La médecine traditionnelle africaine

La médecine traditionnelle africaine

Malgré les efforts faits pour mettre en valeur la médecine africaine traditionnelle [1], celle-ci semble en perte de vitesse. Les artisans de cet art s’en vont un à un, et comme en Afrique les secrets sont jalousement gardés et que les jeunes générations sont attirées ailleurs, ce savoir tend à se perdre avec le reste d’un savoir-faire immémorial. De plus, les forêts sacrées sont de moins en moins respectées ou disparaissent peu à peu à cause des feux de brousse. Or elles constituaient de véritables réservoirs de racines, d’écorces et d’essences d’arbres qui fournissaient de nombreux principes actifs. Toute une pharmacopée ancestrale est ainsi menacée.

 

La frange la plus cultivée de la société, paradoxalement, manifeste un intérêt certain pour l’ésotérisme et les savoirs cachés. C’est pourtant l’appauvrissement de la population qui représente pour ces connaissances la meilleure chance de survie. En effet, les produits de l’industrie pharmaceutique sont souvent hors d’atteinte des petites bourses. On se rabat donc sur la médecine traditionnelle, non seulement auprès de ses praticiens, mais aussi chez des amateurs qui ont quelques notions des herbes et des racines. On se soigne comme on peut… Est-ce vraiment moins cher, puisque le prix des animaux avec lesquels on paye les guérisseurs ne cesse d’augmenter ? On ne gagne l’hôpital que lorsque ces moyens-là ont échoué. Il est alors souvent trop tard. L’inverse est vrai aussi : quand les traitements modernes restent sans résultats, les malades s’accrochent volontiers à des pratiques séculaires. On parle de mystérieuses « maladies africaines », que seule cette médecine serait en mesure de guérir. On entre là dans une vraie zone d’ombre et, en fin de compte, le malade est assis entre deux chaises.  Nous avons demandé à Patrice Gnaba de faire le point sur ces questions [2].

 

Qu’est-ce que la médecine traditionnelle africaine ?

En Afrique, tout un ensemble de connaissances, de compétences et de pratiques a pour but d’entretenir la santé, de prévenir, diagnostiquer, soulager ou soigner les maladies. Cette médecine repose sur des théories, des croyances et des expériences bien particulières : contrairement à l’approche moderne, régie par les notions de mesure et de technique, elle est essentiellement fondée sur la transmission orale, la superstition, le tâtonnement et l’intuition – c’est-à-dire « un don inné ». Dans les pays d’Europe ou d’Amérique où d’autres populations l’ont adoptée, on l’appelle souvent médecine alternative ou complémentaire.

 

Qui concerne-t-elle ? 

Durant des millénaires, on a soigné à l’aide de médicaments tirés du monde végétal, minéral ou animal dont le secret s’est transmis de génération en génération. En Afrique, et plus particulièrement dans la sous-région ouest africaine, plus de 80% de la population continue de préférer ces produits. Ceci s’explique par les coûts trop élevés de l’industrie pharmaceutique et les conditions de vie de plus en plus alarmantes. Dans de nombreux pays en développement, 70% à 80% des habitants ont recours à une forme quelconque de médecine alternative comme l’acupuncture ou l’homéopathie.

Consultation d’un féticheur du Dahomey Photo SMA Strasbourg
Consultation d’un féticheur du Dahomey
Photo SMA Strasbourg

 

Comment fonctionne-t–elle ? 

Donner une idée claire de son fonctionnement nous paraît malaisé, vu l’ambiguïté et la complexité des procédures (s’il en existe) de ce secteur qui, quoi que l’on puisse en dire, bat son plein en Afrique.  La formulation des médicaments se fait de façon ponctuelle, lors de la consultation avec le malade. Certains sont fabriqués par le broyage de feuilles ou d’écorces. Les mélanges peuvent contenir des centaines de molécules potentiellement actives. Très souvent indéterminée et imprécise, la posologie peut rester approximativement la même. Toutefois, à la différence des produits pharmaceutiques, la qualité fluctue énormément, à cause des composants eux-mêmes et de facteurs tels que les conditions environnementales, la collecte, le transport et le stockage. L’élément actif peut ainsi varier considérablement. Les traitements modernes exigent des dosages précis et normalisés qui sont tributaires du poids du malade ou de la gravité de sa maladie. D’ordinaire, les guérisseurs traditionnels administrent à leurs patients une dose unique ou une combinaison de médicaments concoctée seulement lors de la consultation et fondée sur les symptômes observés.

