Donoma

Le cinéma guerilla selon Carrénard “Ce n’est pas parce qu’on a fait un film qu’on doit être sur un piédestal”

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Donoma a marqué le cinéma indépendant de ce début de deuxième décennie, non seulement par l’originalité de son approche esthétique mais aussi par l’énergie de toute son équipe pour accompagner le film jusqu’au bout pour sa diffusion. Nouvelle rencontre avec Djinn Carrénard pour faire le bilan de cette aventure de guérilla filmmaking alors qu’il démarre le tournage de son deuxième long-métrage dans des conditions très différentes.

 

Si on fait l’histoire de la réussite de Donoma, il y a bien sûr au départ l’initiative de cinéma guérilla telle qu’elle a été largement décrite dans nos colonnes, puis la sélection ACID à Cannes qui fut déterminante. Cet accès à la presse s’ajoutant au buzz que toute l’équipe crée en permanence sur réseaux sociaux fait que le film sort de l’invisibilité auquel il aurait été condamné. Vient ensuite le pari gagné de la projection au Grand Rex de Paris et la tournée en bus avec toute l’équipe pour préparer la sortie du film en salles.

L’ACID a permis deux grosses choses. D’une part, une exposition internationale. Cette sélection nous a permis d’être sélectionnés dans les festivals étrangers, sans que cela nous ouvre des propositions d’achat : les acheteurs ne suivent pas la presse française, ils ne regardent que les catalogues habituels. D’autre part, elle nous a aidés à opérer une transition entre le moment de la marginalité et une stratégie de sortie : ce fut un déclic pour entrer dans l’univers du cinéma. On a pu poser toutes nos questions pour savoir ce qu’était un distributeur et ce qu’il fallait faire. Et faire naître ainsi notre stratégie de sortie. ACID est à cet égard très pédagogique et adapté à des non-professionnels comme nous. Une sélection ailleurs nous aurait sans doute trop exposés alors qu’on n’y était pas préparés.

 

Le film a-t-il été sous-titré ?

Oui, en anglais, ce qui lui a permis de passer dans une série de festivals du monde entier : Corée, Israël, États-Unis, Canada, etc.

 

La médiatisation a-t-elle bien accompagné la sortie du film ?

Oui, absolument. On n’avait qu’une semaine pour remplir les salles au maximum. On cherchait quelque chose d’hybride entre la sortie classique et l’itinérant. Avec la tournée, c’est resté à l’échelle humaine, magique, avec des hauts et des bas, des mobilisations réussies et d’autres impossibles.

 

Cela voulait dire une sacrée mobilisation de l’équipe : tout le monde a suivi !

C’est clair. J’avais d’entrée proposé qu’on place l’amusement après le travail sur ce film. Les gens ne se connaissaient pas et il fallait placer le travail en avant au départ, avant qu’on s’aperçoive qu’on pouvait avoir des problèmes ensemble ! On est partis dans l’estime avant l’affinité. De vrais atomes crochus se sont créés entre les gens à travers l’effort permanent de tous où chacun apportait sa pierre, du tournage à la diffusion. Après l’énorme coup de collier du Rex, la tournée a été vécue comme notre premier moment de détente, une espèce de récompense. On mangeait bien et on n’avait pas trop de restrictions !

 

La magie continuait et cela soudait le groupe.

Oui, c’est exactement ça.

 

Dans tout groupe, il y a des dissensions, des tensions, etc.

Oui, on en a eu des tonnes et quand il y en avait, on resserrait l’étau au niveau du travail. On calait des réunions de travail plus concises pour ne pas leur laisser de place. Je voulais qu’on garde le travail en tête : on n’était pas obligé d’être là, les degrés d’implication ont été très divers, chacun choisissait. On n’était pas une classe où nos parents nous avaient inscrits et où on aurait dû se supporter toute l’année scolaire !

 

C’était ton rôle de recentrer les choses car il n’y avait que toi qui pouvais le faire.

Oui, c’est la première fois où j’ai assumé le rôle de chef de projet. Il n’y avait que moi qui pouvais “plomber l’ambiance” en posant la question des retards ou de l’alcool sur la table, ou en essayant de la même façon de régler les problèmes entre les personnes. Ce projet rassemblait des personnalités fortes et indépendantes, mais il réussissait à s’ancrer avec une connexion qui faisait qu’on allait m’écouter. Ce n’était pas une autorité objective, c’était lié au projet.

 

Il y avait une envie collective de réussir.

Oui, dans d’autres circonstances, ils m’auraient chahuté ! Dans le bus, j’avais posé des règles pour que ça se passe bien : pas d’alcool fort, de fumée, etc. On avait l’air de potes mais avec des règles qu’ils n’auraient pas acceptées de leurs parents !

 

Au départ, il n’y a pas d’argent avec l’espoir de se partager les éventuels revenus du film. Est-ce que cela a été source de tensions ?

J’ai toujours anticipé : à chaque rentrée d’argent prévue, on s’est réuni. La grande source de revenus du film était l’achat télé, les autres recettes allant plutôt à rembourser le bus ou ce genre de choses. Quand on a obtenu une avance sur l’achat, j’ai expliqué que c’était un moment où j’étais débordé et n’avais pas le temps de jouer les comptables pour les payer vu qu’il n’y avait pas de producteur. Je leur ai proposé de se mobiliser pour trouver dans leurs contacts quelqu’un qui puisse le gérer. Cela a vite été réglé et les premiers versements ont pu avoir lieu.

 

La transparence était donc la clef du bon fonctionnement des choses.

Voilà. Quand on a décidé de ne pas prendre un distributeur, on l’a étudié ensemble. Je leur ai donné les raisons : ne pas devoir couper dans le film, etc. Je n’irais pas jusqu’à dire que la décision était collective : je suis trop despotique pour ça ! Mais il y a toujours eu une réunion avant de prendre la décision.

 

Pourquoi vouliez-vous rester indépendants jusqu’au bout ?

J’avais des critères artistiques et je ne voulais pas couper quelqu’un au montage s’il avait bien joué. La longueur du film qui empêche de faire le nombre normal de séances n’était pas pour moi un critère suffisant. La seule façon de maîtriser le processus était de le faire nous-mêmes. Les larges expositions médiatiques ne nous intéressaient pas si on n’y perdait de nous-mêmes. Il y a plein d’éléments dans le film qui avaient un côté choc qui aurait fonctionné pour la promotion mais qu’on ne voulait pas mettre en avant spécialement. La bande-annonce n’en rendait pas compte et accrochait donc moins que si on avait dû négocier et faire des compromis. On voulait que les gens aient confiance dans le film sans devoir les racoler. C’était compliqué à marketer tout en gardant son éthique !

 

Est-ce que la question du financement du projet suivant a été posée dans le groupe ?

Cela aurait été l’évidence si on avait vraiment dégagé les moyens suffisants d’un nouveau projet. Mais Donoma est devenu un projet permanent, chronophage, qui bouffait tout notre temps, y compris pour la diffusion. Je n’avais le temps à rien d’autre. La production de mon nouveau film m’a versé une avance mais j’ai continué à bosser à fond sur Donoma ! J’ai repoussé le tournage plein de fois !

 

La production l’a bien pris ?

Cela a commencé à faire naître des tensions mais notre boulot a de diffusion été tellement efficace sur Donoma que cela les a finalement aidés à trouver les financements complémentaires. Des distributeurs avaient pris conscience du potentiel de notre écriture auprès du public et les ont approchés directement : nous étions dorénavant connus !

 

Vous en êtes à combien d’entrées en salles pour Donoma ?


Je crois qu’on a passé le cap des 30 000.

 

C’est très honnête, mais ce ne fut donc pas un succès phénoménal en salles non plus.

Non, mais les chaînes et le milieu ont compris qu’on était capable d’avoir une solide couverture médiatique. De plus, nous sommes sortis à un moment très difficile : le chiffre n’était pas nul. Ils se sont dit que si sans expérience, avec nos flyers photocopiés, on était arrivés à ce résultat, il y avait un réel potentiel.

 

Penses-tu que la diversité joyeuse que le film avance sans complexe a pu être une limite au succès du film ?

Les conditions du succès d’un film ont vraiment évolué : on se rapproche de la logique de la barre de chocolat ! Si elle n’est pas partout, pas moyen d’avoir un succès. Les gens vont maintenant au cinéma sans savoir ce qu’ils vont voir, prennent ce qui vient dans un multiplexe, et consomment le cinéma comme ça, sans chercher à voir ailleurs. C’est le cinéma où on a l’habitude d’aller, et les acteurs qu’on a l’habitude de voir, qu’on voit à la télé et dans les magazines. L’alternative, c’est de pousser les gens à changer leurs habitudes. Des vidéos humoristiques auraient pu être faites en ce sens, mais on a manqué de temps et de moyens. On n’a pas eu forcément aussi la créativité pour y arriver. Mais au Rex, à force d’énergie, de flyers et de vidéos, on a réussi à convaincre le nombre de gens suffisant qu’ils pouvaient aller au Rex pour voir des gens en train de tchatcher, seulement dans des joutes verbales alors qu’ils ont l’habitude d’y voir des films d’action !

C’était un pari super-risqué !

Oui, ce n’était pas évident à comprendre de façon intuitive ! En plus, on n’avait pas bradé le prix des places.

 

Et finalement, cela a été une opération blanche ?

Mieux que ça ! On a fait remonter de l’argent ! On a vendu des t-shirts, etc.

 

Faire son trou avec des moyens promotionnels différents, c’est quand même une énergie folle. On ne peut pas recommencer à chaque film, sinon on meurt jeune, non ?

C’est clair, il faut pouvoir se reposer ! Mais la distribution m’a énormément intéressé et amusé. On a beaucoup appris sur la distribution, notamment que les cinéastes qui sont limités à l’écriture le sont au niveau de la diffusion. Je me suis rendu compte qu’une vision artistique sans vision économique derrière était lettre morte. Quand on essuie un échec, on sait pourquoi. Une réussite artistique est très relative : le goût est très indéfini. Mais la distribution, c’est un jeu où on va gagner avec des atouts. J’ai envie de m’y refrotter avec plus de moyens pour développer des stratégies intéressantes. On avait une série d’idées qu’on n’a pas pu financer.

 

Est-ce pourquoi tu rentres un peu dans le système maintenant avec une production ?

Sur ce projet, je vais me reposer sur eux pour avoir envie de repartir ensuite sur le système Donoma et faire les choses différemment. Ne serait-ce que le principe du bus, les jeunes qui font de l’indépendant ils devraient tous faire ça !

 

Et si tu avais d’autres conseils à donner aux jeunes, quels seraient-ils ?

De ne laisser dominer que l’artistique dans la partie production, et ensuite de ne pas mépriser le côté marketing car il est salutaire que les artistes s’y frottent. On peut tirer vers quelque chose de très saltimbanque et le cinéma en sortira grandi. Les réalisateurs et les comédiens se font souvent piéger par le piédestal sur lequel on les met. On a parfois besoin de faire des choses atypiques : je sais que je pourrai toujours le faire, aller distribuer des flyers ou je ne sais quoi, sans que mon statut ne soit remis en cause ! Cela n’étonnera personne. Ce n’est pas parce qu’on a fait un film qu’on doit être sur un piédestal.

 

Avec l’équipe de Donoma, vous avez eu un rôle de modèle, qui ouvre une voie. Je me souviens que tu ne mettais pas tant que ça en avant le fait de faire un film avec rien. Je l’avais mis dans le titre dans notre entretien de Cannes mais cela ne te semblait pas l’essentiel et finalement, c’est devenu un élément de promotion central.

Oui, parce qu’on est en compétition avec des films qui ont la science de la phrase d’accroche, du slogan. La publicité va souvent piocher dans le glamour ou le lyrique du cinéma, si bien que le cinéma se fait souvent spolier : la pub lui pique des idées qui n’avaient parfois que peu de succès et en fait son beurre. Dans notre approche, c’était l’inverse : on a essayé de spolier les accroches des autres, de piller ce marketing un peu brutal, tout en cassant tout ce marketing dans la salle. Cela reste une stratégie pour que le spectateur tente l’aventure, mais le film rompt avec toute manipulation. Le contenu n’a pas été étudié de façon marketing, il est seulement artistique : cela crée un moment magique où un basculement peut s’opérer pour le spectateur peu habitué aux films d’auteur. Je crois au rejet du marketing immédiat et brutal : il ne s’opérera qu’en le faisant et en l’annihilant peu à peu.

 

Par des niches de résistance ?

Oui, on entrera dans un cinéma juste pour voir comment le film est créé, comment le film est fait avec des comédiens, etc. Pour voir des inconnues, en somme. On choisit ce type de cinéma. On pourrait faire du consommatoire rapide mais on a quelque chose de plus intime à dire.

 

Autour de quoi tourne ton projet actuel ?

C’est l’histoire d’un musicien qui est en train de perdre l’ouïe. Il a eu un gros moment de succès dans sa vie. Appartement et compagne correspondent à ça, mais il rencontre une jeune femme qui sort de prison. Il est entre cette vie de succès et une vie de futur faite de déclin, et se demande ce que son art va devenir. Le succès est trop souvent confondu avec l’art.

 

Voilà donc The Artist dans une version beaucoup plus actuelle !

Je ne l’ai pas vu, je ne sais pas.

 

C’était une blague ! Et donc, là, tu as tout le système de production “normal”.

J’essaye de me construire un environnement où je n’aurai pas à passer de Donoma à quelque chose de très encadré. Ce n’est pas évident pour la prod, mais on va trouver un terrain d’entente !

 

Il t’a donc cette fois fallu partir d’un scénario bien construit pour les financements.

Oui, que j’ai déconstruit ensuite pour écrire ce que je voulais vraiment tourner. La base est commune mais le traitement évolue sans cesse. Avec un tournage démarré le 23 avril 2012, le film devrait être prêt pour le début 2013.

 

Entretien d’Olivier Barlet

Source: africultures.com

 

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