte au domaine linguistique dit « soudanais » offre une parfaite correspondance avec le domaine dit « bantou », dans la mesure où le terme lama dans les langues bantoues, notamment le cilùba (Kongo), renvoie au verbe surveiller, veiller àgarderconserverobserveravoir d’une manière constante (ex : arpentage), avoir une habitude. L’arpentage est réglé sur la corde et les pas du géomètre qui deviennent une répétition, c’est-à-dire une habitude. Plusieurs mots s’établissent à partir du verbe lama : ex : bulami « garde »; bulaminyinu « économie »;cilaminu « réserve »; mulami « gardien »; lamisha « faire mettre en réserve », lamàlamà « garder soigneusement », etc. La relation entre le laman « soudanais » et le lama« bantou » illustre parfaitement le caractère arbitraire de la distinction aujourd’hui établit entre ces deux domaines linguistiques (« Soudanais » et « Bantou »), et conforte une fois de plus le caractère génétique de la parenté persistante entre les différentes langues parlées sur le Continent noir.

 

Une relation méconnue jusqu’alors à travers l’étude du négro-égyptien« mr » est la correspondance que nous donnons à ce terme avec le radical indo-européen commun *ar-m « jointure » qui donne l’allemand arm, l’anglais arm, ayant le sens de « bras », et le grecarmos « assemblage, jointure ». La houe est un assemblage, une jointure, à l’exemple de l’épaule qui se dit armus en latin. Cette correspondance confirme la relation entre le négro-égyptien « mr » et le fait de garder, de surveiller, de protéger que proposent les langues négro-africaines, puisque du substantif latin armus provient le verbe armer et qu’à son tourarmare offre comme déverbal arma (« armes », spécialement les armes défensives), l’arme étant l’attribut de celui qui garde. Comme le souligne par ailleurs Moussa Lam, le signe qui sert à écrire rmn est un bras placé dans la posture de l’arpentage, ce qui joint au Laman ou Lamini du domaine agricole la fonction de chef militaire.

 

Bernadette Menu revient sur la fonction de l’arpentage à Kemet : « l’arpentage des terres se présente en Égypte ancienne comme un procédé à facettes multiples, répondant à plusieurs besoins et se manifestant à travers différents registres de la vie politique et socio-économique. Aux origines c’est un acte constituant par excellence, au moyen duquel l’autorité suprême fait l’inventaire de l’étendue des terres qu’elle domine en toute propriété, avant de répartir les terres entre grands responsables agricoles qui exerceront la propriété utile : représentants des dieux locaux et dignitaires de l’administration centrale et provinciale. (…) l’arpentage est aussi une mesure périodique, en raison de la crue du Nil qui inonde les terres cultivables et en modifie la configuration : il faut, chaque année après le retrait des eaux, relever les dimensions des champs, les borner de nouveau, puis renouveler et (re)fiscaliser les attributions. Enfin, l’arpentage est réalisé dans un but vital d’importance primordiale : la production agricole et la nourriture d’une population, non seulement dans la satisfaction de ses besoins de première nécessité, mais dans la recherche de l’abondance (…) En tant que Fils de Rê et unique héritier d’Horus, le roi est celui pour qui l’imyt-per de tout ce qui entoure le disque solaire est inscrit, autrement dit, il est théoriquement le seul propriétaire du sol d’Égypte (…) Temples et grands personnages de l’État reçoivent des domaines en délégation d’autorité assortie de la propriété utile (…) » (Menu 2012).

 

Plusieurs auteurs ont traduit le signe hiéroglyphique de la houe « mr » par les verbes « aimer », « chérir »; si bien que l’un des noms de Kemet, « t3mr.ii » (Tamery), se trouve diversement interprété par les égyptologues selon le sens qu’ils donnent au terme mr.iicomme le souligne Jean-Claude Mboli : « ceux qui pensent qu’il s’agit d’un dérivé du verbemri, aimerchérir, le traduisent naturellement par Pays chéri tandis qu’il prend le sens dePays de la houe pour ceux qui pensent qu’on doit prendre en considération l’objet – la houe- qui a donné le phonogramme mr; d’autres enfin, plus prudents, le traduisent simplement par Égypte. La vérité est que là aussi on a affaire à un canal (mr en M-E), et t3-mri doit donc signifier, assez logiquement d’ailleurs, Pays du fleuve » (Mboli 2010). Cette dernière remarque de Mboli est d’une importance cruciale puisqu’elle permet de confirmer le sens de « bras » attaché à la locution « mr » qui désigne effectivement « le canal » en négro-égyptien, puisque nous reconnaissons par la même occasion que les canaux se trouvent généralement assimilés aux bras. Ceci permet d’établir une nouvelle compréhension de la dénomination du Double-Pays, « t3mr.ii », sous un angle qui, sans exclure les propositions rappelées par l’auteur (Mboli), offre une relation édifiante avec les notions d’arpentage et d’armée qui se trouvent être au cœur de l’institution pharaonique. À Kemet, l’on reconnaîtra bien aisément que les Sp3.t, c’est-à-dire les unités administratives ou districts, étaient séparés par des cours d’eau, parfois artificiels, ces fameux « canaux ». Nous faisons correspondre le négro-égyptien Sp3.t au cilùba cipaapu signifiant « l’étendue », « la région », mais aussi « la surface » au sens géométrique et mathématique du terme. Cette relation est confirmée par la qualité de l’arpenteur qui est d’abord et avant tout un géomètre. La géométrie est l’affaire de DḤwty (Djehouty/Thot), le Neter des scribes, dont la ville, Hm-nw (Hermopolis) fut l’un des centres intellectuels les plus importants de l’Antiquité. Les pas de l’ibis, oiseau consacré à DḤwty, ont servi de métaphore pour décrire l’unité de mesure de l’arpent. Dans la tradition, Dwty est celui à qui l’on donne d’avoir fixé les limites des nomes et du Double-Pays.

 

DḤwty.ms que l’on traduit par né de DḤwty ou qui appartient à DḤwty est un nom qui distingue plusieurs rois de la 18e Dynastie dont l’un des plus illustres, à savoir DḤwty.ms III (ThoutmosisIII). Le nom DḤwty se trouve probablement à l’origine de Dawdi ou Daoudi (Dawidh = David) que porte l’un des personnages emblématiques de la tradition biblique. La forme « utile » étant Daoud (« Thot »,/d/ > /t/), le /i/ exprimant l’appartenance (suffixe d’appartenance) dans les langues sémitiques et notamment l’arabe. Ce nom désigne également le premier mois de la saison Akhet (Inondation), Dwty ou Thoti (« Celui deDwty ») qui correspond au mois de Juillet-Août. La forme Daoudi montre qu’il y a eu ablation du /d/ initial menant au terme Août (d > t) que le latin fait provenir d’Augustus « Grand », titre du premier empereur romain. Le latin augustus est issu d’ango qui signifie « serrer » dans la même langue. Cette première série nous donne probablement (pour ne pas dire certainement) les différents aspects sous lesquels était reconnu Dwty « le trois fois Grand » qui illustre en certaines occasions la Sm3 Twy (d’où la relation au verbe « serrer »).

 

Nous sollicitons ici une attention particulière car tout ce qui vient d’être dit est d’une importance capitale pour la bonne compréhension de ce qui va suivre. Le terme latin ango « serrer », « étroit », « rétréci » qui conduit d’une part à augustus et d’autre part à angustus, est bien évidemment lié à la croix ankh et se trouve être un synonyme d’artus, du même radical qu’arma (voir plus haut) avec le sens initial de « fixer », « nouer », « jointure », « articulation » (artus=articulation). L’articulation est non seulement du domaine anatomique (ex : épaule), mais aussi de celui de la parole (on articule les mots); et c’est ce dernier aspect qui doit être retenu lorsqu’on fait référence à Dhwty. L’adverbe d’artus est arte « étroitement » qui donne le substantif arsartis « art » avec le sens étymologique d’assemblage. Un artiste est celui qui assemble. L’Art est le domaine privilégié de Dwty. La métathèse d’artus est ratus, de l’indo-européen commun /re/ ou /ra/ qui signifie « joindre ». Nous ne ferons qu’observer au passage la relation étymologique de ces termes avec  ou , le Grand Dieu d’Héliopolis (Iounou), identifié à la Parole, objet qui, selon nous, fonde la Sm3 Twy. La proximité entre les termes artus « jointure », arctus « jointure » et arcus « arc » confirme cette correspondance (la Sm3 Twy est identifiée à l’arc); arctus étant une variante d’artus. Le latin ratus a le sens de « fixer », « ratifier », « penser » et conduit aux termes ratio « raison, calcul » et ritus « rite, usage fixé, ratifié »; comme nous l’aurons dit, le radical ici est re/ra avec pour métathèse er/ar que nous faisons correspondre au signe hiéroglyphique de la bouche ouverte renvoyant à la parole. Dans la tradition nilotique (Edfou), Dwty est fils de  et « créateur » du monde par le Verbe; il est appelé « la langue d’Atoum ».