Puisque les connaissances se transmettent de bouche à oreille, aucun test ne permet d’évaluer les propriétés de ces médications. Aussi dispose-t-on de peu de données scientifiques quant à leur efficacité ou à leur innocuité. C’est fort dommage car il semble bien que certaines plantes médicinales et certaines thérapies comme l’acupuncture ou les massages ont un véritable effet bénéfique. En règle générale, produits et pratiques devraient faire l’objet d’études plus approfondies. Alors que la rigueur est telle aujourd’hui que la mise sur le marché d’un médicament coûte des millions de dollars, la médecine traditionnelle africaine n’est quasiment soumise à aucune réglementation. Cela signifie qu’il existe quantité de faux médicaments et de faux praticiens, ce qui peut avoir des conséquences irrémédiables. D’autant plus que le mode de transmission des savoirs curatifs réduit les chances de développement de cette activité tant sollicitée en Afrique. Certains pays essaient toutefois d’introduire des règles et des normes.


 

Guérisseurs ou charlatans ?

Les consultations, brèves et ciblées dans la pratique médicale moderne, prennent parfois avec les guérisseurs des allures de divination. Pour déterminer l’origine de ce qui altère sa santé, le malade est interrogé longuement sur un grand nombre de sujets autres que les symptômes. Car la maladie n’est pas considérée de prime abord comme un dérèglement physique. Très souvent, à la fin de cette longue enquête, le praticien conclut que le patient a été envoûté ou ensorcelé.

Cérémonie avec sacrifice d’animaux au Togo Photo SMA Strasbourg
Cérémonie avec sacrifice d’animaux au Togo
Photo SMA Strasbourg

 

Entrent alors en jeu des rites d’exorcisme ou de désenvoûtement qui diffèrent d’un féticheur à l’autre, et notamment l’immolation de volailles et d’animaux de toute sorte. Nous avons demandé à un guérisseur de Kara la raison de ces sacrifices : « Ils ont une double signification, selon qu’ils sont faits avant ou après les soins. Avant, ils apaisent l’esprit du patient qui, ayant été irrité, a dégénéré dans cet état de maladie. Ils sollicitent surtout la permission et le concours des ancêtres, de qui on tient ce « don précieux », pour voir clair et mieux organiser le traitement. Après, les immolations, accompagnées de grand repas festifs, sont une action de grâce en l’honneur des esprits et des divinités pour sa pleine réussite. » Ce qui suscite en nous une interrogation : si l’on tient compte du prix de ces animaux sacrifiés et de ces banquets, il n’est pas sûr, en effet, que la médecine traditionnelle soit meilleur marché que l’autre.

Vente de gris-gris sur un marché togolais Photo Roby Bucher
Vente de gris-gris sur un marché togolais
Photo Roby Bucher

 

Quant aux plumes d’oiseaux, aux peaux de bêtes, aux crânes, animaux ou humains, tout ce bric-à-brac qui fait l’objet d’un engouement sans nom sur les marchés africains, ils sont utilisés comme talismans contre les sortilèges. On en confectionne des amulettes communément appelées « gris-gris » qui, prétend-on, assurent protection, puissance et force magique à qui les porte. Ceci s’explique en partie par la peur du danger permanent que représentent les maladies et les épidémies, et plus encore par le climat d’insécurité dans lequel baignent les sociétés de notre continent. De plus, l’idée hobbesienne que « l’homme est un loup pour l’homme » nous semble une réalité si profondément gravée dans la mentalité africaine que même un proche parent, avec la sorcellerie en arrière-plan, constitue un danger potentiel. Certains Africains « christianisés » cherchent plutôt une protection dans la Croix du Christ, avec bien sûr tout un syncrétisme embarqué.

Bien des gens croient que la médecine traditionnelle est sans danger, puisqu’elle est à base d’éléments naturels. Médications et pratiques peuvent cependant provoquer des réactions néfastes si elles sont de mauvaise qualité, si elles sont appliquées de manière inappropriée ou en même temps que d’autres. Il est important que les patients soient davantage conscients de la nécessité d’en faire un usage adéquat, mais aussi que les praticiens soient mieux formés et qu’ils collaborent entre eux et avec les autres intervenants médicaux.

[1] Il suffit pour s’en rendre compte de voir le nombre de bonnes publications et le succès des marchands ambulants lorsqu’ils se déplacent dans leurs véhicules munis de haut–parleurs.

[2] Patrice Gnaba est en année de Maîtrise de philosophie.

Par Alphonse Kuntz et Patrice Gnaba
 bleu

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