Historiciser les tirailleurs sénégalais

Historiciser les tirailleurs sénégalais (Par Anthony Guyon)

Banania, coupe-coupe, chéchia, chair à canon, cristallisation des pensions, voici les mots qui ne cessent de revenir dès que l’on évoque l’histoire des tirailleurs sénégalais. Leurs combats, leur vie de militaires, leurs expériences combattantes ont trop longtemps été envisagées sous un œil caricatural. Heureusement, l’histoire scientifique derrière Marc MICHEL, Colette DUBOIS, Hélène d’ALMEIDA-TOPOR, Danièle DOMERGUE-CLOAREC, Jacques FRÉMEAUX et Jean-Charles JAUFFRET a ramené cette histoire dans une vision détachée de tout manichéisme.

L’ouvrage de Julien FARGETTAS s’inscrit à la suite des travaux de ces chercheurs aguerris et embrasse la thématique des tirailleurs sénégalais dans toute sa complexité. Ces 382 pages sont en fait le résumé d’une thèse soutenue l’an passé à Aix-en-Provence après un travail de recherches d’une décennie. Il se concentre ici sur la Seconde Guerre mondiale, même si des sources inédites lui permettent d’éclairer la période s’étalant de 1914 à 1939.

Archives nationales, SHD, CAOM, CHETOM, archives départementales et témoignages sont ici les sources utilisées pour mieux comprendre l’expérience du tirailleur au cours de ce conflit. À de nombreuses reprises, cet officier d’active reconnaît avec humilité manquer de sources sur certains éléments et préfère le silence à une interprétation reposant sur une absence de sources. Résistant, prisonnier, indigène, combattant, Français libre, soldat de Vichy, soldat de l’armée américaine, paysan, amant, rebelle, voici les multiples casquettes revêtues par ces soldats et mises en avant par l’auteur. Le lecteur croule sous l’information et la masse d’archives retranscrites dans un style synthétique. Nous disposons ici d’un des rares ouvrages qui retracent l’histoire des tirailleurs sénégalais avec la vérité comme seul objectif.

Julien FARGETTAS nous propose de revenir sur l’ensemble des rôles joués par les tirailleurs au cours du conflit, puis accorde une attention particulière à la dialectique entretenue avec les Allemands, enfin au-delà du combat il envisage les tirailleurs sénégalais dans leur globalité depuis leur recrutement en Afrique jusqu’aux dans leurs villages en passant par leur place dans l’historiographie et la mémoire françaises.

 

I. Les tirailleurs sénégalais au cœur de tous les combats.

À la différence de la Grande Guerre, l’utilisation des tirailleurs sénégalais s’est faite sur toute la durée du conflit et l’ensemble des fronts. La Plan de 1937 avait fixé les objectifs à atteindre en cas de guerre. Ce dernier espérait recruter dans les colonies 300 000 soldats et 200 0000 travailleurs. Sur ce total : l’AOF devait fournir 178 000 hommes et l’AEF 15 000. Les hommes seraient recrutés sur la base du volontariat et du tirage au sort. Malgré la propagande relayée par les élites politiques et religieuses locales, seuls 125 000 sont recrutés en Afrique. D’autant que dès juin 1940, les envois vers l’extérieur du continent africain sont suspendus. Mais l’histoire des tirailleurs au cours de ce conflit ne fait que commencer : à partir de 1941, ce sont à la fois la France libre et Vichy qui recrutent en Afrique. Malheureusement, les sources ne permettent pas d’envisager la part de l’engagement volontaire au sein de la France libre, point qu’il aurait été vraiment intéressant à développer. Après 1943, des tirailleurs prisonniers en 1940 parviennent à s’évader et rejoignent les groupes résistants. En avril 1945, certains sont même découverts en Allemagne et s’engagent au sein de l’armée américaine.

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Si Julien FARGETTAS analyse avec précision les combats de 1940, le lecteur a des difficultés à cerner exactement les zones dans lesquelles ont combattu les tirailleurs sénégalais après cette date et bien sûr le nombre qui ont été engagés, mais sur ce dernier point le manque de sources empêche tout recensement précis.

En revanche l’auteur se montre plus prolixe sur les formes de ce combat. Il nous décrit avec précision la tenue de ces troupes avec leur fameuse chéchia. En 1943, ils prennent la tenue américaine tout en conservant la chéchia et le coupe-coupe. Comme l’avait montré Marc Michel pour la Grande Guerre, les cadres sont d’une importance capitale. Le gradé qu’il soit blanc ou indigène offre une figure paternelle au tirailleur et permet d’obtenir le meilleur d’eux-mêmes. À la page 92, Julien FARGETTAS souligne qu’aucun effort n’a été mené au cours de l’entre-deux-guerres pour développer le corps des sous-officiers indigènes. Nous apporterons un bémol à cette affirmation, les archives de Moscou révèlent une école pour les sous-officiers indigènes à Fréjus particulièrement active entre 1928 et 1932.

Le tirailleur a donc été de tous les combats au cours de cette guerre, cela lui a permis d’atténuer son statut de « soldat à part », mais son rôle n’a pas été reconnu à sa juste mesure. Ainsi, en 1944 après le débarquement en Provence, en remontant vers le Nord ils doivent céder leur équipement à d’anciens FFI ou des militaires français et européens. D’après une note de l’État-major, ce « blanchiment » a lieu afin que les soldats noirs ne subissent pas les rigueurs du climat du Nord-est. Mais officieusement, il s’agit bien de montrer aux Alliés une armée dans laquelle les coloniaux ne sont qu’une force d’appoint.

Contrairement à nombre de prétendus travaux sur les troupes coloniales, Julien FARGETTAS ne prend à aucun moment une position manichéenne. S’il revient avec précision sur les horreurs dont été victimes les soldats noirs (voir la partie suivante), il ne nie à aucun moment les exactions commises par les tirailleurs. Comme il le dit à la dernière page (p.320), l’histoire n’est pas à sens unique : les colliers d’oreilles et des décapitations ont bien existé, en revanche cela n’a pas été systématique.

 

II. L’ennemi allemand.

L’adversaire auquel les tirailleurs sont le plus confrontés est en toute logique l’Allemand avec lequel ils partagent un vieux contentieux. C’est sur cette dialectique que l’auteur, dont le mémoire de Maîtrise portait sur les massacres au sein du 25ème RTS par les troupes allemandes en juin 1940, est le plus précis et le plus pertinent. Julien FARGETTAS rappelle comment dès 1915 l’État-major allemand avait condamné par un mémoire les techniques de combat des tirailleurs sénégalais utilisant leur coupe-coupe pour mutiler et égorger leurs victimes. Cette dénonciation répondait aux accusations françaises sur les actes de barbarie commis contre les enfants en Belgique et dans le Nord de la France. La Grande Guerre donna aux tirailleurs une vraie place au sein de l’armée française qui recourut à ces derniers pour l’occupation de la Ruhr. Les Allemands vécurent cela comme une humiliation supplémentaire avant que le « scandale » ne franchisse les frontières : Angleterre, États-Unis, pays scandinaves prenant faits et causes pour les Allemands. Une gigantesque campagne internationale connue sous le nom de « Die Schwarze Schande » condamna la France (sur ce point, voir l’ouvrage de Jean-Yves LE NAOUR, La Honte noire : l’Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1915-1945, Hachette, 2004).

Goebbels dès les années 1930 insistait sur leur sauvagerie et démontrait ainsi que la France n’était pas une nation du niveau de l’Allemagne. L’utilisation de troupes noires ne serait-elle pas la preuve de la décadence de la France. Cette haine aboutit sur des massacres de tirailleurs au cours de la campagne de mai-juin 1940 dans l’Oise, la région de Lyon, les alentours de Compiègne. Bien souvent les Noirs étaient séparés des prisonniers blancs et passés par les armes. Malgré l’armistice, la violence allemande ne diminua pas, les soldats allemands retiraient les plaques d’identification des tirailleurs, ce qui empêchera l’identification de nombreux cadavres. On a peine à prendre conscience de l’ampleur de ces massacres, à Erquinvilliers, c’est une fosse commune avec 36 cadavres qui a été découverte. Ces actes étaient spontanés et ne répondaient pas à des consignes précises. Il semble toutefois que ces violences se sont limitées à la campagne de 1940. L’auteur qui a travaillé ce thème avec la plus grande rigueur signe ici ses pages les plus convaincantes. En aucun cas, on ne peut comparer ces massacres aux exécutions des Einsatzgruppen qui revêtaient un caractère officiel mais ils témoignent d’une haine raciale entretenue par la propagande nazie et de la rancune accumulée par les Allemands depuis l’occupation des années 1920.

L’auteur revient ensuite sur leur captivité en France. Les prisonniers blancs étaient amenés en Allemagne mais les Noirs restaient en France dans les Fronstalags car les Allemands craignaient qu’ils viennent répandre des maladies sur leur sol. En octobre 1941, les Allemands disposent ainsi de 68 850 prisonniers « indigènes », dont 23% de Sénégalais, répartis en 21 camps. Paradoxalement, la situation dans ces camps était moins pire que ce que l’on pourrait imaginer. Il est vrai qu’ils ont été davantage touchés par les maladies pulmonaires du fait des températures peu clémentes en zone occupée. Mais les geôliers après avoir été violents au début devinrent plus cléments (p.230). Le ravitaillement en nourriture était correct et adapté aux coloniaux. En fait, les Allemands espéraient ici convaincre leurs prisonniers de la supériorité du « colonialisme à l’allemande » sur le colonialisme français.

Les tirailleurs sénégalais ont donc subi la haine raciale des Allemands au cours de la campagne de 1940. Ces derniers surent toutefois circoncire leur vengeance à cette année. S’il y eut des violences à l’égard des coloniaux par la suite, notamment en Libye, elles demeurèrent sporadiques et n’eurent plus l’aspect systématique de mai-juin 1940.

 

III. Pour une histoire globale des tirailleurs sénégalais.


Le mérite de ce travail est bien d’envisager le tirailleur dans toute sa complexité. Au-delà du combattant, Julien FARGETTAS nous décrit un soldat, un indigène et un homme dans sa globalité. Nous suivons ainsi les tirailleurs depuis leur recrutement en AOF ou AEF jusqu’à leur retour sur leur terre natale.

Depuis 1919, la conscription était appliquée dans les colonies françaises d’Afrique noire. Elle venait donc compléter l’engagement volontaire. Le service militaire était de 3 ans et rapidement l’armée accorda des avantages aux familles comme l’exemption d’impôts durant le service. S’il y eut peu de soulèvements face à la conscription, on constate que le nombre d’inaptes et d’absentéistes a été relativement important.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans la métropole, les populations françaises se prennent d’affection pour ces hommes, notamment les prisonniers des Fronstalags qui viennent travailler dans les champs français. Ces soldats remplacent les pères, les maris, les fils ou les frères  partis au combat, morts ou prisonniers en Allemagne. Ils bénéficient donc au cours de la guerre d’un véritable capital de sympathie auprès des métropolitains.

Vient se poser la question de la vision du tirailleur. Ce dernier est encore considéré comme un grand enfant qui ne comprend pas tout. L’armée se méfie des propagande allemande, communiste ou musulmane au Maghreb qui pourraient amener les soldats coloniaux à se retourner contre l’autorité métropolitaine. Mais ces hommes s’avèrent peu attirés par toute sorte de propagande. Ils mènent une vie relativement simple et ont pris l’habitude de vivre au contact des français au cours des périodes d’hivernage dont l’auteur fait remonter la pratique au lendemain de la bataille du Chemin des Dames (p.89) mais qui est rentrée dans les mœurs dès le premier hiver de la Grande Guerre.

La vie à l’arrière occupe également une part importante de l’ouvrage. De nombreux camps dans le Sud accueillaient les tirailleurs durant les périodes d’hivernage et pour les former. L’armée offre des menus adaptés avec des suppléments comme la noix de kola. L’alcool est régulièrement interdit car il crée de l’indiscipline. Des mosquées sont construites pour permettre aux tirailleurs musulmans de pratiquer leur religion comme la mosquée Missiri de Fréjus construite en 1930 et toujours ouverte au culte aujourd’hui.

