Alexandre Pouchkine

Entre la Russie et l’Afrique : Pouchkine, symbole de l’âme russe

Dieudonné GNAMMANKOU, Historien de l’Afrique, de la diaspora africaine et de la Russie. in Diogène, n°179, juillet-septembre 1997

 

Alexandre Pouchkine

Né en 1799 à Moscou, Alexandre Serguéïévitch Pouchkine, – le fondateur de la langue poétique et de la langue littéraire russes (Bélinski, Tourguéniev), le premier des Russes (Dostoïevski), le premier poète-artiste russe (Bélinski), le modèle originel de l’identité russe (Grigoriev), phénomène extrêmement rare et, peut-être unique de l’esprit russe (Gogol), le soleil de la conception intellectuelle russe du monde (Dostoïevski)- était d’ascendance africaine. Sa mère Nadine Hanibal était la petite-fille du “Nègre de Pierre le Grand”, Abraham Pétrovitch Hanibal qui fut victime au début du XVIIIe siècle de la Traite des Noirs vers l’Empire ottoman.

Mais Pouchkine n’est pas le seul écrivain européen issu d’un métissage euro-africain engendré par la traite négrière. Un de ses célèbres contemporains français, Alexandre Dumas, était le petit-fils de Césette Dumas, une esclave noire de Saint-Domingue, qui devait probablement être, selon l’historien suisse Debrunner, d’origine yorouba ou dahoméenne.

Le cas de Pouchkine qui est ici l’objet de notre propos semble pour le moins inattendu puisque la Russie où il est né ne fut pas parmi les puissances européennes esclavagistes. Mais il y eut une “route de l’esclave” de Constantinople vers Moscou à travers laquelle un faible mais régulier trafic d’enfants africains fut organisé de la fin du XVIIe au début du XXe siècle. [1]

Lorsqu’on étudie de près la présence africaine en Europe liée à la traite des Noirs, il apparaît que des Africains furent disséminés sur tout le continent européen y compris dans des pays qui ne furent pas mêlés au commerce des esclaves africains. Et que quelques un d’entre eux ou leurs descendants connurent une véritable réussite sociale. Ainsi en Pologne, par exemple, Georges Bridgetower, né au XVIIIe siècle d’un mariage entre un Africain et une Polonaise d’origine allemande, devint un grand violoniste.

 

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L’histoire de la présence des Noirs en Europe pendant la période de la traite négrière mérite d’être connue. Car s’il s’agit avant tout d’un aspect non négligeable de l’histoire de la diaspora africaine, c’est aussi un pan de l’histoire européenne qu’ignorent la plupart des Européens contemporains. Quant aux Africains, savent-ils par exemple que depuis 1977, un Musée consacré à l’Africain du XVIIIe siècle, A. P. Hanibal, existe en Russie à Petrovskoé (région de Pskov)?

De tous les Africains qui vécurent en Europe au XVIIIe siècle, A. P. Hanibal fut celui qui exerça les plus hautes responsabilités. Certes, le philosophe Anton Amo (1707-?), originaire du Ghana actuel, auteur de plusieurs livres, fut conseiller d’Etat à Berlin. Adolphe Badin (1760-1822), secrétaire à la Cour de Suède. Et à Vienne, en Autriche, un autre Africain, Angelo Soliman (1731-1796), fut le précepteur du fils du prince Franz Joseph du Liechtenstein. A Londres, Olaudah Equiano (1755-1797), importante figure du mouvement abolitionniste, fut en 1789 l’auteur d’une autobiographie qui fut un véritable succès d’édition (neuf éditions de son vivant). Mais malgré les succès et la popularité qu’ils connurent, il faut reconnaître avec Léonid Arinshtein “qu’aucun autre Africain au XVIIIe siècle ne reçut autant de marques d’honneur en Europe” qu’Abraham Pétrovitch Hanibal, le protégé noir de Pierre le Grand, en Russie.

