Michael Fassbender et Chiwetel Ejiofor, dans le dernier film du Britannique, 12 Years a slave. © DR

“Je veux faire des films, pas de l’argent”, Steve McQueen, cinéaste intransigeant

Il enflamme Hollywood en réveillant la violence d’histoires vraies enfouies dans les mémoires. Rencontre avec Steve McQueen, réalisateur de “12 Years a slave”.

Son homonymie avec un acteur célèbre aurait pu lui sembler malencontreuse, ou simplement peu pratique. Mais Steve McQueen ignore superbement la star qui l’a précédé. « Question suivante », répond-il quand on l’invite à nous ­parler de son patronyme. Et quand on s’enquiert de sa famille, originaire de la Grenade : « Question suivante. » On ose demander ce que faisaient ses parents : « Ils travaillaient ! »

Massif, ce cinéaste britannique de 44 ans impressionne aussi par un tempérament étonnamment irascible. L’atmosphère est ­tendue ; la rencontre, dans un hôtel parisien, un mauvais moment à passer… Mais, au fond, qu’importe, puisque la parole malgré tout se livre, aussi réfléchie, généreuse et profonde qu’elle se plaît à être cassante et lapidaire.

L’intransigeance de ce Steve McQueen pas du tout séducteur exprime aussi une attitude envers le cinéma. Il n’y est venu qu’en 2008, alors qu’il était depuis plusieurs années un créateur reconnu dans le domaine des installations vidéo, un artiste d’envergure célébré par le prix Turner en 1999. C’est avec cette autorité qu’il a abordé la réalisation. Montrant d’emblée une maîtrise impressionnante. Et s’attaquant à des sujets ambitieux, chargés de vérité, de souffrance : dans Hunger,la grève de la faim de l’Irlandais Bobby Sands, membre de l’IRA ; dans Shame,l’addiction maladive à la pornographie.

Et aujourd’hui, l’esclavage dans 12 Years a slave, adaptation d’un récit publié aux Etats-Unis en 1853 (et désormais disponible sous le titre Douze Ans d’esclavage,aux éditions Entremonde). Avec ce nouveau film, qui a touché aux Etats-Unis un large public, Steve McQueen laisse sa grande rigueur formelle évoluer vers une forme de cinéma plus classique. Mais il ne relâche en rien la tension de son regard, qui continue à nous faire voir la réalité en face. Avec une dureté salutaire, naturelle chez lui.

 

Il semble que vous ayez gardé un souvenir assez dur de votre scolarité à Londres : est-ce parce que vous avez été victime d’attitudes racistes ?

Pas d’attaques personnelles, non. Mais les élèves étaient encore prisonniers de leur classe sociale. Quand je suis ­retourné dans mon lycée, pour une ­remise de prix, il y a onze ans, le directeur a fait un discours disant que, dans les années 80, à l’époque où j’y étais, ce lycée était institutionnellement raciste, car les seuls élèves dont on se préoccupait vraiment étaient ceux qui, venant de milieux favorisés, avaient des chances d’aller à Cambridge. Les élèves noirs ou de milieux défavorisés ne comptaient pas. C’était quelque chose que je savais, mais de l’entendre dit à voix haute et très officiellement, c’était à la fois étrange et très intéressant.

 

Quand avez-vous compris que vous pourriez trouver votre voie dans l’expression visuelle ?

Depuis le tout premier jour ! J’ai toujours dessiné, c’était dans mes gènes. Il n’y a pas eu de révélation me faisant soudain comprendre que j’étais un artiste. J’ai simplement fait ce que j’aimais, toujours. Après le lycée, je suis entré dans une école d’art, j’ai passé une année pendant laquelle tout le monde était libre d’imaginer devenir photographe, graphiste, peintre… J’ai choisi les beaux-arts. Je voulais peindre. Mais du jour où j’ai mis la main sur une caméra, tout a changé. Je n’ai plus pensé qu’à faire des films, faire de l’art avec le langage du cinéma.

“Le cinéma,
c’est le pouvoir du récit,
comme le roman.”

 

Vous avez tourné trois films de cinéma après avoir réalisé, quinze années durant, des films d’art et des installations vidéo. Votre regard change-t-il d’une discipline à l’autre ?

Non, je suis un artiste, c’est tout. La différence, c’est que l’art est abstrait, comme la poésie, qui se sert du langage d’une manière fragmentée. Le cinéma, c’est le pouvoir du récit, comme le roman. On utilise donc les mêmes mots, qu’on fasse des films d’art ou des films commerciaux, mais on utilise ces mots différemment. Les écrivains qui sont aussi des poètes ont la même expérience que moi.

 

Dans une de vos créations les plus connues, Charlotte (2004), vous filmez en gros plan l’œil de Charlotte Rampling et votre doigt qui le touche. Est-ce une volonté de déranger, justement, le regard ?

Mon envie n’était pas de déranger. Je n’avais jamais rencontré Charlotte Rampling. Je l’avais bien sûr vue au ­cinéma et dans les magazines, mais toujours dans des images. Ce qui m’intéressait, c’était d’accéder à son visage directement, comme si je retraversais à l’envers toutes les images d’elle, pour arriver à sa présence réelle. Quand j’ai touché son œil, j’ai eu une décharge électrique, et Charlotte aussi. C’était très étrange. La peau autour de l’œil de Charlotte était lourde. C’était comme un bijou dont la beauté se cachait sous un voile.

Charlotte, 2004. © DR

Charlotte, 2004. © DR

 

Tous vos films de cinéma racontent des expériences humaines extrêmes. Il y a quand même là une envie de défi ?

Oui et non. Pour que je tourne un film de cinéma, et que j’accepte donc tous les sacrifices que ça représente, il me faut une raison très forte. Par exemple, l’histoire de Bobby Sands et des grévistes de la faim, que je racontais dans Hunger. Une histoire forte parce qu’elle n’avait jamais été racontée. Dix hommes étaient morts dans une prison britannique après avoir cessé de s’alimenter en signe de protestation, et tout le monde faisait comme si ça n’avait jamais existé. Voilà pourquoi il fallait faire ce film. Ça a peut-être quelque chose d’un défi, mais il s’agit d’abord pour moi d’exprimer ce qui fait surgir des émotions violentes.

 

Vos films donnent le sentiment que vous montrez des choses jusque-là invisibles…

Effectivement. Quand Hunger est sorti, les Anglais ont reconnu pour la première fois les atrocités commises dans la prison de Maze, en Irlande du Nord. Le film a permis de libérer une parole, des gens ont admis ce qu’ils avaient toujours refusé de reconnaître. La même chose se produit avec 12 Years a slave, qui ouvre une discussion sur l’esclavage qui n’avait jamais eu lieu. C’est comme une pierre qu’on jette à la surface d’un lac et qui déclenche un effet de vague.

“Je veux raconter les histoires
qu’on cache sous le tapis.”

 

Le pouvoir du cinéma est de nous obliger à voir ?

Le pouvoir du cinéma est énorme. Mais je ne suis pas engagé dans une croisade. Je suis un cinéaste, un conteur d’histoires. Je participe à l’industrie du divertissement. Avec la volonté de raconter les histoires qu’on cache sous le tapis.

 

Montrer l’esclavage, c’est faire apparaître ce qui était caché ?

Je n’avais vu aucun film montrant vraiment la réalité de l’esclavage, qui a pourtant duré quatre cents ans. La Seconde Guerre mondiale n’a duré que cinq ans, et les films sur cette guerre et sur l’Holocauste sont devenus un genre à part entière, et des classiques du cinéma. Mais des films sur l’esclavage, il y en a eu si peu, à peine une vingtaine. Les gens ont toujours eu peur de cette période de l’Histoire, et c’est compréhensible car c’était horrible, violent, infâme. Ça ne peut qu’embarrasser tout le monde, mais il faut pourtant regarder les choses en face, montrer ce passé pour comprendre notre présent et comprendre aussi, possiblement, notre avenir.

 


Comment en êtes-vous venu à raconter l’histoire vraie que retrace 12 Years a slave ?

Je voulais parler d’un Noir américain qui vivait libre dans le Nord des Etats-Unis et était arraché à la vie normale qu’il menait pour être réduit à l’état d’esclave, dans le Sud. Un homme auquel tout le monde pouvait s’identifier. Mon idée n’était pas de raconter le destin d’un Noir venu d’Afrique, car cela avait été fait dans la série téléRacines, en 1977. Le scénario n’était pas facile à développer.

Ma femme, Bianca Stigter, qui est historienne, a commencé des recherches et a découvert ce livre, 12 Years a slave, de Solomon Northup. Elle me l’a apporté en me disant :« Je crois que j’ai trouvé ce que tu veux. » C’était vraiment un euphémisme, car chaque page de ce livre racontait exactement ce que j’avais voulu faire sans y parvenir. Les détails donnés, le sentiment d’un récit lyrique, tout était à couper le souffle. Quand j’ai terminé cette lecture, je m’en suis voulu de n’avoir pas eu connaissance de l’existence d’un tel livre. Et puis j’ai réalisé que personne, autour de moi, ne le connaissait.

 

Un téléfilm adapté du même livre avait été diffusé en 1984 par la télé américaine, mais il a été oublié, aussi…

Sans même s’arrêter à ce téléfilm de Gordon Parks, Solomon Northup’s Odyssey,on doit souligner que le livre a été publié il y a cent soixante ans. Et pendant tout ce temps, il est resté dans l’ombre. Pourquoi est-ce que je connais Anne Frank et pas Solomon Northup ? Pour moi, ce livre était l’équivalent, dans l’histoire de l’Amérique, du Journal d’Anne Frank.

“L’esclavage était une industrie
mondiale qui dépassait
largement les Etats-Unis.”

 

Il fallait donc un cinéaste extérieur aux Etats-Unis pour dire toute l’importance de ce livre ?