La fin de la guerre amène son lot de difficultés. Le GPRF doit reconstruire un pays exsangue et le rapatriement des tirailleurs n’est pas une priorité. Afin d’éviter des troubles supplémentaires, les tirailleurs ne seront démobilisés qu’en Afrique. Certains demandent à rester en France, notamment ceux qui vivaient une relation avec une Française,  ce qui leur est refusé. Les premiers troubles ont lieu à Morlaix, Versailles, Hyères. Ils sont causés par le manque de nourriture, l’absence d’activités et des tensions en ville avec les populations locales. À Fréjus, en août 1945, des tirailleurs frappent le commandant des camps et tuent un gendarme à l’arme blanche après la mort d’un tirailleur.

La plus grande révolte sur laquelle l’auteur avait déjà écrit est celle de Tiaroye qui accueille les tirailleurs sénégalais débarquant à Dakar. À la fin de l’année 1944, des tirailleurs refusent d’embarquer pour Bamako tant qu’ils n’auront pas reçu les sommes qui leurs sont dues et régler les questions d’avancement. L’intervention des troupes cause 24 morts, 40 arrestations et des dizaines de blessés.

De retour dans leur foyer, ils doivent redevenir des civils. L’administration leur donne peu d’emplois. Toujours avec un ton mesuré et juste, Julien FARGETTAS affirme : « la France de l’après-guerre, accaparée par ses problèmes, n’a rien fait pour eux. » (p.300). Il revient également sur la cristallisation des pensions.

Puis, il termine sur la mémoire de ces hommes. Des monuments rendent hommage à leur combat : le Tata sénégalais de Chasselay, le monument de Clamecy ainsi qu’une rue qui y prend le nom de « rue des 43 tirailleurs » et le célèbre mémorial de l’Armée noire à Fréjus devant lequel passe une bonne part des touristes de la Côte d’Azur depuis 1994 sans forcément en comprendre le sens.

Il n’est pas facile de résumer 10 ans de travaux en une thèse, il l’est encore moins de convertir cette thèse en un livre accessible au plus grand nombre. Les lecteurs doivent donc tenir compte de l’immense travail qui se cache derrière ces 382 pages. Certes, on a du mal à tirer une synthèse sur les lieux et dates de combats. Mais le point fort de cet ouvrage est que c’est un ouvrage d’Histoire avec un grand H. Julien FARGETTAS écrit et travaille en historien. Il n’avance rien qui ne soit tiré de ses lectures et surtout des sources et de leur interprétation. La multitude d’exemples redonne vie à nombre d’hommes oubliés. Le lecteur trouvera une série de portraits et de cas précis sans que l’auteur ne cède aux travers de la micro-histoire. La série de photographies proposées replace ces tirailleurs dans des situations de la vie quotidienne.

Nous disposons désormais d’une synthèse globale sur le parcours des tirailleurs sénégalais au cours de la Seconde Guerre mondiale. Julien FARGETTAS, dont on devine la sympathie pour ces hommes (qui n’en aurait pas après des années à retracer leurs parcours) ne cède à aucun moment à une histoire manichéenne pour en faire des victimes ou des héros. Les tirailleurs ont bien commis des exactions, le mentionner ou le prouver change-t-il quelque chose à leur combat ? Bien au contraire, ces hommes ont participé à une guerre totale et ont été confrontés à une violence inouïe. Ils n’ont pas eu un comportement pire ou meilleur que les autres combattants de cette guerre. Le dernier mérite de Julien FARGETTAS est de lever une nouvelle zone d’ombre sur l’histoire des tirailleurs sénégalais qui s’étale de 1857 aux indépendances. Marc MICHEL demeure la référence pour les tirailleurs sénégalais au cours de la Grande Guerre, Julien FARGETTAS devient le spécialiste de ces hommes pour la Seconde Guerre mondiale. Il lui reste à éclairer certaines zones d’ombres comme leur rôle qualitatif et quantitatif au sein de la France libre. Leur participation aux combats de la France libre en Afrique semble avoir été particulièrement importante comme l’évoquait Jean-François MURACCIOLE (Les Français libres. L’Autre Résistance, Broché, 2009).

 

Anthony Guyon

Source: passion-histoire

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Anthony Guyon est enseignant et doctorant au sein du groupe CRISES de Montpellier. Il prépare une thèse sur les tirailleurs sénégalais en France durant l’entre-deux-guerres.

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