LE PROCÈS D'ANDRÉ MATSOUA-GRENARD

LE PROCÈS D’ANDRÉ MATSOUA-GRENARD

Jugement extrait de l’ouvrage de Côme KINATA

 

Grenard Matchouand André dit, André Matswa (Matsoua), Président – Fondateur « inamovible » de l’association l’Amicale de l’AEF qu’il fonde à Paris le 21 juillet 1926 a toujours été présenté par ses adeptes comme l’un des pères du Panafricanisme, à défaut d’être seulement le « fondateur du Mouvement de libération du Congo ». Grenard Matchound, né le 17 janvier 1899 à Mandzakala dans le district de Kinkala, est mort le 13 janvier 1942 à l’âge de 42 ans à la prison de Mayama [1]. Son décès ayant été annoncé par ses geôliers sans que ceux-ci aient pu exhiber son corps en public ni montrer à ses partisans là où il était inhumé, ses adeptes n’ont jamais cru un seul instant qu’il ait été emporté par une sale dysenterie bacillaire. Encore aujourd’hui, ils lui vouent une adoration sans borne au point de le propulser au rang de « Messie ». Aujourd’hui, l’exhumation des archives coloniales tend à montrer une autre facette de ce personnage historique très controversé.

 

Les extraits de son jugement peuvent-ils donner un éclairage nouveau sur ce personnage mythique ? Aux nombreux congolais qui le considère toujours comme un dieu vivant, ne lui vouent-ils pas seulement un culte à la démesure de l’engagement qui a été le siens durant la période coloniale ? Pourront-ils se résoudre à ne plus attendre le retour maintes fois reporté du « Messie » pour les libérer. Mais, avant que ce jour arrive, interrogeons l’histoire pour comprendre. Ne s’agirait-il pas, une fois encore, d’une entreprise de « démolition » de l’image de Matswa tendant à faire baisser son estime dans l’imaginaire Kongo – Lari ? Ne s’agit-il pas, une fois de plus, d’une mauvaise propagande visant à tout prix, à briser le mythe de l’un des personnages congolais le plus controversé de ce siècle dans la conscience collective des défenseurs de l’indépendance du peuple africain ?

 

LE PROCÈS

 

Qui est réellement Grenard Matchouand André ?

 

Afrique Equatoriale Française ———- Territoire du Moyen-Congo ———- Département du Pool ———- Justice Répressive Indigène

 

Etaient présents

 

De Buttafocco Pierre, Administrateur des Colonies Chef du Département du Pool président

 

Et

 

1° – M’Piaka, Chef de terre coutume Balali 2° – Maléla, Chef de terre coutume Batéké Tous deux assesseurs titulaires indigènes assermentés

Membres Avec l’assistance de : Kouka Etienne, interprète désigné par le Tribunal et ayant régulièrement prêté entre les mains du Président le serment requis par la loi.

 

Affaire concernant le nommé : Matswa André dit Grenard, sexe masculin, âgé de 50 ans environ, fils de N’goma et de Koussou, arrêté et écroué à Versailles la 19 avril 1940, transféré et écroué à la maison d’arrêt de Brazzaville le 22 mai 1940.

 

 

Ledit prévenu étant inculpé :

 

1° – d’infraction à un arrêté d’interdiction de séjour pris en exécution d’un jugement rendu par la Circonscription du Pool, le 2 Avril 1930, par lequel il était tenu de résider dans la subdivision de Fort Lamy, territoire du Tchad, qu’il a quitté à l’aide de faux papiers.

 

2° – d’avoir au cours des années 1937 – 1938 – 1939 et 1940, à l’aide de manoeuvres frauduleuses, escroqué une partie de la fortune des indigènes du Département du Pool, notamment des chefs et des fonctionnaires.

 

 

Ledit prévenu comparant en personne,

 

L’affaire a été déférée au susdit tribunal par le Chef de Département, agissant d’office en raison du flagrant délit porté à sa connaissance. Ladite affaire a été appelée pour la première fois à l’audience de ce jour. A l’appel de la cause et après avoir pris l’identité du prévenu, il a été procédé comme suit à son interrogatoire sur les deux inculpations ci-dessus.