 

Comme on le voit, le passage du /d/ de (D)aou-d au /t/ d’Aoû-t n’offre aucune difficulté du point de vue des correspondances phonétiques. Toutefois, le tableau des correspondances phonétiques établit par Mboli (cf : Origine des langues africaines, p. 260) nous montre que le /dnégro-égyptien devient /d/ en somali, /t/ en sango, /c/ en hausa, /z/ en zandé, /c/ en copte, /dh/ en somali. En outre, le // se réalise en /k/ et en /g/ respectivement en sango, zandé, hausa et somali. Dans son étude sur l’Ibis du Savoir (1992), Alain Anselin fait observer que dans dḤw.ty l’identification du duel féminin –ty isole un radical dḤw, terme de référence obligé pour toute comparaison. Anselin propose les correspondances suivantes :

 

égyptien : dḤw, dḤwty, l’ibis divin, ThotdḤwtt, festival de Thot.

 

bambara : Duga, vautour divin.

 

pende : mu.dyugi, qui se lève, se déploie. Zuga, s’envoler, voler. Tuga, s’envoler, disparaître miraculeusement comme l’ancêtre divin.

 

kikongo : duka, oiseau (chalcopedia ofra). Duyi, pluriel bi.duka, tourterelle.

 

nandi : chep.tuge, colombe, pluriel-tugen.

 

Les correspondances proposées par Anselin respectent celles du tableau établi par Mboli. Il existe une correspondance phonétique directe entre dḤw, Duga et Duka. Le Koré Duga est une institution majeure dans la tradition bamanan (bambara) sur laquelle nous n’allons pas ici nous étendre. Il existe une relation perçue entre l’ibis et le vautour sur laquelle Alain Anselin aura pu s’appesantir. Ce dernier écrit :« l’ibis n’est pas un vautour, mais leur statut mythique est voisin, et leur nom, qui les désigne comme oiseaux divins du savoir et de la connaissance, est identique d’une culture africaine à l’autre » (Anselin 1992) ; Duga signifie « vautour » en bamanan.

 


La tradition nilotique donne à DḤw.ty d’être le représentant et le Djaty de Râ, ceci est vérifiable dans le Livre de la Vache du Ciel. Nous donnons au négro-égyptien dḤw de correspondre au bamanan Duga, au kikongo Duka, et d’être à l’origine du latin « Dux », terme qui renvoie au tout premier titre de noblesse reconnu dans l’empire romain. Le Dux est le représentant de l’empereur à la tête d’une unité administrative. C’est du latin Dux que l’on fait provenir le français Duc. Dans les langues négro-africaines le /x/ se réalise respectivement en /k/ et en /g/; exemple : moxo = moko = mogo. Le /c/ que nous retrouvons dans Du-c n’est qu’une évolution du /x/ du /k/ et du /g/. Ainsi, vérifions-nous cette proposition avec le latin duco « mener, conduire » faisant archaïquement douco, formé à partir de l’indo-européen commun *deuk « tirer », des termes strictement vérifiés par le négro-égyptien dḤw. Le sens de « tirer » est établi à travers des dérivés tels que produco « allonger », adduco « tirer à soi », etc.; l’arpenteur à Kemet offre une corde comme attribut principal de sa fonction, outil dont il se sert pour la mesure des surfaces. Ce radical commun forme également le latin e-duca-re « éduquer », fonction souveraine de DḤwty.

 

L’ibis noir se dit gm.t en négro-égyptien; terme qu’Anselin a mis en relation avec km3 « presser, traire » autant qu’avec le bantou kama qui offre le même sens :ex : cilùba : kama « presser », « traire », ci.kaminu « presse, pressoir »; ce qui nous renvoie au verbe « serrer » reconnu plus haut. Toutes les relations que nous avons établi jusqu’à présent sont vérifiées de manière éclatante à travers les locutions « mr » et « km » que nous pensons être des synonymes, ce qu’atteste le nom du Pays appelé Km.t et T3mr.ii; nous pensons également que le nom DḤwty fut associé à celui du Pays : car, en effet, Daoud(i) signifie « aimer », « chérir » en sémitique, mr signifie « aimer », « chérir » en négro-égyptien, et kama signifie « aimer », « chérir » en cilùba. En négro-égyptien, hb (variantehb.y) est le nom générique de l’ibis spécifiquement attaché à l’image de DḤwty. Or, hb.y est le nom générique des échassiers dans les langues négro-africaines : ex : pende : khumbi « ibis »; bambara : kuma « ibis »; pende : khumbi « grue »; tschokwe : kumbi « cigogne noire et blanche »; lunda : nkumb « cigogne »; dogon : kuma « grue couronnée »; pular : kuma.re « grue couronnée ». Nous aurons également le cilùba nkumbi kumbi « vautour »; le tschokwe li.kumbi « soleil couchant »; le kikongo di.kumbi « hutte »,« véhicule », « vaisseau », « navire »; ma.kumba « le lieu où l’on pratique les rites »; le bassa kumba « le lieu où est entreposé le corps du défunt »; le cilùba ci.kumbi« étable », « enclos » (cette relation est à l’origine du choix de l’étable, lieu de naissance du personnage de Jésus, dans la tradition chrétienne); l’oiseau bnw (k-umbi), le phénix de la tradition grecque, apparaît aussi comme l’un des avatars probable de DḤwty bien que cette relation semble a priori moins évidente; le bnw étant plus souvent confondu avec Osiris (Wsir) et Râ.

 

Plusieurs localités du Double-Pays ont été désignées par la locution km. Celles-ci sont rappelées par Mboli : Km.t (Athribis), Km.ii.t (District de Ka Kam), Km wr (Ville du nome d’Athribis), Km wr (Sanctuaire du Fayoum), Km wr (Canal dans les nomes de Thèbes et de Coptos), Km wr (région de lacs située à l’est du Delta du Nil). Cette série, comme le précise Mboli, montre que km, ici, n’a rien à voir avec la couleur noire du sol, « en effet, note-t-il, s’il l’on prend le dernier exemple cité, on ne voit pas comment cette région située assez loin du Nil – le futur canal de Suez passe exactement à cet endroit- peut recevoir le limon noir apporté par les crues du grand fleuve. Pourquoi seule une poignée de villes des bords du Nil sont appelées km s’il s’agissait vraiment d’un lien avec la couleur noire du sol ? Pourquoi le nome d’Athribis a-t-il le même nom que le Pays tout entier ? En fait il est aisé de voir que le seul lien qui existe entre ces différentes localités – outre leur nom commun – est le fait qu’il s’agit de régions traversées par des cours d’eau – naturels ou artificiels (canaux) – ou parsemées de lacs, le rapport avec l’eau étant chaque fois indiqué par le mot wr que les égyptologues se sont empressés de traduire par grandgros. Or, si l’on examine attentivement la série ci-dessous, on constate qu’il s’agit ici d’un autre mot qui n’a rien à voir avec celui qui signifie grandpuissant :Wr-ns (nom d’une portion de rivière dans la Dwat); wr « lac », wri.t « masse d’eau », « crue »; wr-mw « la crue du Nil », t3-wr « district d’Abydos »; wr.t « bateau »; w3d-wr« la mer »; p3 wr « boisson »; Phr-wr « le fleuve Euphrate en Mésopotamie » (Mboli 2010).