Je ne me considère pas comme quelqu’un d’extérieur aux Etats-Unis. Mes parents sont venus des Antilles, et je fais partie de cette diaspora. La seule différence entre moi et des Noirs américains, c’est que leurs ancêtres ont pris le chemin qui partait à droite et les miens, celui qui partait à gauche. La mère de Malcom X venait de la Grenade, où mes parents sont nés. Colin Powell, Sidney Poitier, Marcus Garvey, Harry Belafonte, tous ces gens-là sont issus de familles des Antilles. L’esclavage était une industrie mondiale qui dépassait largement les Etats-Unis.

 

Votre film montre un monde où les sentiments n’ont plus leur place : tout est haine ou indifférence, endurcissement…

Non, il y a des sentiments très profonds dans ce film ! Bien sûr, pour survivre, Solomon doit mettre ses sentiments de côté. Mais il ne peut pas devenir aussi inhumain que le monde où il se retrouve. S’endurcir totalement lui est impossible. Il reste un être humain. Les forces de l’esprit lui permettent de tenir. C’était, de toute façon, le seul choix qui restait aux esclaves, mes ancêtres : décider de ne pas mourir. Subir des ­situations inhumaines, endurer la souffrance, mais vivre. Tenir bon, pour l’amour de leurs enfants.

 

 

Une scène très impressionnante montre Solomon pendu, ses pieds touchant à peine le sol, et les autres esclaves obligés de l’ignorer…

S’ils décident de l’aider, ils seront pendus à côté de lui. Avec cette scène, je voulais montrer l’esclavage comme une torture physique et mentale. Je me souviens d’avoir tourné un film dans une mine en Afrique du Sud et res­senti ce climat de terreur : les gens faisaient comme s’ils ne nous voyaient pas, ils avaient été habitués à obéir à une loi. C’est quelque chose qui a existé dans tous les pays où la terreur a régné, dans les régimes fascistes, dans la France occupée. Et ça existe encore.

 

Vous semblez avoir voulu éviter le sentimentalisme d’un certain cinéma américain…

Oui, ce qui m’intéresse, c’est la réalité, montrer ce qu’elle était et ne pas utiliser cette reconstitution à une autre fin. Soit on fait vraiment un film sur l’esclavage, soit on ne fait rien. Je ne voulais pas d’une vision édulcorée. Pourtant, l’histoire semble un conte. Un conte très sombre qu’auraient pu écrire les frères Grimm. Solomon est jeté dans un monde tellement terrible que ça ne semble pas réel. Quand j’ai lu le livre, je me disais : est-ce de la science-fiction ? Cela a-t-il bel et bien eu lieu ?

 

Votre film arrive après Le Majordome et d’autres films signés par des cinéastes noirs abordant la question des discriminations raciales. Le signe d’un vrai changement ?

Absolument, quelque chose s’est produit. Je ne sais pas combien de temps cela durera. On ne peut mésestimer, dans ce phénomène, le rôle du président Obama. Avec ce président noir, une autre perspective est apparue, le droit à une expression nouvelle a été donné. Ceux qui ne voulaient pas soutenir ce genre de projets le font. Et peut-être même que certains se disent que ces histoires ont aujourd’hui des atouts commerciaux. Il y a encore beaucoup de films à faire sur l’esclavage. Non pas que ce soit une obligation morale. Mais il s’agit d’histoires très prenantes, très fortes, voilà pourquoi il faut les raconter. Parce que les gens voudront ­aller au cinéma pour voir quelque chose de jamais vu.

 

Le retentissement de 12 Years a slave aux Etats-Unis vous ouvre les portes de Hollywood : êtes-vous intéressé par cette opportunité ?

Les gens pensent qu’il n’y a que cette voie, Hollywood. C’est une illusion. Ma motivation n’est pas là. Je veux seulement faire les meilleurs films possibles. A Hollywood ou ailleurs. De toute façon, je ne sais pas ce que c’est, Hollywood. J’y suis peu allé. J’y ai rencontré des gens très bien, curieusement. Mais ça reste loin de moi, car je n’ai jamais mêlé l’art au monde des affaires. Sinon, je porterais des chemises à rayures avec des bretelles, je travaillerais à Wall Street ou à la City de Londres. Mais l’argent est la dernière chose à laquelle je pense. Le fait que 12 Years a slave soit devenu un tel succès est une surprise. Je comprends que ça intéresse beaucoup de gens, qui me voient comme un cinéaste capable de faire un succès au box-office. Mais je veux faire des films, pas de l’argent.

 

 

 Steve McQueen en quelques dates

1969 Naissance à Londres
1993 Bear, premier film d’art qui le fait connaître.
2003 Exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
2008 Hunger, premier film de cinéma, Caméra d’or au festival de Cannes.
2013 Grande rétrospective de ses créations d’art contemporain au Schaulager de Bâle.
2014 12 Years a slave dans la course aux oscars.

 

 

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS