Le destin de l’homme ou dakan

Le destin de l’homme ou « dakan », « nakan », « nadonkan » des Bamanan du Mali

Sur le sentier de la réhabilitation de la Religion négro-africaine, la connaissance de certaines notions de base s’avère importante et même incontournable. Nous proposons ici de découvrir les différentes acceptions liées à la notion de DESTIN chez les Bamanan du Mali.

1 – La destinée

Dans la langue française, le Petit Larousse donne de la destinée les définitions suivantes :

a) – « Puissance souveraine considérée comme réglant d’avance tout ce qui doit être ; destin.

b) – Ensemble des événements composant la vie d’un être, considérés comme déterminés d’une façon irrévocable et indépendante de sa volonté ».

Aucune de ces définitions ne rend compte des différentes connotations et acceptions que recouvre la notion de destin ou de destinée dans la langue bamanan. Les Bamanan emploient plusieurs vocables pour exprimer la notion de destin ou de destinée. Ce sont dakannakan , nadònkanbòkan qui servent à traduire des aspects précis de la notion de destin. Pour mieux cerner cette idée, il importe d’abord de donner les différentes acceptions de ces mots.

Dakan : mot composé de da, créer et de kan, voix ou parole. Dakan veut donc dire «la voix ou la parole de la création ». Il s’agit de la voix ou de la parole divine qui est à l’origine de toute création et qui s’imprime en chaque individu. C’est ce qu’on appelle Mati ou Manti, « signes divins ». Ces premiers signes1 de la création, intangibles et immuables, se complètent par d’autres que l’enfant reçoit de ses géniteurs. On les appelle wolotiw (woloti), « signes de la naissance » qu’influencent les circonstances de la conception de l’enfant. Par exemple, un enfant né de rapports adultérins portera, à sa naissance, les signes de cette faute parentale. De même, un enfant conçu en plein jour portera la marque de cette circonstance.

Dakan, selon le Bamanan, est l’ensemble des signes divins et parentaux qui scellent en partie le destin de l’individu. Ces signes sont visibles sur des parties précises du corps humain : les paumes des mains, les plantes des pieds et même le placenta. Après l’accouchement, les matrones s’activent autour du placenta dont la coloration, la consistance, etc. donneraient des indications sur le destin du nouveau-né (longévité, santé, traits de caractère, etc.). Cette « consultation » se poursuit au cours du bain qu’on donne à l’enfant. C’est l’occasion d’interpréter la forme de la tête – que l’on cherchera à remodeler au passage – la pousse des cheveux, les lignes de la main et la longueur des membres.

Nakan : composé de na, venir et de kan, voix c’est-à-dire « la voix de la venue » au monde.

Il s’agit du premier cri de l’enfant à sa naissance. La spontanéité, la puissance et la durée de ce cri traduisent l’énoncé de « ce pour quoi le nouveau-né vient au monde », C’est en quelque sorte l’énoncé de la « mission de l’enfant ». Comme le cri des animaux ou le chant des oiseaux, ce cri du nouveau-né est interprété par les accoucheuses, les vieilles femmes et les devins.

Le nakan est dit également bòkan composé , sortir et kan, voix ou parole. C’est ce que dit l’enfant à sa sortie du sein de sa mère.

Les deux vocables dakan et nakan se complètent par un troisième qui est très peu usité mais dont l’importance est déterminante dans la connaissance de la destinée. C’est ce qu’on appelle nadonkan.

Nadonkan, vient de na, venir, de don, jour et de kan, voix ou parole. C’est-à-dire, « la voix du jour de la venue au monde ». Pour comprendre cette autre notion, il faut savoir que les Bamanan attribuent à chaque jour des caractéristiques particulières qui se traduisent par ce qu’ils appellent « la parole du lever du jour », don bèè n’a dugujèkan. A l’aube, les animaux et les oiseaux répondent à cette « parole du jour » naissant par des cris et des chants qui s’interprètent également.