 

Trafic d’esclaves noirs vers la Russie

De la fin du XVIIe siècle au début de la Révolution russe de 1917, des esclaves africains, en général des enfants, étaient achetés depuis Tripoli ou Constantinople (Istanbul) par des marchands ou diplomates russes et amenés en Russie. Czeslaw Jesman qui s’est intéressé à la filière de Tripoli explique que les esclaves “étaient achetés par les consuls de Russie à Tripoli, baptisés sur le champ à l’Eglise russe orthodoxe, et envoyés à St. Pétersbourg où, en leur qualité de nouveaux convertis, ils étaient affranchis et engagés à vie au service impérial. En règle générale, la durée de leur service était de 25 à 30 ans”.[2] Ils devenaient pages à la Cour ou soldats de la garde impériale. Certains servaient dans des familles de la haute aristocratie russe.

Cependant, ce trafic ne fut pas numériquement important : rien de comparable par exemple avec les milliers d’Africains qui, du fait de l’esclavage, eurent à vivre en Angleterre, en France ou dans d’autres pays européens impliqués, eux, à la même époque, dans la traite négrière. Cette faible présence africaine en Russie serait restée probablement inaperçue si l’un des enfants victimes de ce trafic n’était pas devenu un personnage historique russe. Il s’agit d’Abraham Pétrovitch Hanibal, personnage au destin extraordinaire, qui fut une des personnalités les plus instruites de la Russie du XVIIIe siècle.

 

Abraham Pétrovitch Hanibal  

Né en 1696 “sur les terres de [son] père dans la ville de Logone, [3] selon son propre témoignage écrit”, Hanibal se retrouve vers l’âge de sept ans (1703) à Constantinople, la capitale de l’Empire ottoman. Un an plus tard, il est conduit clandestinement à Moscou à la Cour du tsar Pierre le Grand, le souverain réformateur de la Russie. Il deviendra le filleul de l’empereur qui le convertit à la religion gréco-orthodoxe russe et prend en charge son éducation au palais impérial. Compagnon d’armes de Pierre Ier, Abraham Pétrovitch devient un de ses confidents et proches collaborateurs. Dès lors, la Russie devint son pays d’adoption. Il y mènera une longue et prodigieuse vie de 1704 à 1781.

Eminent mathématicien, fortificateur et hydraulicien, A. P. Hanibal fut aussi un homme d’Etat, excellent diplomate, et un important chef militaire. Pendant de nombreuses années, tout le système de défense de l’immense Empire russe fut sous sa direction. Il fut décoré à plusieurs reprises par l’impératrice Elisabeth “pour son abnégation et son application”. Figure importante de l’histoire du génie et de l’architecture militaires russes de son époque, il fut de ceux qui contribuèrent à diffuser en Russie l’oeuvre de Vauban, son célèbre prédécesseur français.

Dans le domaine des mathématiques, il publia un ouvrage et accomplit pendant plusieurs années un travail pédagogique de première importance. Auteur du traité, Géométrie practique, en 1725-1726 (350 pages), il fit oeuvre de pionnier en Russie puisque le premier traité de Géométrie publié en langue russe, la Géométrie de von Birkenshtein et Antony Erst, date de 1708.

Après un séjour de plusieurs années en France où il avait obtenu son brevet d’ingénieur et le grade de capitaine, le tsar confia à Hanibal l’administration de son cabinet privé et le chargea d’enseigner les mathématiques aux jeunes nobles russes inscrits dans les écoles techniques de Moscou et Pétersbourg. Plus tard, l’impératrice Anna Ivanovna l’envoya à Pernov (Estonie) pour former les futurs ingénieurs de l’école militaire locale. Hanibal fut également le professeur de géométrie et de fortifications du tsar héritier Pierre II qui régna de 1727 à 1730.

Dans le domaine du génie militaire (fortifications, artillerie, hydraulique, architecture, traductions techniques), son activité fut multiple. Auteur dès 1726 d’un autre volume sur les Fortifications, il en enseignera l’art, sera traducteur principal au palais impérial, chargé du contrôle des traductions d’ouvrages scientifiques et techniques du français en russe. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il sera le grand fortificateur de la Russie. Il fit preuve d’innovation à la fois dans le domaine technique et pédagogique. Il est par exemple connu pour avoir introduit l’enseignement de l’architecture civile dans les écoles d’ingénieurs. Il fut aussi le premier en Russie à utiliser la technique du dallage pour restaurer les forteresses.