 

R.S.I. – ” J’ai été condamné à 3 ans de prison et à 10 ans d’interdiction de séjour par le Tribunal de Brazzaville, le 2 Avril 1930. Arrêté et mis sous mandat de dépôt le 17 Décembre 1929, j’ai accompli ma peine qui venait à expiration le 17 décembre 1932. J’étais donc libre et j’ai adressé une demande de recours en grâce au Ministre de la Justice, tendant à me faire remise de la peine accessoire de l’interdiction de séjour.

 

D – Vous vous êtes enfui le 19 décembre 1932 d’Am-Timam et vous avez été repris le 12 janvier 1933.

 

D – Par jugement n°1 en date du 11 janvier 1933, rendu par le Tribunal de la Circonscription du Salamat, vous avez été condamné à 3 ans de prison, peine qui a été réduite à 1 année d’emprisonnement par arrêt n°169 en date du 14 juin 1933 de la Chambre d’Homologation. Vous vous êtes évadé une deuxième fois le 16 septembre 1936 de Fort-Lamy, résidence obligatoire qui vous avait été assignée par arrêté du 27 avril 1932. Arrêté à Berbérati fin mars 1936, vous vous êtes de nouveau évadé pendant votre transfert entre Carnot et Boda.

 

R – C’est exact. De là, j’ai gagné Brazzaville où je me suis embarqué pour la France.

 

D – Dans une lettre que vous adressez à Prosper Maoukou, vous déclarez que vous vous êtes embarqué à Saint-Paul-de-Loanda en passant par Matadi.

 

R – Non, je me suis embarqué à Pointe-Noire.

 

D – Sur quel bateau et qui a payé votre voyage ?

 

R – Je ne me souviens pas du bateau – mes camarades m’avaient donné 650 francs. D – Quels sont ces camarades ?

 

R – Je ne les connais plus – Tout ça est vieux et vous me cherchez toujours des histoires.

 

D – Dans les lettres qui figurent au dossier, vous faites vous-même la relation de votre évasion ainsi que les incidents de route que vous avez évités « par un coup sec à votre propre moyen ».

 

Par lettre en date du 18 novembre 1936, venant de Lomé par paquebot ” Banfors ” vous déclarez que vous êtes invité par le Commissaire de Police à vous rendre à terre pour y subir un interrogatoire. Vous prétendez qu’on vous a fait payer un « cautionnement de 950 francs pour l’autorisation de rentrer en France » mais comme il vous manque les moyens pour continuer votre voyage, vous faites un appel de fonds « 1500 francs comme autrefois à Cotonou “» Puis vous ravisant vous écrivez en Post-Scriptum à votre lettre « Même deux billets de mille francs, vous pouvez l’envoyer ».

 

Par lettre en date du 25 novembre 1936 vous écrivez que vous quittez le jour même Dakar par le paquebot « Maréchal Lyautey » pour destination Maroc Casablanca – France Montagne de France “. Vous ajoutez que le Consul Belge vous aurait prêté 950 francs pour verser cautionnement au Trésor de Dakar plus ticket de passage 507F50, de Dakar à Casablanca – Vous n’oubliez pas naturellement de donner le détail des frais occasionnés par votre voyage qui se montent à 1.455 + 1.750, sommes que vous demandez de vous envoyer « obligatoirement » au nom de M’bemba André, poste restante Casablanca

 

Par lettre en date du 25 décembre 1936, vous relatez tout au long votre voyage depuis Cotonou jusqu’à Dakar – Nous savons déjà que vous étiez embarqué à Casablanca sur le « Maréchal Lyautey » à destination de Marseille – Précisions : le 1er janvier – A Cotonou l’Administrateur Maire ne vous laisse pas partir pour Dakar – Alors vous prenez le train jusqu’à Omdar (Dahomey). De là vous gagnez Grand-Popo par Séboué, puis vous arrivez à Anécho où vous prenez le train pour Lomé – Le temps de vous faire une nouvelles identité et sous le nom de « André Joseph M’Bâ » vous vous embarquez pour Dakar – Nous savons le reste – Voici le billet de passage (Lomé – Dakar – Casablanca) ainsi que le reçu n° 4.269 de 25 francs qui vous a été délivré par l’Agent spécial de Lomé pour permis d’embarquement sous le nom « André Joseph M’Bâ »

 

R – Je reconnais le billet de passage. C’est ce qu’on donne à tout le monde.

 

D – Vous avez déjà reconnu avoir écrit ces lettres au cours d’un premier interrogatoire.

 

R – Non – Non – Non – Ces lettres sont faites par les flatteurs qui mettent tout sur mon compte. Je travaille ; qu’on me laisse tranquille.