Selon le caractère faste ou non de l’année, du mois, du jour et de l’heure de la naissance, le destin de l’individu est singulier, ordinaire ou banal. On parlera de la célébrité d’enfant né un jeudi midi, pendant la saison sèche d’une année faste comme celle des célébrations septennales ou quinquennales.

En somme, dans le système de conceptualisation de la notion abstraite de destin, le Bamanan emploie les termes dakannakan et nadonkan qui sont complémentaires. Mais chacun renvoie à un aspect bien défini du destin. En effet, quand le Bamanan dit que le destin est immuable, il parle de ce qui relève du dakan qui est attribué, une fois pour toujours, par le Créateur. Dakantè sa a tè kòròbò, c’est-à-dire, « La parole de la création ne peut être empêchée ; elle est intangible ». Quant aux deux autres aspects du destin que sont le nakan et le nadonkan, le Bamanan considère qu’il est possible de les déterminer à l’avance et, au besoin, de les changer. Mais ces opérations doivent être menées longtemps avant la conception de l’enfant. C’est en cela que les unions sont faites après des consultations divinatoires et les relations sexuelles soumises à des interdits d’espace (champs, sous les arbres) et de temps (midi, crépuscule).

Le Bamanan pense également qu’il est possible, au cours d’une vie, d’apporter des « aménagements » ou des « correctifs » au nadonkan – aspects du destin – qui relève de l’année, du mois, du jour et de l’heure de la naissance. Pour ce faire, il importe de donner symboliquement la mort pour faire renaître un nouvel individu. Ce qui est d’ailleurs le but essentiel de toute initiation ; tuer le néophyte pour faire naître l’initié. Sauf qu’ici, il s’agit de « re-naissance ».

Dans la société bamanan, la croyance au destin est fondamentale et se conçoit dans les acceptions que nous venons de définir. Il n’est donc pas étonnant que la littérature de ce peuple – conte, proverbes, épopées, mythes, chants et récits divers – contienne des réflexions et des pensées sur le thème inusable du destin. Ceci est particulièrement perceptible dans les chants et récits des chasseurs traditionnels où il est surtout question d’affirmation, de réalisation et d’accomplissement de l’individu au sein du groupe.

Dans le style assez châtié qui les caractérise, les chantres des chasseurs embellissent leurs productions de phrases elliptiques relatives au destin. Quelques aspects du destin reviennent très souvent :

– Caractère individuel et divin du destin

“Chacun porte en lui la parole de sa création

Tout comme la parole de sa naissance”.

Bèè ni’ dakan ; bèè ni’ nakan.

Le destin est individuel et s’assume comme tel même si les hommes, bien souvent, voulaient le percevoir autrement :


“Personne ne peut échapper à son destin, sûrement.

Celui pour lequel Dieu t’a créé,

Le vœu des hommes,

C’est de te soustraire à celui de Dieu.

Or Dieu n’a pas fait les hommes semblables”.

– Le destin est inéluctable :

“Lève-toi et quitte la place où tu es assis,

Cela est une parole véridique [un ordre exécutable].

[Mais dire] lève-toi et abandonne ce pour quoi tu es fait,

Le brave [l’homme] se promène avec son destin”.

Ceci montre qu’il est impossible d’empêcher un homme d’accomplir son destin. Où qu’il soit, il sera toujours sur la voie que Dieu lui a tracée.

– Le destin tragique :

Les chasseurs traditionnels, donso, sont particulièrement sensibles à cet aspect du destin, et pour cause ! Ils se présentent comme des personnages au destin tragique.

“Si Dieu t’a créé pour faire le malheur,

Tu ne pourrais qu’accomplir ce malheur ;

L’on ne saurait échapper à son destin en aucune façon”.

“Le destin est amer comme le jus de caïlcédrat”.

 

Fodé Moussa SIDIBE

1A propos des signes, voir M. Griaule et G. Dieterlen, Signes graphiques soudanais, Paris, Hermann et Cie, 1951. Et G. Dieterlen et Y. Cissé, Fondements de la société d’initiation du Komo, Paris, La Haye, 1972.

 

Source: 3rna-maaya.com

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