Joseph Tchundjang Pouemi, le Keynes Africain

Joseph Tchundjang Pouemi, le Keynes Africain…

« La France est mal placée pour donner des leçons d’indépendance monétaire. […] La France est, en effet, le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie, dans des pays politiquement libres.» Joseph Tchundjang Pouemi

Je n’ai pas encore eu l’occasion de dire sur ce blog tout le bien que je pensais du seul et unique ouvrage écrit par l’économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouemi intitulé « Monnaie, servitude et liberté : la répression monétaire de l’Afrique« . Je ressens néanmoins une certaine frustration due au fait qu’il est très difficile d’obtenir des informations sur l’auteur qui semble totalement inconnu en France, et encore moins en Afrique. Grâce notamment à la puissance d’Internet, mes recherches à ce sujet ont connu récemment des développements significatifs qui me font poser la question : J.T.Pouemi ne serait-il pas, d’une certaine manière pour l’Afrique, ce que John Maynard Keynes fut pour le monde occidental ?

L’histoire de Joseph Tchundjang Pouémi, c’est un peu l’histoire de comment on devient un mythe. Il est l’homme d’un seul livre, comme Etienne de La Boétie (Discours de la Servitude volontaire, 1546 ou 1548) ou Thomas More (Utopie, 1516). De l’auteur de Monnaie, Servitude et Liberté (1981), on ne sait pas grand chose. On sait à peine à quoi il ressemblait, dans quelles circonstances exactes est-il mort, où repose t-il. Les Camerounais et les Africains se souviennent cependant que ce professeur d’économie fut en son temps l’un des très rares réputé au-delà des frontières de son pays, et surtout le seul à avoir laissé la trace de sa science, en un message que contient en lui-même le titre de son ouvrage.

« Monnaie, Servitude et liberté », sous-titrée « La répression monétaire de l’Afrique » ,une œuvre monumentale, est le fruit d’une réflexion sur les institutions de issus de Bretton Woods, notamment le FMI où l’auteur, professeur agrégé de Droit et Sciences économiques et disciple du prix nobel français Maurice Allais, a été fonctionnaire. Ce livre, dédié « A tous les enfants d’Afrique que l’intolérance a privés de la joie de servir la terre nourricière », marque une rupture radicale avec cette institution que l’auteur a quittée volontairement après avoir constaté qu’elle appauvrit l’Afrique plus qu’elle ne contribue à son développement. Cet ouvrage écrit en 1978-1979, publié en 1981, présenté par son auteur dans une dédicace comme une « tentative pour contribuer à la compréhension des douleurs de l’Afrique », constitue, après plus d’un quart de siècle, une mise en perspective unique et inégalée du sort fait à l’Afrique dans l’économie mondiale.

A travers la dénonciation lucide et argumentée de la dictature monétaire exercée sur l’Afrique – forme pervertie de la colonisation qui ne veut pas dire son nom – par le monde occidental et ses organisations, avec le FMI en tête, Joseph Tchundjang Pouemi nous offre une leçon de macroéconomie et d’économie monétaire. Il nous alerte : «Aujourd’hui, faute d’accorder aux questions monétaires l’attention qu’elles méritent, l’Afrique inflige à ses enfants, et plus encore à ceux qui ne sont pas encore nés des souffrances tout à fait gratuites. ». ça c’était en 1981! En 2011, 30ans plus tard, le monde a bien changé…sauf l’Afrique.

Les problèmes soulevés concernent en premier lieu l’Afrique et les Africains, à la fois et, d’une certaine manière, responsables et victimes.

Le grand mérite de l’auteur est de dévoiler, de manière tout à fait compréhensible pou profane, le fonctionnement réel de la monnaie qu’il définit comme « une créance à vue sur le système bancaire » – et de montrer comment, la méconnaissance de ce fonctionnement, y compris chez les experts, est un frein puissant au développement de l’Afrique où « on croit ou on fait croire que la banque prête de l’argent qu’elle a ou quelle importe d’ailleurs, ou qu’elle collecte d’on ne sait où (…).

Cette situation parait tellement aberrante qu’elle semble incroyable. Il ne faut pourtant pas s’y tromper. A l’époque de la maturation des idées du professeur Tchundjang Pouémi, au cours des années 1970, rares sont les Africains qui étaient capables d’élucider les phénomènes monétaires. En même temps, je ne sais pas s’il y en a davantage aujourd’hui. En tout cas, moi, je cherche toujours. Il savait s’adresser au public, il savait écrire ; ce qui n’est pas vraiment donné à tous les économistes. Son sujet le passionnait ; il considérait que la monnaie était le « phénomène social par essence ». Tchundjang avait fait ses études (brillantissimes) en France, et pas auprès de n’importe qui : ancien élève du futur Nobel Maurice Allais, ancien disciple de Jacques Rueff, ancien lauréat à Clermont-Ferrand, il intégra l’école des statisticiens de l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (Insee) à Paris. Après son Doctorat de Sciences Economiques en 1968, il était retourné enseigner en Afrique. Malgré ses atouts, ce chercheur dans l’âme savait ne pas franchir la barrière : il considérait fondamentalement que la science (économique) devait être mise à la disposition de l’art (de la politique). Chose assez peu évidente dans la communauté des économistes.

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Pour plus de détails, lire le livre ci-dessous

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Joseph Tchundjang Pouémi a eu la chance d’appartenir à une génération, à un temps où l’on croyait résolument à l’aventure de l’indépendance en Afrique. C’est-à-dire à une époque où tout ke monde avais une bourse pour étudier à l’Etranger, et où la question de rentrer « servir la terre nourricière » était une évidence. Le professeur Tchundjang s’inscrit dans le cadre très traditionnel du grand homme parmi les siens. Sa génération a emporté avec elle une question et sa réponse : est-il encore possible de faire un grand Professeur au Cameroun, en Afrique ? Non. Personne là bas n’attend de Professeur. Ni l’Institution ni les étudiants. Il y a d’autres urgences à traiter, et elles sont toutes très terrestres, très primaires. Les Tchundjang ont été sauvés de beaucoup de futilités. Ces hommes-là savaient que la véritable subversion consistait à dénoncer l’ignorance, à conquérir le savoir et à l’enseigner. Ils y ont consacré leur vie. Ils ont ainsi échappé à la matrice dans laquelle nous sommes plongés actuellement. Saurions-nous en sortir et reprendre le flambeau?

 

Source: immigrechoisi

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Du franc CFA à l’euro : Joseph Tchuindjang Pouemi, monnaie, servitude et liberté

Redécouvrir l’œuvre de Joseph Tchuindjang Pouemi n’est pas seulement se pourvoir d’un moyen essentiel pour « comprendre les douleurs de l’Afrique » , mais plus généralement pour resituer la monnaie comme « phénomène social par essence » . Alors que règne aujourd’hui, notamment dans les zones euro et dollar, un monétarisme qui considère la monnaie comme une valeur en soi, Tchuindjang Pouemi nous montre au contraire qu’elle est une allocation de crédit dont la légitimité dépend de l’usage que l’on en fait.

Elle est en ce sens l’attribut de toute souveraineté nationale car de son allocation dépend le futur que l’on veut donner à son pays. Il n’est donc pas étonnant que toute oligarchie veuille cacher ce rôle et en faire l’instrument de son pouvoir pour perpétuer sa domination au détriment des peuples. Au début de son livre, Monnaie, servitude, liberté : la répression monétaire en Afrique , écrit en 1979-1980, l’économiste camerounais met bas les masques : « Il convient qu’en Afrique la monnaie cesse d’être le territoire du tout petit nombre de “spécialistes” qui jouent aux magiciens. » Et il ajoute :  « Aujourd’hui, faute d’accorder aux questions monétaires l’attention qu’elles méritent, l’Afrique inflige à ses enfants, et plus encore à ceux qui ne sont pas encore nés, des souffrances tout à fait gratuites. »

Nous sommes aujourd’hui en août 2012, plus de trente ans après que Tchuindjang Pouemi eut publié son ouvrage, et non seulement sa critique dévastatrice du franc CFA reste plus juste que jamais, mais elle s’applique tout aussi bien à l’euro, car dans les deux cas, ceux qui ont inspiré la création de ces monnaies se sont abreuvés et s’abreuvent à la même source. Il est ainsi ironique – mais logique – que les maux infligés aux peuples colonisés par les anciens colonisateurs soient aujourd’hui infligés par ceux-ci à leurs propres peuples. Le dénominateur commun est le viol des souverainetés nationales et des libertés individuelles au profit d’une même oligarchie, inspirée par une tradition monétariste qui remonte aux cités grecques prédatrices et trouve aujourd’hui son expression dans l’impérialisme monétariste de ses successeurs financiers et marchands anglo-américains. Ceux qui ont condamné Socrate sont toujours les ennemis, sous une autre apparence physique mais issus d’une même matrice idéologique, que nous devons combattre et écarter du pouvoir.

Disciple de Maurice Allais et ayant présenté sa thèse de sciences économiques sous la direction de Pierre Massé, Tchuindjang Pouemi s’inscrit dans la tradition française de l’économie physique productive et de la planification indicative, à l’opposé du néo-libéralisme dominant depuis plus de quarante ans dans le monde. Je me sens d’autant plus proche de lui qu’il a commencé ses études à Clermont-Ferrand, dans cette Auvergne dont vient toute ma famille, et que j’ai moi-même rencontré Allais et ses proches en partageant un engagement commun pour la séparation des banques d’affaires, de dépôt et de crédit – le Glass-Steagall de Roosevelt, repris en France et rattaché à notre conception de Banque nationale et d’un Conseil national du crédit. Ainsi l’on peut dire, ironiquement, que le jeune économiste partisan de l’indépendance du Cameroun appartenait à l’école française de science économique, alors que les colonialistes néo-libéraux se trouvaient, eux, du côté de l’école monétariste britannique !

La monnaie, expression de la souveraineté, est pour Tchuindjang Pouemi l’élément essentiel à examiner pour voir si derrière les belles paroles, il y a des actes qui les incarnent. Or « le franc CFA est en fait un instrument de la permanence de la colonisation française en Afrique… La France est le seul pays au monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie, et rien que sa monnaie, dans des pays politiquement libres ». Aujourd’hui, trente ans après, la situation de dépendance de l’Afrique n’a pas changé. Les Etats qui relèvent du franc CFA n’ont aucune maîtrise de leur monnaie. Le fait que le Trésor public français soit placé au-dessus des banques centrales BCEAO et BEAC constitue un viol de souveraineté. Ainsi la dévaluation de 50 % en 1994 a sapé les fondements d’une classe moyenne émergente et servi uniquement les fortunes colossales de l’oligarchie au pouvoir, qui met ses avoirs à l’abri dans des paradis fiscaux et achète d’immenses propriétés immobilières en Europe. Quitte à faire éduquer ses enfants, se soigner et mourir chez nous ou aux Etats-Unis, faute d’avoir prévu des investissements sociaux dans son propre pays. Cela a été bien entendu aggravé par le fameux consensus de Washington, que le Fonds monétaire international (FMI) a appliqué en exigeant que les pays africains pratiquent des coupes claires dans les budgets sociaux, d’éducation et d’infrastructure. Provoquant à la suite une émigration que les pays européens ne veulent plus accueillir et chassent avec leurs bateaux, leurs avions et leur police. Ainsi s’est mise en place cette machine infernale, avec sa conséquence : les terribles inégalités sociales en Afrique et les « problèmes » de l’immigration chez nous, avec désormais en Europe une forme de ségrégation intérieure redoublant le néo-colonialisme par la monnaie à l’extérieur.

Le franc CFA avait d’ailleurs été créé avant les indépendances, puis simplement rebaptisé après, sans que son mécanisme fondateur n’en soit modifié. Il a servi ainsi de relais aux politiques de ce FMI que Tchuindjang Pouemi traitait à juste titre de « fonds de misère instantanée », n’en déplaise à Mme Lagarde, M. Strauss-Kahn et tous ceux qui les ont promus.

L’économiste camerounais voulut toujours rester un professeur auprès de ses élèves, pour former les générations futures à Yaoundé, Douala et Abidjan, hors du cercle de déraison de la politique compradore des « élites » africaines. Il refusa donc les propositions que lui firent Ahidjo ou Houphouët Boigny d’entrer dans leurs gouvernements. Universitaire, il était en même temps une référence de morale et de justice politique, et si l’on ne sait pas exactement s’il mourut assassiné, sa disparition servit bien les intérêts en place à un moment où se consolidaient l’exploitation et l’injustice.

Ma pensée va ici aussi à Thomas Sankara, Sylvanus Olympio et Félix-Roland Moumié, qui menèrent le combat politique pour la justice et le payèrent de leur vie, ainsi qu’à mon ami Renaud Vignal, qui dirigeait le cabinet de Jean-Pierre Cot au moment où tous deux tentèrent d’abolir la Françafrique et furent tués politiquement par la Mitterrandie.

Ces souvenirs me ramènent aussi à l’erreur – une erreur, pire qu’un crime – de la quasi-totalité de la gauche européenne, qui ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre que la cause de la décolonisation économique et culturelle en Afrique rejoignait la cause de la justice sociale et de la participation réelle au pouvoir en Europe, et même se confondait avec elle. Nous portons aujourd’hui encore les stigmates de cette erreur.

Plus profondément peut-être, nous l’avons dit au départ, la critique fondamentale que fait Tchuindjang Pouemi du franc CFA vaut aujourd’hui pour l’euro. Son existence dépouille en effet de la souveraineté monétaire les pays membres de l’Union européenne, au profit non pas d’une entité supérieure bienveillante mais d’un conglomérat de financiers, de banquiers d’affaires et de fonctionnaires qui ont mis les économies sous tutelle financière et monétariste, faisant prévaloir les intérêts du court terme sur les investissements à long terme, physiques et sociaux, gages d’avenir. Aux profiteurs de la Françafrique succèdent ainsi les lobbyistes de Bruxelles, qui écrivent trop souvent les textes que reprennent des fonctionnaires ayant perdu le sens de l’intérêt public et disposant de moins de moyens que leurs interlocuteurs.

L’on passait il y a plus de quarante ans un film intitulé « La Cina é vicina », la Chine est voisine, frappé du coin de l’idéologie « maoïste » occidentale. Nous pourrions aujourd’hui dire avec bien plus de pertinence que l’Afrique est voisine : nous souffrons de la même maladie monétariste qui peu à peu a tout contaminé dans l’économie mondiale. Ceux qui ne me croient pas peuvent le demander aux Grecs, aux Espagnols et si nous continuons ainsi, se le demander bientôt à eux-mêmes, en France.

Heureusement, la pensée de combattants comme Joseph Tchuindjang Pouemi reste bien vivante et nous encourage, par delà les années, dans notre propre combat, pour lui donner la dimension que nos prédécesseurs européens n’ont pas su ou voulu reconnaître.

Jacques Cheminade

Source: jacquescheminade

 

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