Pendant quelques années, il fut chargé du contrôle des programmes de formation des écoles de génie militaire et d’artillerie. A ce titre, il fut un des fondateurs de la première école unifiée du génie et de l’artillerie de Pétersbourg (1758).
Chef du corps des ingénieurs, il a dirigé tous les grands travaux. Ce qui lui valut d’être reconnu par tous comme “un spécialiste irremplaçable”. Ainsi, en 1755, lorsque Elisabeth Pétrovna, impératrice de Russie, le nomme gouverneur de la province de Vyborg, près de la frontière finlandaise, le Collège de Guerre, la plus haute instance militaire du pays, s’empresse de demander à l’impératrice de laisser “le général-lieutenant et chevalier Hanibal rester comme auparavant au Corps des Ingénieurs…puisque monsieur le général-lieutenant et chevalier commande tout le Département des Ingénieurs et a à sa charge toutes les affaires relatives à ce Corps, de même que la situation du personnel du Génie…”

Pendant une vingtaine d’années et jusqu’à sa retraite, il occupera les plus hautes fonctions militaires : commandant en chef de la province estonienne, directeur des travaux de fortifications du Nord-Ouest et de l’Ouest de la Russie (Cronstadt, Pétersbourg, Schlüsselbourg, Riga, Pernov), du Sud de la Russie (Novosserbsk, Slavianoserbsk, Elisabethgrad), d’Ukraine (Kiev), de Sibérie occidentale (Tobolsk-Itchimsk)…Président de la Commission chargée de l’études de l’état de forteresses russes à partir de 1757. Il fut aussi le directeur principal du canal de Ladoga et de la Commission des travaux de Cronstadt et du port de la Baltique.

A la tête du système de défense de l’Empire russe, l’Africain de Russie parcourra le pays pour construire des places-fortes. Dans les années 1750, lorsqu’il apparut nécessaire de renforcer la défense des régions du sud de la Russie des attaques des Tatars et des Turcs, Hanibal décida de construire la forteresse Ste Elisabeth, pierre défendue par six bastions, dont il posa lui-même la première. En 1764, une petite ville (Elisabethgrad, devenue Kirovograd pendant l’époque soviétique) sera construite à l’emplacement de la forteresse. Un siècle plus tard, Elisabethgrad était devenue le “principal quartier militaire des colonies russes sur la rive orientale du Bug… occupée par un corps considérable de cavalerie.” De nos jours, Kirovograd est une ville ukrainienne moyenne de 263 000 habitants.


Pendant les années 1740, Hanibal s’était vu confier des missions diplomatiques en Finlande. Nommé en 1743 par l’impératrice Elisabeth chef de la Commission russe de délimitation des frontières avec la Suède, il était chargé “de fixer sur le terrain le passage de la frontière de l’Etat par la ligne la plus avantageuse sur le plan militaire et d’indiquer les lieux où seront construites les futures fortifications indispensables à la défense de la frontière”.
En 1759, il atteignit les sommets de la hiérarchie militaire lorsqu’il fut promu général en chef d’armée.

 

Un exemple pour la société russe de son époque

Chef militaire, bâtisseur infatigable, le général Hanibal ne resta pas indifférent à la misère dans laquelle vivaient les milliers d’ouvriers qu’il employait sur ses chantiers. En 1755, il fonda un hôpital pour les ouvriers du canal de Cronstadt. Un an plus tard, il créa une école pour les fils d’ouvriers et de maîtres ouvriers qui traînent dans les rues de Cronstadt. Deux des promus de cette école fabriquèrent l’une des premières machines à vapeur de la flotte russe.

Au milieu du siècle, alors que le servage était en plein essor en Russie, Abraham Pétrovitch, riche seigneur, allégea les dures conditions de vie des centaines de serfs de ses différents domaines en interdisant la punition corporelle et leur exploitation abusive. A cette époque, les propriétaires terriens traitaient leurs serfs comme des bêtes. Hanibal, qui n’hésitait pas à défendre publiquement les intérêts des paysans russes et estoniens, était devenu populaire aux yeux de ces derniers qui le considéraient comme un généreux maître.

Après un premier mariage qui fut un véritable désastre, Abraham Hanibal connut une belle et longue histoire d’amour avec sa seconde épouse, Christine-Régine de Schoëberg, issue de la noblesse suédoise. Ils vécurent heureux pendant près d’un demi-siècle et eurent une nombreuse progéniture. Un de leurs fils, Joseph Hanibal, qui fut capitaine d’armée, est l’un des plus célèbres grands-pères de Russie car son unique fille Nadine, née d’un mariage mouvementé avec Marie Alexéevna Pouchkine, donna naissance à Alexandre Pouchkine.

C’est ainsi que le filleul du grand empereur russe Pierre Ier devint le bisaïeul du grand écrivain russe Alexandre Pouchkine.

 

L’héritage africain de Pouchkine

On aurait pu penser que, du fait des trois générations qui séparaient Abraham Hanibal de son arrière-petit-fils Alexandre Pouchkine, le métissage de ce dernier serait demeuré inaperçu. Mais il en fut autrement.
D’abord parce que Pouchkine, par un des caprices de la nature, est né -selon ses contemporains – avec un visage aux traits africains plus prononcés même que ceux de sa mère. Son ascendance africaine était inscrite sur son visage. Ce détail physique le rendait singulier parmi les Russes. Selon Lounatcharski,[4] ministre de l’éducation de Lénine, les camarades de lycée de Pouchkine et ses pédagogues le décrivaient comme étant “petit, svelte, négrillon, les cheveux bouclés, le regard enflammé, mouvant comme du mercure, passionné”. Emile Haumant, biographe français de Pouchkine, dit qu’il avait “les cheveux noirs, frisés, les lèvres fortes, le teint basané”.[5] La plupart des portraits du poète nous le confirment.
Le hasard a aussi voulu que le jeune Pouchkine se considère comme “laid” : “je n’ai jamais été beau”, écrivit-il en 1835.[6] Dans l’esprit de ses contemporains, en ce début du XIXe siècle, il allait de soi que cette “laideur” ne pouvait être que due à ce “sang africain” qui circulait dans ses veines! Les ouvrages d’histoire naturelle n’enseignaient-ils pas que les Noirs étaient laids et proches du singe? Pendant les années 1810-1817, certains lycéens n’avaient pas tardé à surnommer leur petit camarade Pouchkine “le singe”. L’auteur russe Vigel, qui le fréquenta, écrira quant à lui que “la vivacité de ses mouvements le faisait ressembler aux anthropoïdes de l’Afrique centrale”! Né et ayant grandi dans un contexte où ces préjugés contre les Nègres étaient monnaie courante, le jeune Pouchkine finira par accepter ou par croire que sa “laideur” provenait bien de son origine africaine. Dans un de ses tout premiers poèmes de lycée, il écrira dans une description autobiographique “Vrai singe par sa mine…” et plus tard, la formule d’autodérision devenue célèbre, “Je suis un vilain descendant de Nègres”, que certains auteurs ultérieurs s’empresseront de déformer : “Je suis un descendant de vilains Nègres” ! Boukalov, qui s’est aussi penché sur cette question, estime que “l’assimilation des singes aux Nègres ou Africains” courante à l’époque de Pouchkine, devait faire que “Pouchkine, dès son enfance, lorsqu’il se regardait dans la glace, s’efforçait minutieusement de correspondre aux stéréotypes établis”.[7]

Il semble d’ailleurs que le fait de proclamer haut et fort sa “négrité” était pour Pouchkine une sorte d’auto-thérapie qui le libérait et qui lui permettait de ne pas s’enfermer dans un complexe qu’auraient pu provoquer les insultes qu’il lui arrivait de subir. Il décida d’assumer non seulement son origine mais aussi les “tares” communément admises de cette identité. Son attitude pouvait à cet égard paraître contradictoire ; en février 1825, dans une lettre qu’il écrivit depuis son exil à Mikhailovskoé [8] – domaine dont sa mère hérita d’Hanibal – à son frère cadet Léon, il lui fit la suggestion suivante : “Conseille à Ryléev, dans son nouveau poème, [Voïnarovski] de faire figurer notre grand-père [Abraham Hanibal] dans la suite de Pierre Ier. Sa gueule de nègre produira un effet sur tout le tableau de la bataille de Poltava.” S’il est clair que Pouchkine n’était pas complexé par son ascendance africaine, la reconnaissance de son identité africaine ne l’empêchait pas, paradoxalement, de refuser qu’on représente sa “laideur”. Ainsi, dans une lettre qu’il adressa à sa femme en mai 1836, “huit mois avant sa mort”, précise Arminjon, [9] un de ses biographes, Pouchkine lui rapporta en plaisantant qu’on lui avait proposé de faire son buste : “Mais je ne veux pas. Ma laideur nègre serait livrée à l’immortalité dans l’immobilité absolue de la mort. Je leur dis : c’est le buste de la belle qui vit chez moi qu’il faudra faire.” Il est vrai que Nathalie Pouchkine, son épouse, était l’une des plus belles femmes de Pétersbourg. [10]

En outre, les nombreux autoportraits qu’il fit au crayon étaient loin d’être flatteurs. Il s’allongeait le visage comme pour ressembler à un singe à l’image des dessins qu’on prétendait être typiques de la race nègre à son époque. La comparaison est d’ailleurs très frappante entre le dessin du Nègre – considéré comme proche de l’orang-outang, publié en 1824 dans le livre de J.J.Virey, Histoire naturelle du genre humain, et les différents autoportraits de Pouchkine ainsi que le portrait qu’il fit de son aïeul noir.

Si les canons de beauté eurocentristes dominants excluaient qu’un Noir puisse être beau à cette époque et même bien plus tard – comment justifier autrement le célèbre cri des Noirs de Harlem “Black is beautiful!” un siècle après – il n’en demeure pas moins vrai que la mère de Pouchkine, elle-même petite-fille du “Nègre de Pierre le Grand”, était réputée pour sa beauté. On l’appelait dans les milieux mondains de Pétersbourg, la “belle Créole” ou la “belle Africaine”. Il est également notoire que le père de Nadine Hanibal, Joseph Hanibal, le turbulent troisième fils du général nègre, était un bel homme. A en juger par les portraits qu’on attribue à Abraham Hanibal lui-même, l’on peut dire qu’il a été lui aussi favorisé par la nature.

Selon la plupart des biographes de Pouchkine, ses relations avec sa mère furent mauvaises pendant toute sa jeunesse. Certains auteurs ont cru pouvoir expliquer cette situation par le fait que Nadine Hanibal “voyait sans plaisir certains traits héréditaires de ses ancêtres abyssins [sic] poindre dans la physionomie et le tempérament de son fils aîné. Le croisement des races [ayant] été favorable à cette femme entichée de littérature française et dont la beauté a été immortalisée par Xavier de Maistre. La nature aurait-elle pris sa revanche à l’endroit de son fils aîné?” se demande Arminjon. Il n’est pas exclu qu’en raison des préjugés défavorables aux Noirs qui étaient courants en ce temps-là, celle-ci ait voulu avoir des enfants “blancs” à l’image de certains Noirs américains et Antillais. Situation dénoncée par Frantz Fanon dans son ouvrage Peaux noires, masques blancs. Pourtant, à en juger par une lettre de Nadine Hanibal à sa fille Olga, la soeur de Pouchkine, en décembre 1834, celle-ci avait une attitude plutôt neutre vis-à-vis de cette question : “ton frère aurait rêvé, semble-t-il, que ton Bébé est noir comme Abraham Pétrovitch; tu me disais qu’il n’est ni clair ni sombre; cela est plus vraisemblable et plus naturel”, écrivit-elle. [11]

 

La double patrie pouchkinienne

Pouchkine a grandi avec une double conscience identitaire. Bien entendu, il était avant tout un Russe. Mais il n’oubliait jamais sa part africaine dans la vie et dans son oeuvre littéraire. L’exemple le plus frappant est le thème de la double patrie qu’il développe dans son chef d’oeuvre poétique, le très célèbre Eugène Onéguine qu’il commença à écrire pendant son exil à Odessa dans le sud de l’Empire russe. Le poète rêve de liberté, d’évasion et envisage de se réfugier dans sa seconde patrie, l’Afrique, où il pourra penser librement à sa première patrie – la Russie – envers laquelle il éprouve des sentiments contradictoires : souffrance et amour :

Aurai-je un jour ma liberté? Il est temps, grand temps : je l’implore ; Au bord de mer j’attends le vent ; Je fais signe aux voiles marines. Sous le suroît défiant les flots, Quand prendrai-je mon libre essor Au libre carrefour des mers ? Il faut fuir les bords ennuyeux D’un élément qui m’est hostile Et sous le ciel de mon Afrique Sous les houles du Midi Regretter la sombre Russie, Où j’ai souffert, où j’ai aimé, Où j’ai enseveli mon coeur. [12]

Le célèbre écrivain russe Vladimir Nabokov a choisi avec raison d’intituler cette strophe Abraham Hanibal.[13] Car ce désir d’Afrique, peut-être même ce besoin d’Afrique que ressentait Pouchkine en ces années d’exil et qu’il exprima à travers ces beaux vers était un hommage à Hanibal, l’aïeul africain qu’il n’eut pas le bonheur de connaître et, à travers lui, à l’Afrique qui lui était inaccessible.
Un proche de Pouchkine rapporte cette phrase qu’il prononça à propos de l’attitude bienveillante que manifestait seulement à l’endroit du poète un serviteur d’origine asiatique d’un de leurs amis communs : “L’Asie protège l’Afrique”.[14] Il est clair que Pouchkine se considérait aussi comme un représentant de l’Afrique et qu’il s’identifiait à l’Afrique. Ignorer cela c’est ignorer certaines motivations intérieures de l’homme mais aussi de l’écrivain qu’il fut.
L’Afrique fut toujours présente dans l’imaginaire des descendants du fondateur de la lignée des Hanibal de Russie. Benjamin Pétrovitch Hanibal, un oncle de Pouchkine, ayant appris qu’Olga, la soeur de ce dernier, venait d’avoir un fils, lui adressa les mots suivants (1834) : “Inutile de décrire ma joie. Embrasse le nouveau rejeton des Hannibal, ton Léon, lionceau pour l’instant, de tout mon coeur et de toute mon âme, à l’africaine, à la Hannibal [souligné par nous]. Ecris-moi vite s’il te plaît pour me dire s’il ressemble aux Hannibal, je veux dire si le petit Léon est un Négrillon à la peau bien noire”. En 1899, Anna Sémionovna Hannibal, lointaine descendante de la lignée, fera part de son envie d’Afrique : “Je regrette tellement de ne plus être jeune et de ne pouvoir visiter le pays de mes ancêtres [l’Afrique]…mais je dois dire que j’ai toujours été attirée par le sud, la chaleur et le soleil.” [15]
Boukalov, l’auteur russe dont les travaux ouvrent véritablement la voie à la recherche de la dimension africaine dans la vie et dans l’oeuvre de Pouchkine répond à ceux qui en Russie sont exaspérés par cette question : “Non. Il n’est pas possible d’éviter de mentionner la lointaine Afrique lorsque l’on parle de Pouchkine. Pas seulement parce que Pouchkine attachait beaucoup d’importance à la branche africaine de sa généalogie. Il y a aussi le fait que les sujets africains sont présents dans l’oeuvre du poète à toutes les étapes de sa création : des vers de lycée à la poésie d’âge mûr. Je pense que le moment est venu d’utiliser toutes les connaissances acquises dans le domaine des Etudes de Pouchkine pour faire la lumière sur cette question dans le calme et sans passion.”
Pouchkine et Hanibal
N. Brodski, auteur d’une biographie de Pouchkine, a fait la remarque suivante : “A différentes périodes de sa vie, Pouchkine se référait à son bisaïeul A. P. Hannibal”.[16] En fait, le bisaïeul et l’arrière-petit-fils étaient presque des contemporains même s’il est indéniable qu’ils vécurent à des époques différentes de l’histoire de la Russie. Une vingtaine d’années à peine les séparait : Hanibal étant mort en 1781 et Pouchkine né en 1799. Hanibal appartenait à l’époque de Pierre le Grand, à ce XVIIIe siècle qui fascinait Pouchkine. Ce siècle dans lequel vécut et s’illustra son ancêtre africain lui apportait les réponses aux nombreuses interrogations qui assaillaient parfois l’homme russe du XIXe siècle qu’il était. Et Hanibal n’était-il pas le symbole de l’ouverture de la Russie au monde extérieur entreprise par le souverain réformateur Pierre Ier? Telle était la forte conviction de Pouchkine. [17]
L’existence d’Hanibal créait un lien direct entre Pouchkine et Pierre le Grand. Non seulement l’Africain avait été l’un de ces “Aiglons du nid de Pierre” – formule célèbre de Pouchkine pour désigner les proches compagnons du tsar -, il avait été aussi son filleul. Ainsi, Pierre avait été son père adoptif. Et voilà que lui, Pouchkine, était un descendant direct du fils adoptif du tsar. Il était par conséquent “d’une certaine façon”, fait remarquer Leskiss, une “création de Pierre” et il avait une conscience permanente de ce “lien vivant qui les unissait”. La poétesse russe Marina Tsvetaeva est certainement l’écrivain russe qui aura exprimé avec le plus de force cette conviction d’une relation existentielle Pierre Ier – Hanibal – Pouchkine : “… en ce jour inconnu où le regard de Pierre, un regard noir, et clair, et gai, un regard effrayant, se posa sur le petit Abyssinien [sic] Ibrahim. Ce regard là donnait l’ordre à Pouchkine -d’être.” [18] Dans cette relation, Hanibal fut une espèce de médium venu d’un autre monde, l’Afrique, qui permit l’éclosion du génie Pouchkine. En étant le filleul du grand empereur et le bisaïeul du grand poète, il a gagné une place enviable dans l’histoire de la Russie moderne.
Pouchkine a immortalisé son aïeul noir en faisant de lui un de ses héros littéraires : comme l’indique V. Listov, “La puissante figure d’Abraham Hannibal est présente dans les pages de l’oeuvre littéraire de Pouchkine, d’Eugène Onéguine au Nègre de Pierre le Grand en passant par son poème Ma Généalogie et son essai Réfutation des critiques.” [19]
Hanibal était constamment présent dans la vie de Pouchkine. A travers les récits de sa mère Nadine Pouchkine, la petite-fille du général. Mais également par l’intermédiaire de nombreuses personnes de l’entourage de Pouchkine qui avaient connu son bisaïeul noir. Les deux femmes qui, de l’avis de Pouchkine lui-même, avaient joué un rôle important dans sa vie, à savoir, sa grand-mère Marie Alexéevna Hannibal et sa nourrice paysanne Arina Rodionovna, lui apprirent tout ce qu’elles savaient d’Abraham Hanibal. La grand-mère Marie avait épousé l’un de ses fils, Joseph (ou Ossip) Hanibal. Le jeune couple marié avait habité un certain temps dans la demeure de Souïda (région de Pétersbourg) appartenant à Abraham et Christine Hanibal. C’est d’ailleurs là qu’était née la mère de Pouchkine en 1775.
La nourrice de Pouchkine est née en 1758 dans une famille de serfs vivant dans le domaine de Souïda, propriété du comte Fédor A. Apraxine, racheté un an plus tard par le général Hanibal.[20] Et lorsque celui-ci fut mis à la retraite en 1762 par Pierre III, il s’installa à Souïda, dans sa demeure principale où officiaient soixante neuf domestiques. A sa mort en 1781, Arina Rodionovna était une jeune femme de vingt-trois ans. Elle était donc bien placée pour parler de son maître noir et de sa famille à Pouchkine. Il en fut ainsi pendant son exil à Mikhaïlovskoé au cours des années 1820. Un des amis du poète a laissé à la postérité le témoignage suivant : “Ses journées étaient monotones. Levé tôt le matin, il se plongeait dans un bain froid, puis il s’emparait de ses livres et d’une plume; pendant les moments de tristesse, il roulait des boules de billard ou faisait appel à sa vieille nourrice qui lui parlait des temps jadis, des Hannibal, les descendants du Nègre de Pierre le Grand, de cette famille à laquelle appartenait sa mère.” [21]
