Kong Keng, 2 ans - le gamin cambodgien devenu guérisseur de masse 2

Kong Keng, 2 ans: le gamin cambodgien devenu guérisseur de masse

Kong Keng, 2 ans, a ouvert les yeux puis froncé les sourcils. Il avait l’air apeuré, confus devant cette foule en souffrance compacte, entassée dans l’unique pièce de sa petite maison en bois. À l’extérieur, une centaine d’estropiés attendait – des personnes en fauteuil roulant, étendues sur des civières ou rongées par la maladie. Phat Soen, 21 ans, la maman du garçon, avait installé une rangée de baumes à l’eucalyptus devant lui. Elle lui prenait la main pour le forcer à appliquer la crème sur les malades, son contact étant censé posséder puissant pouvoir guérisseur. Le plus jeune guérisseur cambodgien en activité a débuté sa carrière il y a deux mois.

Cette confiance aveugle envers l’enfant a débuté avec ce que les habitants qualifient de miracle. « Un miracle est arrivé à mon frère, explique Sung Bahn, l’oncle du garçon. Il est devenu paraplégique suite à un accident de moto. Les docteurs étaient incapables de le soigner, ni les Kru Khmers [les guérisseurs cambodgiens traditionnels]. Il est allé rendre visite à son neveu et celui-ci lui a demandé, “Tonton, que se passe-t-il ?” L’homme lui a répondu qu’il ne pourrait plus jamais marcher ; le garçon a trouvé quelques feuilles d’eucalyptus à infuser et en a fait du thé pour le vieil homme. Celui-ci a bu le thé, s’est levé, et a marché. »

bleu

Naviguez desormais sur notre site et accédez aux article de votre choix sans quiter votre profile facebbook. Pour le faire, cliquez sur ce lien:

Accedez au site

bleu

La nouvelle concernant les pouvoirs du garçon s’est vite répandue, et deux semaines plus tard – à la fin du mois dernier – l’histoire a été relayée dans les journaux nationaux. « 20 000 personnes sont venues ici le mois dernier dans l’espoir d’être soignées, explique Sou Hen, le chef du village. Jusqu’à maintenant, plus de 1 000 personnes ont reçu un traitement efficace de la part du nourrisson miraculeux. J’ai vu des gens muets retrouver la parole, et des paralysés se lever et marcher. »

 

Une vue de l’intérieur de la maison de la famille de Kong Keng
Une vue de l’intérieur de la maison de la famille de Kong Keng

 

Depuis que le tout petit guérisseur a fait la une des journaux, son village – Knor, dans la province de Kampong Cham, au Cambodge – est devenu la foire aux vendeurs deroulés aux escargots, de mangues salées et de cacahuètes. Les odeurs de poulet au barbecue et d’encens ont envahi l’atmosphère, et les haut-parleurs grésillaient à chaque annonce de type : « L’enfant magique dort, c’est pourquoi il est préférable que vous restiez silencieux » ou « L’enfant est en train de cueillir des herbes magiques avec sa mère et sera de retour dans deux heures à peine ! »

Choeun Sovannak, le cousin de Kong Keng, s’assied sur les marches de sa maison et transmet les feuilles et brindilles aux pèlerins dévoués. Le garçon identifie les feuilles et leurs pouvoirs guérisseurs, tandis que la foule de 200 personnes attend sagement ; ensuite, chacun plongera ses mains dans la grosse gerbe végétale. Au-dessus d’eux, un gros tas d’encens brûlé forme un nuage de fumée de couleur grise.

« Je suis venu ce matin avec le gouverneur, explique Hean Tuk, de la province de Kampong Cham. Son fils est tombé malade et il espère que la magie des feuilles pourra le soigner. « La plupart des gens doivent attendre, mais comme il s’agit du gouverneur, il a tout à fait le droit de passer devant. »

Les gens ordinaires en revanche, attendent deux jours pour être soignés, et encore plus s’ils veulent voir le garçon en personne. Bok Saray, de la région de Prey Chhor, m’a dit qu’elle avait dû attendre cinq jours pleins : « Je veux que le garçon soigne mes yeux, explique-t-elle. Les docteurs m’ont fait beaucoup d’opérations, mais toutes ont échoué. Je suis pauvre et j’ai peur de ne plus être en mesure de travailler très bientôt. »

 

Lin Bon Ton
Lin Bon Ton

 

Bok fait partie des centaines de personnes qui campent à l’intérieur du village. J’ai rencontré Lin Bon Ton de la province de Kampong Cham, dans son campement improvisé – quelques bambous aménagés sur une bâche. Sa fille était accroupie sur ses jambes malades, recroquevillées, et son fils était assis dans un fauteuil roulant d’un autre âge. « J’ai attendu neuf jours, explique-t-il. J’avais emmené mes enfants à l’hôpital, mais les docteurs ne pouvaient pas les soigner. Handicap International nous a donné des fauteuils roulants, mais ce n’était pas assez. Si mes enfants peuvent rencontrer le garçon, j’espère qu’il pourra faire en sorte qu’ils remarchent. »

 

Le baume à l'eucalyptus est prêt, direction la bénédiction
Le baume à l’eucalyptus est prêt, direction la bénédiction

 

Les pèlerins de Kong Keng croient tous que le nourrisson est doué d’un pouvoir surnaturel. « Les Cambodgiens croient que tout élément naturel possède aussi un esprit » dit Keo Vichith, qui vient d’écrire un livre à propos des croyances traditionnelles cambodgiennes. « Ces esprits auraient le pouvoir d’entrer dans les rêves des gens afin de leur transmettre de miraculeuses techniques de guérison. »

La religion cambodgienne est un salmigondis d’hindouisme, de bouddhisme, et d’animisme. Pour bien comprendre de quoi l’on parle, il faudrait s’imaginer visiter un pays occidental à Noël sans ne rien connaître de la culture, et se promener dans les rues en pensant que la fête repose sur un mélange de croyances populaires, de christianisme et de consumérisme outrancier.


 

Bahn Kong
Bahn Kong

 

« Je ne sais pas pourquoi mon fils est magique, mais il l’est, » explique Bahn Kong, le père du garçon – un homme timide qui a l’air d’avoir moins de 25 ans. « L’enfant a soigné son oncle, la nouvelle s’est répandue et à présent les gens viennent par milliers. Nous donnons les plantes magiques gratuitement, mais pour les inscrire sur la liste d’attente, les gens doivent donner un euro pour les temples bouddhistes locaux. Mais les stocks sont limités et parfois, ils doivent attendre leur plante durant plusieurs jours. »

Lorsque les gens veulent rencontrer l’enfant, ça leur coûte plus cher. « S’ils veulent voir l’enfant en personne, les frais s’élèvent à deux ou trois euros  » explique Bahn Kong. Cet investissement est précieux dans un pays où le salaire moyen s’élève à deux ou trois euros par jour. « Je cultive le riz, c’est pourquoi mes revenus annuels avoisinent les 740 euros annuel. Cependant les gens qui viennent chez nous ont rapporté à ma famille 1850 euros le mois dernier, dit-il. Certaines personnes disent que nous mentons pour avoir de l’argent – c’est leur conviction, pas la mienne. »

 

 

Kong Keng
Kong Keng

Pour entrer dans la maison du nourrisson magicien, j’ai dû soudoyer le chef du village avec l’équivalent de cinq euros. À l’intérieur, l’unique pièce était remplie. Le gouverneur était assis à côté d’un moine aveugle qui m’expliquait que le garçon s’apprêtait à lui redonner la vue. Le garçon et sa mère ont pris l’après-midi pour faire une sieste sur un lit en bois. Nous étions tous assis autour d’eux, obligés de les regarder.

Kong Keng s’est réveillé et Phat Soen, sa mère, manifestement fatiguée, a d’abord refusé de me parler. Après avoir câliner son enfant magique, elle m’a accordé une rapide interview. « Mon fils et moi sommes fatigués, nous ne dormons pas suffisamment. Les gens sont bruyants et exigeants, m’a-t-elle dit. Chaque jour, nous nous rendons à la forêt et mon fils nous montre du doigt les herbes magiques ; ensuite, nous les cueillons. Lorsque quelqu’un veut une bénédiction personnelle, il fait un don et le garçon le bénit d’un geste, ou en lui soufflant dessus. Il bénit également les bocaux d’huile d’eucalyptus que les gens peuvent par la suite appliquer sur leur nourriture. »

J’ai interrogé Phat Soen sur ce qu’elle avait prévu de faire avec tout cet argent. « Nous ferons des dons à chacun des temples de la région et participerons à l’installation de toilettes modernes et de pompes à eau potable dans notre village », m’a-t-elle dit. Et si les gens s’apercevaient de la fausseté manifeste de son entreprise ? « Si les gens pensent que je mens, c’est leur problème. » OK !

L’histoire du pauvre fermier et de son épouse – lesquels gagnent du jour au lendemain le triple de leur salaire annuel en un mois en monnayant la visite de leur petit garçon magique – commence à faire froncer quelques sourcils dans le coin. Mais au Cambodge, ce n’est pas perçu comme un affront siterrible envers ces pauvres éclopés amoncelés les uns sur les autres dans la queue devant la maison. « Nous avons affaire à un phénomène religieux, explique Dr Lee. Les religions du monde entier amassent un paquet d’argent ; en quoi cela devrait être différent pour celle-ci ? »

 

L'histoire du pauvre fermier et de son épouse 2

 

Personnellement, je n’ai été le témoin d’aucun miracle ; ceci dit, il était clair que les échanges entre le garçon et les gens n’étaient pas limités qu’aux seules guérisons. « La chose la plus importante pour ces gens, c’est d’espérer à nouveau, m’a dit Dr Lee. Si un pèlerin pense que le garçon va le guérir, il est possible que cela crée chez lui un effet placébo. »

J’ai également vu le garçon apporter des soins palliatifs, apportant du réconfort aux mourants et à leurs proches, en pleurs.

Le garçon magique du Cambodge, qu’il puisse guérir les maladies ou non, est le produit d’une croyance typiquement religieuse. Et, dans un monde où les esprits sont d’office plus importants que la réalité, des gens (nourrissons ou non) comme Kong Keng sont simplement l’incarnation de ce que les croyants doivent continuer à croire pour pouvoir continuer à vivre.

 

Nathan A Thompson

Source: vice

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS