l'île Maurice

Les enjeux politiques de la mémoire du passé colonial à l’île Maurice

Le passé colonial à l’île Maurice fait l’objet de différents registres d’appropriation selon les groupes ethniques constitutifs de la société, non seulement parce qu’il a été vécu différemment par les dominants et les dominés, mais aussi parce que pour chacun de ces groupes, il fonde un « moment-origine » différent. Il en résulte une mémoire nationale fragmentée en différents registres ethniques (principalement franco-mauricien, hindou et créole). La mémoire du « moment-origine » constitue un enjeu politique pour ces groupes ethniques, qui l’utilisent différemment pour affirmer ou consolider leur domination à l’intérieur du modèle national d’« unité dans la diversité ». La récente politique mémorielle de l’État mauricien, en donnant de la voix aux registres mémoriels des groupes anciennement dominés (hindou et créole) s’articule à une réingénierie des rapports interethniques au sein de l’ensemble national. Reste à savoir si une mémoire nationale partagée peut émerger à partir de la confrontation des différents registres ethniques de mémoire.

À l’île Maurice, en quarante ans d’indépendance, le modèle étatique d’« unité dans la diversité », fondé sur un pluralisme ethnique reconnu constitutionnellement 1, ne s’est pas accompagné de l’émergence d’une mémoire collective, d’un récit fondateur de la collectivité nationale. La division de la société en termes communautaires, héritée de la période coloniale et maintenue dans l’État indépendant, a encouragé au contraire l’entretien de mémoires ethniques.

  • 2   – Système de salariat contraint, en vertu duquel une main-d’œuvre bon marché a été importée de l’I (…)
  • 3   – J. Candau, Mémoire et identité, Paris, Presses universitaires de France, 1998.

2Cet éclatement des registres mémoriels a été historiquement déterminé par la constitution de la société mauricienne par vagues de migrations successives, correspondant aux phases de l’esclavage (aboli en 1835) et à l’arrivée des travailleurs indiens au titre de l’« engagisme 2 » (1834-1907). Pour des groupes ethniques arrivés à des moments différents de l’histoire et s’insérant dans des rapports de pouvoir historiques du fait des systèmes d’exploitation coloniaux qu’ont constitué l’esclavage et l’engagisme, la détermination d’un « moment-origine » nécessaire à la fondation d’une communauté nationale 3 ne pouvait revêtir la même signification. De ce fait, l’appropriation d’une mémoire collective est immanquablement aux prises avec le problème d’une concurrence sur les représentations du passé colonial.

  • 4   – Cette catégorie institutionnelle réunit les groupes descendant de la société esclavagiste, suiva (…)
  • 5   – La communauté hindoue englobe également des minorités, qui partagent la même religion avec des v (…)
  • 6   – Ainsi les Musulmans, pourtant originaires de l’Inde, ne s’identifient pas nécessairement à la mé (…)

3On peut ainsi distinguer trois grands registres de la mémoire du passé colonial à Maurice, en rapport avec les identifications ethniques : la mémoire de la colonisation fondatrice, à laquelle s’identifient les Franco-Mauriciens et la partie la moins métissée de la Population Générale 4 ; la mémoire de l’esclavage à laquelle s’identifient les Créoles et la partie la plus métissée de la Population Générale ; et enfin la mémoire de l’engagisme à laquelle s’identifie la communauté hindoue 5. Il convient de souligner à cet égard que les registres mémoriels et les appartenances communautaires ne coïncident pas de façon catégorique 6.


4L’émergence d’une mémoire collective à Maurice se situe ainsi à la croisée d’une triple problématique : l’éclatement des registres de mémoire ethnicisés, d’où l’absence d’une vision unifiée de l’histoire coloniale ; des tiraillements entre les deux niveaux de production de la mémoire, ethnique et étatique ; et enfin, l’accès inégalitaire des groupes ethniques à la mémoire.

5Nous verrons comment les Franco-Mauriciens, dans un souci d’inclusion dans la nation, procèdent à une édulcoration du passé colonial pour le dépouiller de ses attributs de domination (section 1) ; tandis que les élites hindoues, disposant de l’appareil de l’État, tentent de réhabiliter la mémoire des lésés de l’histoire mauricienne, les engagés et les esclaves, afin d’asseoir leur pouvoir politique sur le registre symbolique que leur fournit cette mémoire (section 2). Les Créoles, laissés pour compte dans le développement de la nation indépendante, tentent de se réapproprier la mémoire de l’esclavage en élaborant une contre-histoire pour se forger une mémoire ethnique et ainsi acquérir des ressources symboliques dans la compétition sur les ressources de l’État (section 3). Dès lors, les usages politiques du passé colonial dans l’espace public permettent-ils d’effectuer des ajustements réciproques au sein du modèle national, dans le sens de l’émergence d’une mémoire nationale unifiée, ou favorisent-ils au contraire un regain de compétition interethnique ? (section 4)

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