 

Mboli confirme une fois de plus cette relation avec le zandé were « rivière, fleuve » qui correspond au wr négro-égyptien; nous rajoutons à cette correspondance le terme wuri qui désigne un fleuve d’importance au Cameroun et offre également de correspondre au wrnégro-égyptien. Avec p3 wr « boisson » : wr dans ce cas correspond au beer (w>b) songhay (Isaa Beer « la grande eau », « le niger »). L’anglais beer « bière » (boisson) a conservé cette forme initiale. En outre, la mise en bière du défunt est également comprise dans cette expression puisque les défunts à Kemet, à l’exemple de Râ, « s’en vont » sur une barque voguant sur les eaux dans la direction du soleil-couchant: la mise en bière devient ainsi la mise à l’eau. « De cette analyse, conclut Mboli, il ressort que km se réfère tout simplement à une plaine traversée par des cours d’eau et des lacs, et dans laquelle des villages ou des agglomérations humaines plus importantes peuvent se constituer. Toute la vallée du Nil peut ainsi être considérée comme un km, ou plus exactement une km.t, c’est-à-dire une réunion de petits km. On comprend alors pourquoi le nome d’Athribis s’appelle aussi km.t car un nome est avant tout une réunion de cités, une Égypte à échelle réduite » (Mboli 2010).

 

Nous plaçons l’expression négro-égyptienne km à l’origine du français comté, de l’anglais county. Le terme comté provient du latin cum signifiant « avec » (sous-entendu « ensemble »,« réunion ») formé à partir du radical indo-européen commun *kom« près de, avec » qui donne le latin communis « commun », comitium « assemblée », le français commune, l’allemand gemein « commun », gemeinschaft « communauté » (k >g). Cette racine est à l’origine du latin comes « compagnon », « celui qui va avec », origine du motcomte, titre de noblesse de l’empire romain, celui qui se tient à la tête d’un comté. Cette relation nous paraît si évidente que nous croyons inutile de nous appesantir sur ce point. Le verbe compter est un dédoublement artificiel du verbe conter, lui-même associé au français comté, à l’anglais county. La notion du décompte entre de manière évidente dans la compréhension de ces correspondances attachées à l’image de DḤwty, aspect non abordé dans cet article par souci de concision.

 

Le babouin est l’autre animal par lequel s’illustre DḤwty. Nous faisons provenir le terme babouin du kikongo baba signifiant « sourd », du malinké bobo signifiant « muet », de l’hausa bèbè signifiant « sourd-muet », en référence aux trois singes de la Sagesse bien attestés dans les traditions endogènes des peuples noirs. L’expression abobo ou ayibobo, cri de joie et acclamation dans le rituel vaudou, doit être mis en relation avec les babouins acclamant le lever du Soleil. Cet animal, en effet, à l’exemple du coq, a l’habitude de pousser des cris peut avant le lever du Jour.

 

Nous conclurons cette étude par une analogie audacieuse que nous soumettons à la sagacité de chaque lecteur. Dans la langue cilùba « la main » se dit cyanza. Le nom DḤwty s’écrit également avec une main, comme l’atteste les graphies hiéroglyphiques. Le pluriel de cyanza est byanza qui signifie « dix », « une dizaine complète » ayant pour synonyme dii.kumi « dix » et ma.kumi « dizaines », « calcul, mathématiques ». Nous retrouvons le radical km étudié plus haut. À Kemet, le signe N25 (translitéré xAs.t) qui se rapporte au relief montagneux aura servi à désigner les pays en général. Ce signe est parfaitement traduit par le cilùba cyanza « la main » qui renvoie à kumi « dix » et à km comme nous venons de le voir. Par ailleurs, nous aurons également établi que kuma est le nom bamanan que porte l’ibis. Aussi, nous reconnaissons que km est un terme générique par lequel les habitants de la vallée du Nil ont désigné le Pays. Ce qui autorise une relation entre xAs.t (« cyanza », « la main ») et km.t (« kumi », « kama », « kemet », etc.).

 

Chez Court de Gebelin (1796) nous apprenons que le mot cam signifie main  et décrit toute forme de courbure « au sens physique et moral, tortuosité, injustice. C’est un mot primitif commun dans l’un ou l’autre de ses sens aux langues d’Europe et d’Asie ». Ainsi, en bas breton nous aurons cam « courbe », en irlandais cam « courbe », en gallois gambe« courbe », en chaldéen kamat « sinuosité », en arabe cam « sinuosité », en persan keman « arc », en turc kieman « arc ». Nous avons vu que l’ibis noir se dit gm.t en négro-égyptien; à ceci Anselin ajoute gmi « trouver » qui montre comme signe hiéroglyphique un ibis courbé vers l’avant. Nous plaçons le négro-égyptien gmi à l’origine du gallois gambe « courbe ».

 

Court de Gebelin poursuit en précisant que le persan kemer, l’aramien kamar, le chaldéen kamaron, le grec kamara désignent la « voûte ». La même étymologie conduit au grec kémos « il plie », « il courbe à sa volonté », kammaron « crabe », « écrevisse » (à cause de sa forme recourbée), khamos « char », camero « faire en arc », « cambrer », Camara « voûte », « arcade », kamàra « voûte »,« chambre voûtée », kampê « courbure », « flexion », campus « vallée », « campagne ». La relation avec l’arc-en-ciel (en forme de voûte) est indéniable. Nous précisons ici que la relation au char « khamos » est établi en fonction du kikongo kumbi « le char » (ex : kumbi diazulu, « le char céleste »). Le char est le véhicule que plusieurs traditions donnent au Soleil qui se dit kombe « soleil » en okande et yehimba (langues bantoues). Les allusions à l’arc, à la courbure, à la flexion, doivent être reliées à la Sm3Twy qui autorise parfaitement ce champ sémantique.

 

Cette série permet de renouveler le regard que l’on porte habituellement sur l’origine du mot Kamerun. L’histoire courante fait provenir ce mot du portugais camaroès, « les crevettes ». Or, le mot pour dire crevette en latin est gamba formé à partir du grec ancien kampê « flexion »,« courbure ». Il s’agit d’un vocabulaire qui se rattache au maniement de l’arc. L’origine du mot gamba doit être fixer dans le swahili kamba « crevette », un mot qui, curieusement, partage le même squelette de consonnes que hb.y « kumbi ». Et l’on apprend aussi que cette région du Golfe de Guinée fut premièrement identifiée par une montagne appelée le Char des Dieux (Hannon). Il s’agit de la traduction littérale du grecthéôn ochêma que l’on trouve dans le texte d’Hannon, navigateur phénicien. Ochêma traduit par « char » est une forme grécisée de km qui renvoie à la fois au « charbon », au « pays », et au verbe « presser ». La forme grecque ochêma « le char » est attestée par le bantou kumbi « le char » qui offre la même racine km. Le grec théon, de théos, est le terme que l’on traduit par dieu. Notons ce que dit Mboli à propos du mot « dieu » : « (…) ce mot provient d’une des formes du mot négro-égyptien n.tr qui a déjà été associé par les locuteurs négro-égyptiens au mot de même forme signifiant étoile (du matin), matin, d’où le caractère lumineux de toute divinité. Il s’agit de la forme *twihuri-i (M.E dhw.t.y« Thot en tant que dieu lunaire », Zandé diwi « lune »). Ce dernier est d’ailleurs également passé en PIE (indo-européen) sous la forme *dyeu (-no) « jour » (skr. diva « de jour », dina « jour », lat. diès « jour », diur-nus « de jour », gallois diw « jour », arménien tiw etc. (…)

