Le Rouge et le Noir

Le Rouge et le Noir

« Deux sont les extrêmes, écrit Olympiodore (IVe siècle) : le blanc et le noir. Et le blanc est ce qui dilate et le noir est ce qui contracte. (…) et les ignorants ne comprennent pas ce qui dilate et ce qui contracte » (Cité par Viano 2005). La diakrisis ou dilatation est le principe qu’incarne Seth; la sunkrisis ou contraction se trouve être incarné par Horus (Hr). Diakrisis et Sunkrisis, les Deux Puissants, sont les principes ou mécanismes de base de tout le monde sensible (Platon, Timée).

L’iris de l’oeil est l’une des métaphores qui rend compte des phénomènes de contraction et de dilatation contrôlés par deux muscles antagonistes : le sphincter pupillaire et le muscle dilatateur de la pupille. L’iris est associé à l’image de l’arc-en-ciel dans la tradition grecque (Iris est le nom de la déesse messagère des dieux olympiens dont la trace des pas décrit la courbe de l’arc-en-ciel).

Plutarque traduit iris par œil et l’associe au nom Osiris. Le terme iris « ρις » dans la tradition grecque est synonyme d’arc-en-ciel. L’iris et la pupille ont été mis en relation avec l’arc-en-ciel (Zosime) en tant que manifestation d’Osiris identifié au plomb noir. Cristina Viano revient sur cette association : « (…) pour Olympiodore comme pour Zosime, il s’agit du plomb noir (molubdos melas), réduit à l’état fluide par l’action du feu. Le plomb est considéré comme le principe de substance liquide (archê ougras ousias). C’est la liquidité du plomb qui constitue la matière de la transmutation. Cette première phase de la transmutation correspond au noircissement (melanôsis) : quand le plomb passe à l’état fluide, il noircit d’abord et perd toute détermination. Olympiodore appelle le plomb noir, corps hupostatikon (qui sert de support, qui soutient, réceptif. La couleur noire concentre en soi toutes les couleurs : car deux sont les extrêmes : le blanc et le noir. Et le blanc est ce qui dilate et le noir est ce qui contracte. Zosime faisant allusion à cela, dit : entoure la pupille de l’œil ainsi que l’iris du ciel. Et les ignorants ne comprennent pas ce qui dilate et ce qui contracte. Or, ce qui contracte ainsi que ce qu’il renferme étroitement en lui, est ce qui est porté à l’extérieur par les corps (métalliques) spécifiques. Car la nature du plomb est portée à l’extérieur par la substance humide, comme le divin Zosime le dit. Dans ce passage, l’affirmation que le blanc est ce qui dilate et le noir ce qui contracte rappelle de très prés la description de l’action du blanc et du noir sur le rayon visuel du Timée 67e 2-6 : Voici donc quel nom il faut donner à ces affections : blanc, ce qui dilate le rayon visuel, et noir, ce qui le contracte. Et Olympiodore cite ici une phrase de Zosime qui met justement en rapport la couleur noire avec cette partie de l’organe de la vision qu’est la pupille. En effet, dans le Timée, sunkrisis et diakrisis, l’association et la dissociation, la contraction et la dilatation, sont les mécanismes de base de tout le monde sensible » (L’Alchimie et ses racines philosophiques, p. 97-99).

La coloration de l’iris est essentiellement due à deux pigments, la mélanine d’une part, résultant de l’action du soleil (la mélanine est le principal pigment responsable de la coloration des téguments dans le règne animal), et la lipofuscine (pour certains yeux verts) d’autre part, constitué de débris de molécules. La lipofuscine apparait principalement dans les cellules des personnes âgées et se trouve être à l’origine du vieillissement. Elle est contenue en quantité particulièrement importante dans les neurones, le cœur et la peau des personnes âgées. La sécrétion de cette substance est causée par le vieillissement des lysosomes (lusis = « dissolution », sôma = « corps ») contenus dans les cellules du corps humains. Au niveau neuronal, la sécrétion de lipofuscine est proportionnelle à l’âge du neurone qui n’est pas renouvelé et accumule ainsi un dépôt résiduel formant la lipofuscine. En l’absence de mélanine, notamment en cas d’albinisme, l’iris prend la couleur du sang qui y circule et montre un aspect rouge. Ceci est vérifiable chez les souris blanches de laboratoires crées artificiellement, puisqu’il faut rappeler qu’il n’existe pas de souris blanches à l’état naturel, ce qui autorise un questionnement légitime sur l’à-propos des médications issues des tests en laboratoire sur ces souris blanches – médications que l’on destine pourtant, comme c’est le cas parfois, à des populations mélanodermes.

La diakrisis est le principe de dilatation, celui qu’incarne la puissance nommée Seth dans la tradition nilotique. Dans cette tradition, Seth est le seul personnage à qui l’on accorde une couleur de peau semblable à celle des Eurasiatiques. Montesquieu, qui aura eu connaissance de cette relation, écrit : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains » (Montesquieu 1748). Le commentaire du moraliste des Lumières trouve déjà un arrière-fond chez Diodore de Sicile qui reconnaissait que: « Les hommes de même teinte que Typhon étaient aussi sacrifié dans l’Antiquité, dit-on, auprès du tombeau d’Osiris; au reste, on ne trouve que peu d’Égyptiens roux, tandis que la majorité des étrangers le sont. C’est lui qui tua Osiris dont la mort fut vengé par sa femme Isis. On rapporte même qu’autrefois les rois d’Égypte immolaient sur le tombeau d’Osiris les hommes de la couleur de Typhon. Or, comme les hommes roux sont aussi rares en Égypte qu’ils sont fréquents dans d’autres pays, on s’explique cette fable accréditée chez les Grecs relativement à Busiris massacrant les étrangers; car il n’y a jamais eu de roi appelé Busiris; ce nom est donné dans le dialecte national au tombeau d’Osiris (…) Il est permis d’immoler des boeufs roux, parce qu’on croit que Typhon était de cette couleur » (II, 88). Cheikh Anta Diop aborde également cet aspect de la tradition kémite : « Seth (…) est né sous les traits d’un Blanc aux cheveux roux; jusqu’à la fin de leur histoire, les Égyptiens massacraient spontanément ce type de Blanc aussitôt qu’ils le rencontraient, comme étant un être impur. Ils agissaient ainsi, non par intolérance, mais par préjugé » (Diop 1967).

Ce préjugé a persisté dans les coutumes de certains peuples du Continent noir qui jugent les Albinos indignes de vivre et les représentent comme des êtres impurs et maléfiques. Voltaire, à sa manière, rappelle ces préjugés que subissent les Albinos parmi les Noirs, leurs parents : « Cette espèce (les Albinos) est méprisée des nègres plus que les nègres ne le sont de nous : on ne leur pardonne pas dans ce pays d’avoir des yeux rouges et une peau qui n’est point huileuse, dont la membrane graisseuse n’est pas noire. Ils paraissent aux nègres une espèce inférieure faite pour les servir; quand il arrive à un nègre d’avilir la dignité de sa nature jusqu’à faire l’amour à une personne de cette espèce blafarde, il est tourné en ridicule par tous les nègres. Une négresse, convaincue de cette mésalliance, est l’opprobre de la cour et de la ville » (Voltaire 1771). On n’aura jamais vu à Kemet des Albinos « fait pour servir des nègres », mais, quoiqu’il en soit, il aura bien fallu au philosophe des Lumières, défenseur de l’esclavagisme, de justifier des sommes considérables que lui rapportait le commerce lucratif de ces « Nègres molesteurs d’Albinos ».

Cette fable des sacrifices humains qu’auraient pratiqué les Kémites sur les hommes au teint roux doit maintenant être éclairée.

Strabon écrit : « Eratosthène prétend que la xénélasie, c’est-à-dire la proscription de l’étranger, était une coutume commune à tous les peuples barbares ; qu’en ce qui concerne les Égyptiens l’accusation repose surtout sur le mythe sanglant dont Busiris est le héros et le nome Busirite le théâtre ; mais que ce mythe, d’origine évidemment moderne, paraît être l’œuvre de gens qui, pour se venger d’avoir été mal accueillis par les habitants dudit nome, auront voulu dénoncer et flétrir leur caractère inhospitalier, vu que jamais, au grand jamais, il n’a existé de roi ni de tyran du nom de Busiris ; que le vers d’Homère, ce vers tant de fois cité : Aller en Égypte ! Voyage long et pénible ! (Od. IV, 483) a dû contribuer singulièrement aussi à accréditer l’accusation…» ( XVII, 1, 19).

Sur cette question notre avis est celui d’Hérodote, partagé par Jacques-Joseph Champollion-Figeac qui fit preuve de si peu d’objectivité dans ses travaux sur Kemet qu’une exception comme celle-ci mérite d’être soulignée. Étudiant cette accusation portée contre la tradition nilotique, le frère aîné du père de l’égyptologie occidentale conclura qu’il s’agit ni plus ni moins que de ouï-dire et qu’on ne trouvera « qu’à l’aide de gratuites interprétations, des preuves authentiques de sacrifices humains en Égypte. (Et qu’) Il ne faut donc plus répéter une supposition traditionnelle, démentie par les faits de l’histoire » (Champollion-Figeac 1839).

Dans le domaine bantou (cilùba notamment), la catégorie appelée « hommes blancs » ne fait pas partie de la classe mu/ba, celle des humains; exemple: muntu (un homme)/bantu(les hommes), mais est décrite comme relevant de la classe ci/bi, celle des choses et des animaux, exemple : kima (une chose)/bima (des choses); ainsi dira-t-on ci.tokatoka que l’on traduit par « blanc » « être ou devenir pâle», « devenir clair», « se clarifier» (tòò-kòlòka= « pâle », « blanchâtre »; tòòkoloka = « être ou devenir blanchâtre ou pâle », « déteindre », « se décolorer », ntòòka = « maladie caractérisée par la perte des cheveux et l’enflure ou dilatation de tout le corps, maladie de dépérissement); ci.nkeleshi « coquille rouge », ci.kalabwa (argile rouge), des termes qui servent à désigner le sujet leucoderme.


À Nbwt (Ombos), Seth fut regardé comme un dieu rouge. Il était appelé « le dieu rouge ». Cette couleur s’étendra à la couleur de peau des ânes, animaux identifiés à Seth, et aux bœufs sacrifiés en l’honneur de ce grand dieu-trickster comme le mentionne Plutarque (II, p, 124). À Kemet, les pays étrangers étaient regroupés sous le nom desret, « la rouge », synonyme de désert, par opposition à Kemet-la-noire.

La couleur blanche qui se dit hedj en négro-égyptien n’aura jamais servi à désigner les Eurasiatiques. On leur attribuait une teinte rougeâtre (rousse). Ceci fut compris et admis comme tel par les peuples Eurasiatiques eux-mêmes puisqu’il est bien attesté que ces derniers élèverent Seth en tant que divinité principale de leur panthéon durant la période Hyksos.

Seth, dieu stérile, était associé aux sables stériles du désert; et le nomadisme, mode de vie qu’abhorraient les Kémites, fit plus tard regarder les Sarakollés de l’Empire du Mali comme des « hommes rouges ». Sarakollés signifiant « hommes rouges ».

Pour l’africaniste Maurice Delafosse, le Continent noir aura émergé des « ténèbres » sous l’impulsion de tribus judéo-syriennes (?) de race blanche. Cette « vérité de l’histoire coloniale » lui aura été inspiré par le Tarikh-es-Soudan d’Abderrahmane Es Saadi (1650). Au sujet du Wagadou, Delafosse écrira : « Les quarante-quatre premiers rois qui ont régné sur ce royau-me étaient de race blanche, sans qu’on sache d’où ils tiraient leur origine » (Delafosse 1901).

Nous devons à Charles Monteil, africaniste lui aussi, d’avoir édifié ses collègues d’académie sur cette question. Ce dernier fera observer que les populations concernées (Soudan occidental) classent les hommes et leur mode vie suivant deux catégories, d’une part les « Noirs » et d’autre part les « Rouges ». Ce sont ces « Rouges » qui auront donné aux quarante-quatre premiers rois de Delafosse d’appartenir à la race blanche. Or, cette catégorie désigne avant tout les nomades; si bien qu’un Soninké n’aura pas de peine à distinguer son frère par le terme Soninka dumbe qui signifie littéralement : « c’est un Soninké rouge » si ce dernier se livre au nomadisme. Les Bamanan du Mali appellentSarakollés la minorité Soninké; comme on l’a vu, Sarakollé signifie « hommes rouges ». Abderrahmane Es Saadi utilisa l’allusion à la couleur « rouge » pour désigner ces premiers rois que Delafosse s’empressa de décrire comme « blancs »; ce que souligne Monteil : « Delafosse s’est trompé de la sorte en voyant la désignation d’un élément étranger au Soudan occidental dans l’expression de [race blanche] employée par l’auteur arabisé du Tarikh es-Soudan. Il faut lire, sous la plume de cet arabisé, le mot [blanc] comme équivalent au mot [rouge] appliqué à un élément ethnique du Soudan occidental » (Monteil 1915). « Loin de cette controverse, écrit Serge Bilé, la tradition orale africaine a, depuis longtemps, établi que les fondateurs de l’empire de Ghana étaient des Soninké, un peuple qui prend sa source dans l’Égypte ancienne » (Bilé 2008). Le terme Soninké veut dire « les gens de Sonna ». Sonna est le nom que les Soninké donnent à Assouan, ville égyptienne du Haut-Nil. Assouan se dit Syène en grec et Souan en copte.

Ainsi fallut-il attendre les travaux du chercheur Malien Youssouf Tata-Cissé pour revenir à de meilleures hypothèses sur les véritales fondateurs des premières dynasties du Wagadou.: « Delafosse était un homme intelligent, écrit Tata Cissé, mais je ne sais quelle mouche l’a piqué pour qu’il cède à de telles élucubrations qu’il n’a, au demeurant, jamais pu prouver. Il n’existe nulle part de traces de ces Judéo-Syriens. En fait, ce genre de théories était dans l’air du temps, avec en toile de fond un racisme rampant qui ne voulait pas dire son nom. Il fallait nier à tout prix que des Noirs aient pu créer de tels empires » (Cissé 1975).

Àu-delà de la couleur de peau, ce trait de culture, le nomadisme, semble avoir été le facteur déterminant qui plaçait certains peuples de l’Antiquité sous la bannière de Seth.

 

Amenhemhat Dibombari

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