Malcolm X

« Et d’abord, qu’est-ce qu’une révolution ? » (Malcolm X)

Ce que nous voulons, vous et moi, c’ est parler sans façons, dans une langue que tout le monde ici puisse comprendre sans peine. Nous admettons tous, ce soir, tous les orateurs ont admis que l’Amérique doit affronter un problème très grave; mais les nôtres doivent aussi affronter un problème très grave. Le problème de l’Amérique, c’est nous. Nous sommes son problème. Si elle a ce problème, c’est pour cette seule raison qu’elle ne veut pas de nous ici. Et toutes les fois que vous vous considérez, que vous soyez noir, brun, rouge ou jaune, ce que l’on appelle un nègre, vous représentez un individu qui pose un problème très grave à l’Amérique parce qu’on ne veut pas de lui. Une fois que vous avez accepté de prendre cela comme un fait, vous pouvez combiner une ligne d’action qui vous fera apparaître comme intelligent et non plus comme inintelligent.

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Ce que nous devons faire, vous et moi, c’ est apprendre à oublier nos divergences. Lorsque nous nous réunissons, ce n’est pas en tant que baptistes ou méthodistes. Vous ne recevez pas des coups parce que vous êtes méthodiste ou baptiste, vous ne recevez pas des coups parce que vous êtes démocrate ou républicain, vous ne recevez pas des coups parce que vous êtes maçon, et vous ne prenez certainement pas des coups parce que vous êtes américain; car, si vous étiez américain, vous ne recevriez pas de coups. Vous en recevez parce que vous êtes un noir. Vous en recevez, nous en recevons tous pour cette même raison.

Ainsi nous sommes tous des noirs, ce que l’on appelle des nègres, des citoyens de seconde zone, d’anciens esclaves. Vous n’êtes rien d’autre qu’un ex-esclave. Vous n’aimez pas vous l’entendre dire. Mais qu’êtes-vous d’autre? Vous n’êtes pas arrivés ici à bord du Mayflower. Vous êtes arrivés sur un navire de la traite. Enchaînés, comme chevaux, vaches ou poulets. Et vous avez été amenés ici par ceux qui sont venus à bord du Mayflower, vous avez été amenés par ceux que l’on appelle des Pèlerins, ou les Pères fondateurs. Ce sont ces gens-là qui vous ont amenés ici. .

Nous avons un ennemi commun. Nous avons ceci en commun : le même oppresseur, le même exploiteur et le même discriminateur. Mais une fois que nous aurons tous compris que nous avons le même ennemi, nous nous unirons – sur la base de ce que nous avons de commun. Et ce que nous avons en commun avant tout le reste, c’est cet ennemi – l’homme blanc. Il est notre ennemi à tous. Je sais qu’il en est parmi vous qui pensent que certains blancs ne sont pas nos ennemis. Qui vivra, verra.

C’est à Bandoeng, en 1954 je crois, que les noirs se sont rencontrés dans l’unité pour la première fois*. Si vous étudiez ce qui s’est passé à la conférence de Bandoeng, et les résultats de cette conférence, vous voyez que nous pouvons nous en inspirer, vous et moi, pour résoudre nos problèmes. A Bandoeng se sont rencontrées toutes les nations, les nations noires d’Afrique et d’Asie. Les unes étaient bouddhistes, les autres musulmanes, d’autres chrétiennes ou confucianistes, certaines athées. En dépit de leurs divergences religieuses, elles se sont rencontrées. Certaines étaient communistes, ou socialistes, et d’autres étaient capitalistes – en dépit de leurs divergences économiques et politiques, elles se sont rencontrées. Toutes étaient noires, brunes, rouges ou jaunes. La principale chose qui n’ était pas admise à la conférence de Bandoeng, c’était l’homme blanc. Il n’avait pas le droit d’y participer. Une fois le blanc exclu, les participants se sont aperçu qu’ils pouvaient s’entendre. Une fois l’homme blanc tenu à l’écart, tous les autres se sont expliqués et se sont mis d’accord. C’est cela qu’il faut que nous comprenions, vous et moi. Et ces peuples qui se sont rencontrés n’avaient pas d’armes nucléaires, ils n’avaient pas d’avions à réaction; ils n’avaient pas tous cet armement lourd que possède le blanc. Mais ils avaient l’unité.

Ils ont su imposer silence à leurs petites divergences mesquines, pour s’entendre sur un point : un Africain, venu du Kenya, était colonisé par l’ Anglais; un autre, venu du Congo, était colonisé par le Belge; un autre, venu de Guinée, était colonisé par le Français; un autre encore, venu de d’ Angola, était colonisé par le Portugais. Lorsqu’ils sont venus à la conférence de Bandoeng, ils ont considéré le Portugais, et le Français, et l’ Anglais, et le Hollandais, et ils ont appris ou compris ce que ces gens avaient en commun; tous venaient d’Europe, tous étaient des Européens blonds aux yeux bleus et à la peau blanche. Ils ont commencé à voir qui était leur ennemi. L ‘homme qui colonisait les nôtres au Kenya les colonisait également au Congo. Le colonisateur du Congo était encore celui qui colonisait les nôtres en Afrique du Sud, et en Rhodésie du Sud, et en Birmanie, et en Inde, et en Afghanistan, et au Pakistan. Ils ont compris que partout où l’homme de couleur sombre était opprimé de par le monde, il était opprimé par le blanc, que partout où il était exploité, il était exploité par le blanc. Ainsi, ils se sont unis sur cette base – le fait qu’ils avaient un ennemi commun.

Et lorsque vous et moi, qui sommes ici, à Detroit, dans le Michigan, en Amérique, nous qui aujourd’hui sommes réveillés, lorsque nous regardons autour de nous, nous comprenons à notre tour qu’ici, en Amérique, nous avons tous le même ennemi, qu’il se trouve en Georgie ou dans le Michigan, qu’il se trouve en Californie ou à New York. C’est le même homme, yeux bleus, cheveux blonds, peau claire, le même homme. Aussi devons-nous faire ce que nos frères ont fait. Ils se sont entendus pour mettre fin aux querelles qui les opposaient les uns aux autres. Toutes les petites disputes qu’ils avaient, ils ont décidé de les régler entre eux, au sein de leur équipe – on ne laisse pas l’ ennemi savoir que l’on est en désaccord.

Au lieu de laver notre linge sale en public, nous devons comprendre que nous appartenons tous à la même famille. Lorsque vous avez une histoire de famille, vous n’allez pas le crier sur la place publique. Si vous le faites, tout le monde dit que vous êtes mal élevé, peu raffiné, peu civilisé, que vous êtes un sauvage. Si ça ne va pas chez vous, vous réglez ça chez vous; vous allez dans une pièce dont vous fermez la porte, vous discutez l’affaire entre vous, et lorsque vous sortez dans la rue, vous présentez un front commun, un front uni. Et c’est ce que nous devons faire dans notre communauté, et dans la ville, et dans l’Etat. Il nous faut cesser de proclamer nos divergences devant l’homme blanc, exclure le blanc de nos meetings, et puis nous asseoir et parler boutique entre nous. Voilà ce que nous avons à faire.

J’aimerais faire quelques commentaires sur la différence entre la révolution noire et la révolution nègre. Est-ce la même chose? Si ce n’est pas la même chose, à quoi tient la différence? Quelle différence y a-t-il entre une révolution noire et une révolution nègre? Et d’abord, qu’est-ce qu’une révolution? Parfois je suis enclin à croire qu’un grand nombre des nôtres utilisent le mot «révolution» sans se soucier de précision, sans prendre comme il convient en considération la signification réelle du mot et ses caractéristiques historiques. Lorsqu’on étudie la nature historique des révolutions, le motif d’une révolution, l’objectif d’une révolution, le résultat d’une révolution, et les méthodes utilisées dans une révolution, il est possible de transformer les mots. Vous pouvez imaginer un autre programme, vous pouvez modifier votre but et changer d’opinion.

Pensez à la révolution américaine de 1776. Quel était son but? La terre. Pourquoi voulaient-ils la terre? Pour assurer l’indépendance. Comment cette révolution s’est-elle accomplie? Par l’effusion de sang. L’essentiel est qu’elle était fondée sur la terre, fondement de l’indépendance. Et la seule façon d’avoir la terre, c’ était l’effusion de sang. La révolution française, sur quoi était-elle fondée? Sur la lutte des sans-terre contre le propriétaire foncier. Quel était son but? La terre. Comment ont-ils eu la terre? Par l’effusion de sang. Les deux camps se haïssaient, il n’y a eu ni compromis ni négociation. Je vous le dis vous ne savez pas ce qu’est une révolution. Parce que, lorsque vous aurez compris ce que c’est, vous ferez place nette pour retomber dans votre routine.

La révolution russe – sur quoi se fondait-elle? Sur la terre; les sans-terre contre le propriétaire foncier. Comment l’ont-ils faite? Par l’effusion de sang. Il n’y a pas de révolution qui ne fasse pas couler le sang. Et vous avez peur de verser votre sang. Oui, vous avez peur de verser votre sang.

Tant que le blanc nous envoyait en Corée, vous versiez votre sang. Il vous a envoyés en Allemagne, vous avez versé votre sang. Il vous a envoyés dans le Sud du Pacifique faire la guerre aux Japonais, vous avez versé votre sang. Vous le versez pour les blancs, mais lorsque les choses en viennent au point où vous voyez détruire vos églises à la bombe et assassiner des fillettes noires, voilà que vous n’avez plus de sang. Vous le versez lorsque le blanc vous dit : « Verse! ». Vous mordez quand le blanc vous dit: « Mords! ». Vous aboyez quand le blanc vous dit : « Aboie! ». Je déteste avoir à dire cela de nous, mais c’est la vérité. Comment allez-vous faire pour être non-violents dans le Mississipi, vous qui étiez si violents en Corée? Comment pouvez-vous justifier la non-violence dans le Mississipi et l’Alabama, alors que vos églises sont détruites à la bombe et vos petites filles assassinées, alors que vous vous êtes montrés violents à l’égard de Hitler, de Tojo et d’autres que vous ne connaissez même pas?

Si la violence a tort en Amérique, elle a tort à l’étranger. Si l’on a tort de recourir à la violence pour défendre des femmes noires,des enfants noirs, des bébés noirs, des hommes noirs, alors l’Amérique a tort de nous appeler sous les drapeaux et de nous faire exercer la violence à l’étranger pour sa défense. Et si l’Amérique est dans son droit lorsqu’elle nous enrôle et qu’elle nous apprend à être violents pour sa défense, alors nous sommes en droit, vous et moi, de faire ce qui est NÉCESSAIRE pour la défense des nôtres ici, en Amérique même.

La révolution chinoise : ils voulaient la terre. Ils ont jeté les Anglais à la porte, ainsi que les Oncle Tom chinois. Oui, ils les ont expulsés de chez eux. Ils ont donné le bon exemple. Alors que j’étais en prison, j’ai lu un article – ne vous offusquez pas lorsque je dis que j’étais en prison. Vous êtes encore en prison. C’est cela, l’Amérique: une prison. Alors que j’étais en prison, j’ai lu dans Lite un article où l’on racontait comment une petite Chinoise de neuf ans avait tiré sur son propre père, à quatre pattes devant elle, parce que c’était un Oncle Tom de Chine. Quand ils ont fait leur révolution, là-bas, ils ont pris toute une génération d’Oncle Tom et les ont purement et simplement exterminés. Dix ans plus tard, cette fillette était une femme, et il n’y avait plus d’Oncle Tom en Chine. Aujourd’hui, c’est un des pays les plus solides, les plus durs, les plus craints – de l’homme blanc. Parce que l’on n’y trouve plus d’Oncle Tom.

De toutes les études auxquelles nous nous consacrons, celle de l’histoire est la mieux à même de récompenser notre recherche. Et lorsque vous vous apercevez que vous avez des problèmes, vous n’avez tout simplement qu’à étudier la méthode historique utilisée dans le monde entier par d’autres qui ont des problèmes identiques aux vôtres. Une fois que vous avez vu comment ils ont réglé les leurs, vous savez comment régler les vôtres. Il y a eu une révolution, une révolution noire, en Afrique. Au Kenya, les Mau-Mau étaient révolutionnaires; ce sont eux qui ont mis en avant le mot d’ordre d’« Uhuru ». Les Mau-Mau, (c’était des révolutionnaires, qui croyaient en la tactique de la terre brûlée, qui abattaient tout ce qui leur barrait la route, et leur révolution était, elle aussi, fondée sur la terre, elle était désir de la terre. En Algérie, au Nord de l’Afrique, il y a eu une révolution. Les Algériens étaient des révolutionnaires, ils voulaient la terre. La France leur offrait l’intégration. Ils lui ont dit d’aller au diable, qu’ils voulaient de la terre et non de la France. Et ils se sont engagés dans une bataille sanglante.

Je vous rappelle toutes ces révolutions, mes frères et mes sœurs, pour vous montrer qu’il n’existe pas de révolution pacifique. Il n’existe pas de révolution où l’on tende la joue gauche. Une révolution non-violente, ça n’existe pas. La seule espèce de révolution qui soit non-violente, c’est la révolution nègre. C’est la seule qui ait pour but la déségrégation des comptoirs de restaurants, la déségrégation des jardins publics, la déségrégation des lavabos dans les lieux publics; vous pouvez vous asseoir à côté d’un blanc – sur le siège des cabinets. Ce n’est pas une révolution. La révolution est fondée sur la terre. La terre est le fondement de toute indépendance. La terre est le fondement de la liberté, de la justice, et de l’égalité.

L’homme blanc sait ce qu’est une révolution. Il sait que la révolution noire est internationale de par sa portée et de par sa nature. La révolution noire balaie l’Asie, balaie l’Afrique, dresse la tête en Amérique latine. La révolution cubaine – voilà une vraie révolution. Ils ont renversé le système. La révolution est en Asie, la révolution est en Afrique, et le blanc crie de peur parce qu’il voit la révolution en Amérique latine. Comment pensez-vous qu’il va réagir à votre égard lorsque vous aurez appris ce que c’est qu’une vraie révolution? Vous ne savez pas ce qu’est une révolution. Si vous le saviez, vous ne vous serviriez pas de ce mot.

La révolution est sanglante, la révolution est hostile, la révolution ne connaît pas le compromis, la révolution renverse et détruit tout ce qui lui fait obstacle. Et vous, vous êtes assis là, pareils à des bécasses posées sur un mur, disant: « Je m’en vais aimer ces gens-là, si fort qu’ils ne puissent me haïr.» Non, c’est une révolution qu’il vous faut. Qui a jamais entendu parler de révolution, là où l’on se tient par la main, comme l’a si bien dit le pasteur Cleage, pour chanter « We shall overcome »? Cela ne se fait pas dans une révolution. On ne chante pas, tant on est occupé à danser. La révolution est fondée sur la terre. Un révolutionnaire veut la terre pour y établir sa propre nation, une nation indépendante. Ces nègres ne revendiquent pas une nation, ils s’efforcent de retourner, en rampant. Sur la plantation.

Lorsqu’on veut une nation, cela s’appelle nationalisme. Lorsque les blancs des Etats-Unis se sont trouvés engagés dans une révolution contre l’Angleterre, pourquoi était-ce? Le blanc de ce pays voulait cette terre pour y édifier une autre nation blanche. C’est le nationalisme blanc. La révolution américaine, c’était le nationalisme blanc. La révolution russe également, mais oui l, c’était le nationalisme blanc. Vous n’êtes pas de cet avis? Pourquoi croyez-vous que Krouchtchev et Mao ne peu. vent se mettre d’accord? A cause du nationalisme blanc. Toutes les révolutions en cours actuellement en Asie et en Amérique, sur quoi sont-elles fondées? Sur le nationalisme noir. Un révolutionnaire est un nationaliste noir. Il veut une nation. Je lisais un beau texte du pasteur Cleage, dans lequel ce dernier expliquait que s’il ne pouvait s’entendre avec personne dans cette ville, c’était parce que tout le monde avait peur de se voir identifié aux nationalistes noirs. Si vous avez peur du nationalisme noir, vous avez peur de la révolution. Et si vous aimez la révolution, vous aimez le nationalisme noir.

Pour comprendre cela, il faut que vous réfléchissiez à ce que notre jeune frère, ici présent, a dit sur la différence qu’il y avait au temps de l’esclavage entre le nègre domestique et le nègre travailleur des champs. Les nègres domestiques, ce sont ceux qui vivaient dans la maison du maître; ils étaient bien vêtus, ils mangeaient bien, parce qu’ils mangeaient comme le maître, ce dont il ne voulait pas. Ils vivaient au grenier ou dans la cave, mais ils vivaient près du maître; et ils aimaient le maître plus que le maître ne s’aimait lui-même. Ils donnaient leur vie pour sauver la maison de leur maître, plus volontiers que le maître lui-même. Si le maître disait: «Nous avons une bonne maison », le nègre domestique disait : «Ouais, nous avons une bonne maison». Lorsque le maître disait « nous », il disait « nous ». C’est à cela que se reconnaît un nègre domestique.

Si la maison du maître brûlait, le nègre domestique combattait le feu avec plus d’énergie que n’en mettait le maître lui-même. Si le maître tombait malade, le nègre domestique disait : « Qu’y a-t-il, patron, nous sommes malade? » Nous sommes malade. Il s’identifiait au maître, plus que son maître ne s’identifiait à lui-même. Et si vous veniez trouver le nègre domestique pour lui dire : « Échappons-nous, sauvons-nous, quittons cette maison », le nègre domestique vous regardait et répondait : «Vous êtes fou, mon vieux, qu’est-ce que ça veut dire, quitter cette maison? Connaissez-vous une meilleure maison que celle-ci? Où serais-je mieux vêtu qu’ici? Où serais-je mieux nourri qu’ici?» Voilà ce qu’était le nègre domestique. En ce temps-là, on l’appelait « house nigger », Et c’est ainsi que nous l’appelons encore aujourd’hui, car il y en a encore.


Le nègre domestique d’aujourd’hui aime son maître. Il veut vivre auprès de lui. Il paiera trois fois la valeur de la maison qu’il habite, rien que pour vivre auprès de son maître, et pour aller ensuite se vanter d’être «le seul noir du coin »  «Je suis le seul dans ma partie.» «Je suis le seul dans cette école … » Vous n’êtes qu’un nègre domestique. Et si quelqu’un vient vous trouver à l’instant pour vous ‘dire : «Quittons cette maison », vous lui répondez exactement ce que répondait le nègre domestique de la plantation : «Qu’entendez-vous par quitter cette maison? Se séparer de l’ Amérique, de ce brave blanc? Où trouverez-vous un meilleur emploi que celui que vous avez ici?» Oui, voilà ce que vous dites. «Je n’ai rien laissé en Afrique », voilà ce que vous dites. Mais vous avez laissé votre tête en Afrique.

Sur la plantation, il y avait aussi le nègre travailleur. Les nègres travailleurs, c’était les masses. Les noirs étaient toujours plus nombreux dans les champs que dans la maison. Le nègre travailleur menait une vie d’enfer. Il mangeait des restes. Les nègres domestiques mangeaient les meilleurs morceaux du porc. Le nègre des champs n’avait rien d’autre que ce qui restait des entrailles du porc, ce qu’on appelle aujourd’hui les abats. A cette époque, ils appelaient cela de son véritable nom des tripes. Voilà ce que vous étiez, des mangeurs de tripes. Et certains d’ entre vous sont encore des mangeurs de tripes.

Le nègre des champs était frappé du matin au soir; il vivait dans une cabane, dans une hutte; il portait de vieux vêtements dont personne ne voulait plus. Il haïssait Son maître. Oui il le haïssait. Il était intelligent. Le nègre domestique aimait son maître, mais le nègre des champs, et rappelez-vous qu’il était la majorité, haïssait le maître. Quand la maison brûlait il n’essayait pas d’éteindre le feu : le nègre des champs priait pour qu’il vint un coup de vent. Quand le maître tombait malade le nègre des champs priait pour qu’il mourût. Si quelqu’un venait trouver le nègre des champs pour lui dire : « Quittons cette maison, sauvons-nous ». Il ne répondait pas : « Pour aller ou ? », mais : «Tout plutôt que cette maison.» Il y a aujourd’hui des nègres des champs en Amérique. J’en suis un. Les masses sont composées de nègres des champs. Lorsqu’ils voient brûler la maison de ce blanc, vous n’entendez pas les petits noirs dire : « Notre gouvernement a des ennuis », mais: « Le gouvernement a des ennuis. » Imaginez un noir disant: « Notre gouvernement! » J’en ai même entendu un parler de «nos astronautes », «notre marine de guerre » Voilà un noir qui a perdu l’esprit, oui, un noir qui a perdu l’esprit.

Tout comme le maître, en ce temps-là, se servait de Tom, le nègre domestique, pour maintenir les nègres des champs sous sa domination, le vieux maître se sert aujourd’hui de nègres qui ne sont rien d’ autre que les Oncle Tom du XXème siècle, pour nous tenir en échec et nous garder en main, vous et moi, pour nous garder pacifiques et non-violents. C’est Tom qui vous fait non-violents. C’est comme lorsque vous allez chez le dentiste et qu’il se prépare à vous arracher une dent. Vous vous débattrez quand il se mettra à tirer. Aussi vous injecte-t-il dans la mâchoire un produit appelé novocaïne, pour vous donner à croire qu’il ne vous fait rien. Vous restez assis et, parce que vous avez toute cette novocaïne dans la mâchoire, vous souffrez – en paix. Le sang coule de votre mâchoire, et vous ne savez pas ce qui se passe. Parce que l’on vous a appris à souffrir – pacifiquement.

L’homme blanc vous traite de la même façon dans la rue, lorsqu’il cherche à vous réduire à sa merci, à vous exploiter, sans avoir à craindre de riposte de votre part. Pour vous empêcher de riposter, il envoie ces pieux Oncle Tom, sa novocaïne à lui, nous apprendre, à vous et à moi, à endurer pacifiquement. Comme l’a souligné le pasteur Cleage, ils vous disent que vous devez laisser votre sang couler dans les rues. C’est honteux. Vous savez que Cleage est un prêtre chrétien. S’il pense que c’est une honte, vous savez ce que c’est pour moi.

Il n’y a rien dans notre livre, le Coran, qui nous apprenne à supporter pacifiquement. Notre religion nous apprend à être intelligents. Soyez pacifique, poli, respectueux des lois, et des gens; mais si quelqu’un pose la main sur vous, envoyez-le au Cimetière. Voilà une bonne religion. A vrai dire, c’est la vraie religion des anciens temps. C’est d’elle que ma mère et mon père nous parlaient : œil pour œil, dent pour dent, tête pour tête, vie pour vie. Voilà une bonne religion. Et nul n’ira déplorer qu’elle soit enseignée, si ce n’est le loup qui se prépare à faire de vous son repas.

C’est ainsi avec le blanc américain. Il est le loup et vous êtes le mouton. Tout berger, tout pasteur, qui nous dit, à vous et à moi, de ne pas fuir l’homme blanc, nous trahit, vous et moi. Ne laissez pas votre vie seule et sans la moindre défense. Non, préservez votre vie, c’est ce que vous avez de meilleur. Et si vous devez y renoncer, que le sacrifice soit réciproque.

Le propriétaire d’esclaves prenait Tom, l’habillait bien, le nourrissait bien, et lui donnait même une certaine éducation, maigre éducation; il lui faisait porter une redingote et un haut-de-forme et contraignait les autres esclaves à le traiter avec respect. Ensuite il se servait de Tom pour tenir les autres. C’est la même stratégie qui est encore utilisée de nos jours par le même homme blanc. Il prend un noir, un nègre, comme l’on le place au-dessus des autres, le forme, lui fait de la publicité le rend célèbre. Puis ce nègre devient le porte-parole des noirs, le dirigeant des noirs.

Je tiens à rappeler brièvement un autre point encore: la méthode utilisée par le blanc, la façon dont il se sert des « gros bonnets », des dirigeants noirs, pour lutter contre la révolution noire. Ces gens-là ne participent pas à la révolution noire. Ils sont utilisés contre la révolution noire.

Après que Martin Luther King n’eut pas réussi à obtenir la déségrégation à Albany, en Georgie, la lutte pour les droits civiques tomba à son niveau le plus bas. En tant que dirigeant, King était pour ainsi dire discrédité. La Southem Christian Leadership Conference connaissait des difficultés d’ordre financier; elle avait également des difficultés avec les nous, parce qu’elle n’avait pas réussi à obtenir la déségrégation à Albany. D’autres dirigeants noirs du mouvement des droits civiques, dirigeants d’« envergure nationale», n’étaient plus que des idoles déchues. C’est alors que ces dirigeants nationaux devenaient des idoles déchues et commençaient à perdre le prestige et l’influence dont ils avaient joui jusqu’alors, que les dirigeants locaux des communautés noires se mirent à pousser les masses à faction. A Cambridge, dans le Maryland, Gloria Richardson, à Danville en Virginie, et dans d’autres localités des Etats-Unis, d’autres dirigeants se mirent à travailler les nôtres au niveau local. Ce que n’avaient jamais fait ces noirs que l’ on dit d’ « envergure nationale ». Ils vous tiennent en laisse, mais ils ne vous ont jamais stimulés ni excités, ils vous tiennent en laisse, ils vous contiennent, ils vous ont maintenus sur la plantation.

Sitôt que King eut échoué à Birmingham, les noirs descendirent dans la rue. King se rendit en Californie, où il recueillit je ne sais combien de milliers de dollars. Il gagna Detroit, y organisa un défilé, et recueillit quelques milliers de dollars de plus. Et, rappelez-vous, tout de suite après, Roy Wilkins s’en prit à King. Il accusa King et le C.O.R.E. de répandre le désordre partout, pour obliger ensuite la N.A.A.C.P. à dépenser des tas d’argent pour les sortir de prison; ils reprochèrent à King et au C.O.R.E. d’avoir collecté tout cet argent et de ne pas avoir remboursé. C est ainsi que cela s’ est passé : j’en ai eu la preuve, avec faits à l’ appui, en lisant les journaux. Roy se mit à attaquer King, King à attaquer Roy, et Farmer à les attaquer tous les deux. En s’en prenant ainsi les uns aux autres, ces noirs d’envergure nationale commencèrent à perdre l’autorité qu’ils exerçaient sur les masses noires.

Les noirs étaient dans la rue. Ils discutaient de la façon dont ils allaient marcher sur Washington. C’est précisément à cette époque qu’avait eu lieu l’explosion de Birmingham, et les noirs de Birmingham, souvenez-vous, firent explosion eux aussi. Ils commencèrent à poignarder les racistes dans le dos et à les mettre cul par-dessus tête – oui, c’est ce qu’ils firent. C’est alors que Kennedy envoya la troupe à Birmingham. Après cela, Kennedy se produisit à la télévision et dit : «C’est une question morale.» C’est alors qu’il déclara qu’il allait faire une loi relative aux droits civiques. Et lorsqu’il fit allusion à cette loi et que les racistes du Sud se mirent à envisager la façon dont ils pourraient la boycotter ou empêcher son adoption par des manœuvres d’obstruction, les noirs prirent la parole – pour dire quoi? Qu’ils allaient marcher sur Washington, marcher sur le Sénat, marcher sur la Maison Blanche, marcher sur le Congrès, le mettre en congé, mettre un terme à ses travaux, et empêcher le gouvernement de fonctionner. Ils dirent même qu’ils se rendraient à r aéroport, se coucheraient sur les pistes et ne laisseraient pas atterrir un seul avion. Je vous répète ce qu’ils disaient. C’était la révolution. C’était la révolution. C’était la révolution noire.

C’étaient les masses qui étaient dans la rue. Elles faisaient mortellement peur à l’homme blanc et aux organes du pouvoir blanc, à Washington, D.C.; j’y étais. Quand ils se rendirent compte que ce rouleau compresseur noir allait descendre sur la capitale, ils convoquèrent Wilkins, ils convoquèrent Randolph, ils convoquèrent ces dirigeants nationaux des noirs, que vous respectez, et leur dirent :  «Décommandez la marche». Kennedy déclara : «Voyons, vous tous, vous laissez cette affaire aller trop loin.» Et le père Tom dit : «Patron, je ne peux pas l’arrêter, parce que je ne l’ai pas lancée.» Je vous répète ce qu’ils dirent. Ils dirent: «Je n’y participe même pas, comment pourrais-je diriger » Ils dirent : «Ces noirs agissent de leur propre chef. Ils courent en avant de nous.. Et ce vieux renard rusé leur répondit : «Si vous n’y êtes pas, je vous y mettrai. Je vous placerai à la tête du mouvement. Je lui donnerai ma caution. Je lui ferai bon accueil. Je le soutiendrai. Je m’y rallierai

Quelques heures s’écoulèrent. Ils assistèrent à une réunion organisée à l’Hôtel Carlyle, à New York. L’Hôtel Carlyle est la propriété de la famille Kennedy; c’est dans cet hôtel que Kennedy a passé la nuit d’avant-hier à hier; il appartient à sa famille. C’est là qu’une société philanthropique dirigée par un blanc nommé Stephen Currier convoqua les principaux dirigeants du mouvement des droits civiques. Currier leur dit : « En vous combattant les uns les autres, vous détruisez le mouvement des droits civiques. Et puisque vous vous disputez à propos de l’argent donné par les libéraux blancs, fondons le Council for United Civil Rights Leadership. Constituons ce conseil : toutes les organisations du mouvement des droits civiques en feront partie, et nous l’utiliserons pour lever les fonds. » Je vais vous montrer combien le blanc est retors. Sitôt le conseil fondé, ils élurent Whitney Young président, et qui pensez-vous qu’ils élurent vice-président? Stephen Currier, millionnaire blanc. Powell en parlait aujourd’hui à Cobo Hall. C’est de cela qu’il parlait. Powell est au courant. Randolph est au courant. Wilkins est au courant. King est au courant. Chacun des «Six Grands» est au courant.

Une fois formé ce conseil dominé par le blanc, Currier leur promit et leur donna 800 000 dollars, à partager entre les «Six Grands », et leur dit qu’après la marche ils en recevraient encore 700 000. Un million cinq cent mille dollars, répartis entre des dirigeants que vous avez suivis, pour lesquels vous êtes allés en prison, pour lesquels vous avez versé des larmes de crocodiles. Et qui ne sont rien de plus que Frank James et Jesse James et les frères Tartempion.

Une fois le décor monté, l’homme blanc mit à leur disposition les plus éminents experts en relations publiques et tous les moyens d’information du pays, qui commencèrent à présenter ces «Six Grands» comme les dirigeants de la marche. A l’origine, ils n’y participaient même pas. Vous discutiez de cette marche dans Hastings Street, vous en parliez sur Lenox Avenue, et dans Fillmore Street, et sur Central Avenue, et dans la 32 ème rue et la 63ème. C’est là qu’il était question de la marche. Mais l’homme blanc mit les «Six Grands» à la tête du mouvement, il fit d’eux la marche. Ils devinrent la marche. Ils s’en emparèrent. Et la première mesure qu’ils prirent après s’en être emparés. Ce fut d’inviter Walter Reuther, un blanc; ils invitèrent un prêtre catholique, un rabbin, et un vieux pasteur blanc, oui, un vieux pasteur blanc. Les mêmes éléments blancs qui avaient porté Kennedy au pouvoir – les syndicats, les catholiques, les juifs et les protestants libéraux – la même clique qui l’avait mis au pouvoir se joignit à la marche sur Washington.

Lorsque vous avez du café trop noir, c’est-à-dire trop fort, que faites-vous? Vous y ajoutez de la crème, vous l’affaiblissez. Mais si vous y versez trop de crème, vous ne pourrez même plus reconnaître le goût du café. Il était très chaud, il refroidira. Il était fort, il s’affaiblira. Il vous réveillait, il  vous endormira. C’est exactement ce qu’ils ont fait de la marche sur Washington. Ils s’y sont ralliés. Ils ne s’y sont pas intégrés, ils l’ont infiltrée. Ils s’y sont ralliés, ils y ont participé, ils s’en sont emparés. Et comme ils s’en emparaient, elle a perdu tout caractère militant. Elle a perdu sa colère, sa chaleur, son refus du compromis. Oui, elle a même cessé d’être une marche, pour devenir un pique-nique, un cirque. Rien qu’un cirque, avec les clowns et tout le reste. Vous en avez. eu un ici même, à Detroit, je l’ai vu à la télévision, avec des clowns à sa tête, des clowns blancs et des clowns noirs. Je sais que vous ne goûtez pas mes propos, mais je vous les tiendrai quand même. Parce que je peux prouver ce que j’avance. Si vous pensez que je vous mens, amenez-moi Martin Luther King et Philip Randolph et James Farmer et les trois autres, et nous verrons s’ils me démentiront devant le micro.

Non, ça a bien été une liquidation. Ça a été une prise en main. Quand James Baldwin est arrivé de Paris, ils n’ont pas voulu le laisser parler, parce qu’ils ne pouvaient pas l’obliger à respecter le script. Burt Lancaster a lu le discours que Baldwin était censé faire; ils ne voulaient pas laisser Baldwin monter à la tribune, parce qu’ils savent qu’on ne peut jamais prévoir ce qu’il va dire. Ils exerçaient un contrôle si serré qu’ils disaient à ces noirs à quelle heure il fallait arriver à Washington, comment s’y rendre, où s’arrêter, quelles pancartes porter, quels chants chanter, quel discours faire et ne pas faire; et puis ils leur disaient de quitter la ville au crépuscule. Et au crépuscule, tous ces Tom sans exception avaient quitté la ville. Oui, je sais que vous n’aimez pas ce que je vous dis là. Mais je n’y peux rien. C’était un cirque, un spectacle qui bat toutes les productions de Hollywood, le spectacle de l’année. On devrait donner à Reuther et aux trois autres diables l’Oscar de la meilleure interprétation, parce qu’ils ont fait ceux qui aiment vraiment les noirs et qu’une foule de noirs s’y sont laissé prendre. Et aux six dirigeants noirs, il faudrait également décerner un Oscar, le prix du meilleur second rôle.

 

 

[Malcolm X, Le pouvoir noir]

* Sur le sens du mot « noir », dans ce cas, pour Malcolm X, celui-ci s’est lui-même expliqué  : «Lorsque je dis noir, j’entends non-blanc – noir, marron, rouge, jaune … »

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