Les Indo-européens sont même allés plus loin que cela puisqu’ils ont manifestement associé à cette notion de divinité lumineuse la notion de hauteurqui utilise un autre (quasi-)homonyme négro-égyptien *twir-u « haut » (M.E dw « montagne » swahili juu « ciel », sango (ndo-)zu« ciel ». *dyeu est ainsi dans leur esprit le Dieu du ciel lumineux, une merveilleuse synthèse des trois homonymes négro-égyptiens » (Mboli2010). Le point qui aura retenu notre attention ici est l’allusion à la montagne qui se dit effectivement dw en négro-égyptien et offre à ce titre d’être un synonyme pour diwi « la lune » en zandé, astre associé àDḤwty. La montagne est bien comprise dans l’expression théôn ochêma puisqu’elle est censée désigner le Mt Cameroun. Ngombé (=kombé) est le nom générique pour désigner la vache dans les langues bantoues, synonyme de mukuna, « la montagne » ; la chapelle pyramidale que montre la scène finale du papyrus Ani s’explique au motif que la tombe se dit ngombà (= ngombà, « la vache ») en cilùba notamment (nb : Hathor est le vache du Ciel). Nous trouvons une correspondance remarquable ici avec l’image du Benou (bnw), qui non seulement se dit Kumbi comme nous l’avons montré – offrant alors une correspondance phonétique avec khamba « crevette » – mais désigne encore lamontagne, la butte, et le Soleil. Le mot kamàra auquel s’attache l’étymon que nous étudions est un nom propre dans le domaine Mandé. Dans le système de correspondance des patronymes du Mandé, le malinké Camara correspond au Sénoufo Sé-kongoSékongo est le nom que nous traduisons Cikòngo dans le domaine bantou, signifiant « amitié », « camaraderie ». Le latin cum à l’origine de comes (comte) offre le sens d’ami, de compagnon.

 

En fait, le nom Sékongo n’est que la traduction littérale du négro-égyptien seqer ankh (« blessé vivant») par lequel se distinguent les prisonniers de guerre devenus des alliés. L’origine du nom Camara vérifie cette analyse: l’étymologie communément admise du nom Camara veut qu’il soit le fruit d’une composition verbale, l’alliage d’un substantif «  » et d’un verbe conjugué à l’impératif, en l’occurrence « Mara ». L’ancien malinké donne à le sens de « case », « hutte » et par extension « maisonnée », « clan », « village ». Marasignifie « garder » à l’impératif, « garde ! », sens que les remarques de Moussa Lam auront confirmé. Kâmara désigne celui qui veille sur la case, sur la maisonnée, et plus spécifiquement sur la case du totem. Il est notable d’observer aussi que le mot cikongo désigne « l’assemblée », « la réunion », « la paroisse », dans le domaine bantou (cilùba), et correspond enfin au « piège en forme d’arc pour rats et oiseaux », aux « menottes », aux « liens et entraves de tous genres », ce qui confirme la relation avec le négro-égyptien seqer ankh et la graphie qui montre un homme entravé.

 

Le titre de noblesse négro-égyptien qui trouve une relation avec DḤwty est s3b traduit par « dignitaire », souvent associé à d-mr « administrateur » (notez la forme mr que l’on retrouve ici). S3b est le terme générique que portent les étoiles de la tradition nilotique; étoiles qui, comme le souligne Mboli, sont en relation avec la figure de DḤwty. Dans la région des Grands Lacs, le terme Soba, correspondant au S3b négro-égyptien, désigne le chef d’un fief autochtone. Soba, en fufuldé, signifie « ami », « camarade ». Chez les Mossi du Burkina Faso, Soba est l’un des noms par lequel se distingue l’autorité politique. Il s’applique au Souverain qui est Pag Soba « le propriétaire de la force »; il s’applique aussi aux personnages importants connus sous le nom de « Maîtres de la terre » ou Ting Soba. Les Tap Soba, chef de guerre, sont les « propriétaires de l’arc ».

 

Le négro-égyptien Irp’t est traduit par « prince héritier » et distingue Geb dans la sphère des Ntrw. Martin Bernal aura fait correspondre ce terme au grec Orpaïs qui forme le nom Orpheus (Orphée). Nous situons la relation avec Geb à travers le zandé n.gbi « terre ferme », « plaine », que Mboli fait correspondre au négro-égyptien km. Ce qui permet une fois de plus une relation possible avec le latin comes (comte).

 

Ḥ3ty-a, autre titre de noblesse kémite traduit par « prince local », « monarque », « maire », est un terme que nous faisons dériver du négro-égyptien Ḥ3.y signifiant « protecteur », « celui qui est derrière »; Ḥ3 signifie « nuque » en négro-égyptien, et nous aurons à plusieurs reprises souligné la relation qui existe entre la nuque et l’image du chef, du leader, dans la tradition des peuples noirs.

 

Amenhemhat Dibombari

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