 

D – Enfin, après avoir emprunté les noms de ” André Joseph M’Bâ – André Bemba – Kivoukissi – Kimaka – Louhéko -, vous arrivez à Paris et vous vous installez, 38 rue Aubervilliers – Là vous reprenez votre activité de Président de l’Amicale des originaires de l’AEF, que vous avez créée en 1926 et vous rendez compte de vos démarches aux militants de Brazzaville.

 

R – Non – j’étais interdit de séjour et je n’écrivais plus.

 

D – Par lettre du 21 janvier 1937, vous écrivez que vous avez fait des démarches auprès de Monsieur le Président de la République et Monsieur le Président du Conseil – vous n’avez cependant aucune nouvelle sensationnelle à annoncer et vous demandez qu’on veuille bien patienter – Mais vous, vous êtes impatient de recevoir de l’argent « 3 ou 4.000 francs comme d’habitude », c’est-à-dire sous pli recommandé, puis plus tard par lettre ordinaire, glissée dans un sac par un facteur complice, au moment de la fermeture du courrier pour la France.

 

Puis les lettres se succèdent et pour impressionner la masse vous envoyez un état des hommes politiques et avocats qui, prétendez-vous, appuient vos revendications – la liste des prétendus appuis est imposante – . Celle des Avocats s’est accrue de deux unités et cela justifie la demande d’argent que vous adressez à Brazzaville. « Pour les quatre Avocats, comptez plus de 150.000 francs plus tard à payer. Mais ne faut pas manquer chaque fois de retour votre courrier de leur envoyer frais dérangement soit francs 15.000 et aux fins d’attirer l’attention pour 4 Avocats ».

 

Dans une lettre du 2 Août 1937, vous écrivez « Vous savez que les Avocats peuvent forcer la main même au Ministre des Colonies qui lui, a déjà forcé le Gouverneur, je veux dire Monsieur Reste, Gouverneur Général de Brazzaville, mais la réponse du Gouverneur ne nous est pas encore en main . Prenez patience, tout finira par s’arranger et notre affaire sera réglée au mieux de nos intérêts ».

 

 

Et la liste des Avocats s’allonge.

 

Dans votre lettre du 16 Avril 1937 nous relevons les noms de : « Maître Campinchi, Avocat Général, Cour Cassation de toute criminelle de Paris ». « Maître Durandy, Avocat défenseur à la Cour des Grâces Place Vendôme ». « Maître Mademoiselle Yvonne Pomey, Avocat Général Tribunal de première instance Cour d’Appel de la Seine, conseil Prud’homme de Paris » « Grand Maître Général Avocat Bâtonnier le plus fort de tout Paris ».

 

Tous ces Avocats « généreux » s’occupent « jour et nuit » des affaires de l’Amicale, présentent des suppliques à la Chambre, les font examiner par Monsieur Léon Blum et tous les autres Ministres qui les transmettent ensuite au « Garde des Sceaux ». Consultations et démarches se payent à prix d’or : 2.800 à l’un, 3.600 à l’autre, 4.200 au troisième, 6.500 au quatrième – le taux est progressif « le plus fort » touchant les plus gros honoraires – Et vous pensez ainsi justifier l’emploi des sommes envoyées de Brazzaville et les appels de fonds que vous faites sans arrêt.

 

R – Je vous ai déjà déclaré que je n’ai jamais demandé ni reçu d’argent du Congo.

 

D – Reprenons quelques lettres où vous accusez réception des fonds qui vous sont adressés et faisons ensemble le compte. Lettre du 1er janvier 1937 ……………………………. 100 francs Lettre du 2 août 1937 ………………………………. 2.400 francs Lettre du 10 octobre 1937 ……………………………. 500 francs Lettre du 28 novembre 1937 ………………………. 5.700 francs Lettre du 19 décembre 1937 ……………………… 1.325 francs Lettre du 19 décembre 1937 ………………………… 775 francs Autre lettre du 19 décembre 1937 ……………….. 2.025 francs Lettre du 13 février 1938 ……………………………. 2.000 francs Lettre du 14 août 1938 ……………………………… 2.000 francs Lettre du 28 août 1938 ……………………………… 3.600 francs Lettre du 23 octobre 1938 ……………………………. 550 francs Lettre du 20 novembre 1938 …………………………. 700 francs Lettre du 16 janvier 1938 …………………………… 1.000 francs Lettre du 30 avril 1939 ………………………………. 2.250 francs Soit au total ………………………………………… 25.225 francs

 

 

Et ceci ne représente même pas la centième partie des sommes que vous avez escroquées à vos congénères ; n’oublions pas non plus les sommes qui vous ont été adressées de Thysville et Léopoldville (Congo-Belge) – et ceci sans revenir sur les centaines de mille francs que vos délégués ont ramassées sur place en 1929.

 

R- Pourquoi revenir sur cette histoire, puisque je déclare que je n’ai jamais reçu d’argent des Balalis – s’ils en ont envoyé, ils l’ont adressé au Conseil d’Administration.

 

D – Qu’entendez-vous par Conseil d’Administration ?

 

R – Le Conseil d’Administration, c’est le siège du bureau qui siège au bureau du Conseil. C’est lui qui s’occupe – Moi je travaille à l’Assistance publique – je suis malade et je vous demande de me mettre en liberté – Vous ne le regretterez pas, car je veux faire de belles choses à Brazzaville, je veux porter la civilisation.

 


D – Qu’entendez-vous par civilisation ?

 

R – La civilisation a pour but de resserrer les liens entre nous les Noirs. Je ferai faire les maisons à trois étages et je ferai des plantations de café.

 

D – Vous meniez la vie large à Paris, pendant que les pauvres femmes balalis se saignaient aux quatre veines pour alimenter votre soif d’argent. – Vous avez, grâce à la complicité d’une poignée de faux intellectuels de Brazzaville, mené tout un pays à la ruine, en semant dans l’âme primitive du balali des ferments d’indépendance et de révolte. Par une propagande active vous avez essayé de persuader la masse des indigènes du Pool que, par le versement de cotisations, ils coopéraient à l’ascension de leur race. Les populations de ce pays n’ont que trop souffert de vos agissements et sont lasses d’être pressurées sans aucun résultat.

 

Mutisme – Votre association d’escrocs n’a que trop duré et vous osez faire appel à notre clémence.

 

Le prévenu a eu la parole le dernier sur la prévention.

 

Sur quoi les débats ayant été clos, le Tribunal après délibéré a rendu le jugement dont la teneur suit.

 

 

Le Tribunal

 

Oui, le prévenu en ses explications et moyens de défense. Les assesseurs ayant été consultés et le résultat de cette consultation étant en faveur de la condamnation,

 

Attendu que Matswa dit Grenard, ex-Président de l’Association Amicale des originaires de l’A.E.F. avait été condamné par le Tribunal du 3ème degré de la Circonscription du Pool, le 2 Avril 1930 à 3 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour, sous l’inculpation d’avoir au cours des années 1926 – 1927 – 1928 et 1929, en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader ses victimes de l’existence de fausses entreprises, escroqué partie de la fortune des indigènes de l’A.E.F.

 

Attendu que le jugement N°1 en date du 2 janvier 1933, rendu par le Tribunal indigène du 2ème Degré de la circonscription du Salamat, Matswa dit Grenard a été condamné à 3ans de prison du chef d’infraction à la réglementation de l’interdiction de séjour et menaces à main armée, peine réduite à l’année d’emprisonnement par arrêt N°169 du 14 juin 1933 de la Chambre d’Homologation.

 

Attendu que Matswa Grenard se trouve en situation doublement irrégulière puisqu’il a quitté sa colonie d’origine à l’aide de faux papiers ; qu’il s’est mis hors la loi puisqu’il s’est évadé de Fort-Lamy, résidence obligatoire qui lui avait été assignée par arrêté du 27 Avril 1932.

 

Attendu que des documents produits aux débats, il résulte que l’escroquerie à laquelle s’est livrée Matswa est fortement établie et que c’est régulièrement que le Tribunal en a été saisi.

 

Attendu que Grenard s’est servi de l’Amicale des originaires de l’A.E.F. qu’il avait créée à Paris en 1926, dans le but de venir en aide aux indigènes nécessiteux, pour escroquer des sommes très importantes aux indigènes de la race Balali.

 

Attendu que cette association ayant été créée dans un esprit d’entraide, Grenard l’a détournée de ses vrais buts pour s’assurer de larges revenus personnels, en faisant croire à ses adhérents que leur race était appelée à de hautes destinées dont le premier terme était l’admission du sujet balali dans la famille française, par son élévation à la qualité de citoyen et qu’il n’a cessé de tromper les indigènes en leur faisant espérer des avantages qu’il savait irréalisables par les moyens qu’il préconisait.

 

Attendu que pour impressionner la masse, Grenard n’a pas hésité à se servir des noms d’hommes politiques et d’avocats qui, prétendait-il, appuyaient ses revendications et ne cessaient de présenter à la Chambre des Députés et au Sénat des suppliques concernant l’accession des Balalis au citoyennat et cela à seule fin de tenir des dupes en haleine et d’activer les envois de fonds ; qu’il pensait ainsi justifier l’emploi des sommes envoyées de Brazzaville. Et tandis qu’il ruinait l’indigène confiant, qui se saignait aux quatre veines pour financer la plus vaste escroquerie coloniale du temps, lui et d’autres escrocs menaient à Paris la vie large et facile.

 

Attendu que l’escroquerie n’avait pas échappé aux meneurs locaux, et que toute une armée de collecteurs régionaux parcourait la brousse pour recevoir les fonds, soi-disant nécessaires à la défense de la cause balali, et que la plupart des fonds ainsi recueillis étaient dilapidés avant même de recevoir leur destination définitive, si bien qu’à plusieurs reprises Grenard s’en était étonné dans ses lettres. Qu’il est constant que des sommes très importantes ont été détournées et qu’à l’heure actuelle encore des fonds sont retenus dans des campements de brousse et que les collecteurs régionaux n’ont pas encore mis fin à leurs méfaits ;

 

Attendu que cet homme fort de l’impunité et de l’appui de certaines personnalités métropolitaines qui ignoraient sa véritable identité et la valeur morale de leur client, a pu un moment battre en brèche l’autorité et entraver l’action économique et sociale de l’Administration dans tout un Département d’une part, en défendant expressément aux indigènes d’accepter quoi que ce soit et notamment les semences d’arachides distribuées gratuitement par l’Administration et en leur faisant croire que « quiconque n’exécuterait pas son ordre tomberait » c’est-à-dire qu’il renoncerait à tout jamais à son élévation sur le plan social ; d’une part, en les obligeant à exercer une opposition ouverte dans tous les domaines, une hostilité constante en face des autorités administratives et les faisant ainsi s’épuiser dans des luttes stériles dont le premier résultat fut d’arrêter l’essor du pays.

 

Attendu qu’à différentes reprises il a saisi un prétexte quelconque, tel un changement de politique de la Colonie, pour essayer de prouver aux Balalis que l’affaire était près d’aboutir allant jusqu’à affirmer que le Gouverneur serait rappelé par le Ministre des Colonies et condamné pour s’être opposé à l’élévation au citoyennat de ses congénères.

 

Attendu que les indigènes eux-mêmes commencent à se fatiguer de tous ces grossiers mensonges et ont à plusieurs reprises déclaré que depuis une quinzaine d’années « on ne cessait de leurs demander de l’argent et qu’ils n’avaient encore bénéficié d’aucun des avantages promis » – Qu’il est constant que des réclamations parviennent de tous les côtés aux Administrateurs et que la masse indigène – tenue par les meneurs et n’osant pas se rebeller ouvertement contre eux, met cependant toute sa confiance en sa tutrice, que toute cette partie inoffensive de la population balali en brousse n’agit que par la terreur que lui inspirent non seulement les meneurs mais aussi les féticheurs dont le pouvoir est grand, pouvoir dont les « amicalistes » se sont naturellement assurés par de larges rémunérations.

 

Attendu qu’à plusieurs reprises certains chefs balalis ont affirmé eux aussi leur désir de collaboration effective avec l’Administration et ont souhaité dissiper un malentendu dont ils ont été les premiers à souffrir en mettant fin à leurs démêlés avec les autorités.

 

Que ces chefs seraient ainsi revenus à de meilleurs sentiments et auraient fait preuve désormais de loyalisme à l’égard de l’Administration si la propagande sourde et subversive entretenue par Grenard et ses acolytes n’avait entretenu le balali dans cette idée que le Blanc lui était hostile et qu’il mettait tout en œuvre pour l’empêcher de s’élever, s’il n’avait cessé de le dresser contre l’Administration, contre le principe d’autorité à seule fin de servir sa cause personnelle qui était de soutirer sous divers prétextes de l’argent, encore plus d’argent aux Balalis crédules.

 

Attendu que l’Administration, tutrice responsable a le devoir de mettre fin à ces faits, brutaux et précis qui sont l’illustration de l’escroquerie à laquelle Grenard a pu se livrer jusqu’à ce jour.

 

Qu’il est grand temps qu’un terme soit mis à cette organisation d’escrocs qui, par ses procédés, porte atteinte aux principes même sur lesquels est basée la famille indigène, dresse le balali contre l’Administration.

 

Que des mesures très sévères doivent être prises pour mettre définitivement le coupable hors d’état de nuire.

 

Attendu que les sommes escroquées sont très importantes et que le montant ne peut en être exactement précisé.

 

Attendu que la coutume ne prévoit aucune sanction pour le fait ainsi reconnu constant à la charge de Matsoua Grenard.

 

Qu’il convient cependant par application de l’article 53 du décret du 29 Avril 1936 et pour la répression équitable de ce délit de prononcer condamnation aux peines prévues par l’article 52 du même décret dans les limites de la compétence du Tribunal.

Et vu l’article 65 du décret du 29 Mai 1936, sur la confusion des peines.

 

 

Par ces motifs :

 

Statuant en audience publique en matière répressive contradictoirement et en dernier ressort.

 

Condamne Matsoua dit Grenard à l’emprisonnement à perpétuité.

 

Ainsi jugé et prononcé en audience publique les jour, mois et an que dessus. En foi de quoi le présent jugement a été signé par le Président seul, les assesseurs ayant déclaré ne le savoir.

 

Le Président.

 

Par arrêt en date du 28 Mai 1941, n°92, la chambre d’Homologation,

 

Attendu que dans son réquisitoire concluant à l’annulation, Monsieur le Procureur Général expose qu’en matière répressive les tribunaux indigènes connaissent de tous les faits punissables judiciairement et dont la connaissance n’est pas réservée aux Tribunaux de 2ème degré par l’article 29 du décret et qu’aux termes de l’article 52 du décret ils ne peuvent en aucun cas prononcer pour ces faits l’emprisonnement à perpétuité ni la peine de mort ; que le fait d’escroquerie établi à l’encontre de Matsoua est un fait punissable judiciairement qui est soi est de la compétence du Tribunal du 1er degré et sur lequel le Tribunal du 2ème degré n’est appelé à statuer qu’en raison de la qualité de la victime est sans effet sur le caractère du fait punissable et sur le maximum de la peine prévue qui est de vingt années d’emprisonnement pour les infractions non qualifiées de crimes par le décret ;

 

 

Par ces motifs :

 

Annule le jugement n°3 rendu le 8 Février 1941 par le Tribunal du 2ème degré du Département du Pool siégeant à Brazzaville, pour mauvaise application de la peine,

 

Condamne Matsoua André dit Grenard à vingt ans d’emprisonnement et dix ans d’interdiction de séjour,

 

Ordonne la transcription du dispositif du présent arrêt en marge ou à la suite dudit jugement ainsi modifié. Ainsi jugé et prononcé en audience publique, les jour, mois et an que dessus.

 

En foi de quoi le présent arrêt a été signé après lecture faite, par Messieurs les Président, Conseillers et Membres de la Chambre d’Homologation qui l’ont rendu et par le Commis greffier.

 

Suivent les signatures de messieurs : Forgues, Jean-Marie, Gaillard, Edwige, Filoche et Micheletti, ce dernier Commis-greffier.

 

 

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Jugement extrait de l’ouvrage de Côme KINATA : ” Les ethnochefferies dans les Bas-Congo français : collaboration et résistance 1896-1960 “ L’Harmattan, Paris 2001, 255p. Côme KINATA est Docteur en Histoire de l’Afrique Contemporaine et Maître-Assistant à l’Ecole Normale Supérieure de l’Université Marien NGOUABI à Brazzaville.

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[1] Pour en savoir en peu plus, vous pouvez vous reporter aux travaux de : Martial Sinda : « André Matswa fondateur du Mouvement de libération du Congo », Edition ABC, Paris 1978, 277p ; Rémy Bazenguissa : « Les voies du politique au Congo. Essai de sociologie historique », Karthala, Paris 1997, 459p ; Paul Soni – Benga : « Les non-dits des violences politiques du Congo-Brazzaville », L’Harmattan, Paris 2005, 324p ; Côme Kinata : « Les ethnochefferies dans le Bas-Congo français 1896 – 1960 », L’Harmatta, Paris 2001, 255p.

 

Source: mamawandombi.afrikblog

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