La personne la mieux indiquée pour informer Pouchkine de l’extraordinaire histoire de son arrière grand-père maternel était Pierre Abramovitch Hanibal. Ce général-major à la retraite était un témoin privilégié car il était le second fils du filleul noir de Pierre Ier. Né en 1742, il eut pour augustes parrains par défaut l’impératrice Elisabeth Pétrovna et le futur empereur Pierre III. Pouchkine eut l’occasion de le rencontrer à plusieurs reprises. Nous disposons d’un témoignage écrit de Pouchkine à ce sujet : “Je compte voir encore mon vieux nègre de Grand’Oncle qui, je suppose, va mourir un de ces quatre matins et il faut que j’aie de lui des mémoires concernant mon aïeul”, écrivit-il dans une lettre à une des amies, Mme P.A Ossipova. Effectivement, avant de mourir, le grand-oncle donna à Pouchkine plusieurs documents des archives familiales.
La présence de l’arrière-grand-père africain était vivante à travers de nombreux vestiges : le domaine de Mikhaïlovskoé [22] dont avait hérité Nadine Pouchkine, née Hanibal, qui fut un des hauts lieux d’inspiration poétique de Pouchkine, avec ses parcs dessinés par Hanibal lui-même ; ceux de Souïda où était enterré ce dernier, de Kobrino dont avait hérité le grand-père Joseph Hanibal, de Taïtsy, à propos duquel Pouchkine écrivit dans son journal, en juin 1834 : “Hier soirée chez Catherine Andréevna. Elle va à Taïtsy, qui appartenait jadis à Hannibal, mon bisaïeul.
Si “le nom des Pouchkine se rencontre à chaque instant de l’histoire [russe]”, [23] le nom des Hanibal (devenu Hannibal au XIXe siècle) n’était entré dans le paysage historique russe qu’au XVIIIe siècle. Et l’éléphant d’Afrique, qu’Hanibal avait choisi comme emblème, trônait sur le toit de la maison de Petrovskoé. Pouchkine était fier de sa généalogie qui réunissait ces deux familles. En 1804, l’assemblée nobiliaire de la ville de Pskov avait décidé d’inscrire les noms des enfants d’Abraham Hanibal dans la première partie du Livre de la Noblesse Russe ; mais ceux-ci ne furent qu’à moitié satisfaits. Car le souhait de toute famille noble de Russie était de figurer dans la sixième partie du Livre. Il fallait pour cela “justifier d’un siècle de propriété terrienne”. Le fondateur de cette nouvelle dynastie en Russie avait reçu son premier grand domaine du patrimoine foncier impérial en 1742. Aussi, la résolution tant attendue par ses héritiers ne fut-elle prise qu’en février 1843 : “Le nom des Hannibal fait partie désormais des plus anciennes familles de la noblesse, en vertu de quoi, ordonnons que ce nom figure dans la sixième partie du Livre de la Noblesse en application de l’article 973 …”

Ivan Hanibal -le fils aîné du “Nègre de Pierre le Grand”- qui était «l’un des=”” hommes=”” les=”” plus=”” remarquables=”” du=”” règne=”” de=”” catherine=”” la=”” grande=””», selon l’expression même de Pouchkine, avait son nom gravé sur une colonne érigée à la résidence des tsars de Tsarskoe Selo (actuelle Pouchkino) par Catherine II à la gloire des héros de la bataille navale de Tchesmé (juin 1770). Le hasard voulut que le Lycée-internat où Pouchkine fit ses études se trouva précisément à Tsarskoe Selo. Pouchkine éprouvait une fierté immense à la vue du nom de son grand-oncle Ivan, celui-là même qui avait pris en charge l’éducation de sa mère et accordé sa protection à sa grand-mère Marie Alexéevna après son divorce. Dans des vers qu’il consacra à A. P. Hanibal, il ne manqua pas de rendre hommage à Ivan, le héros de Navarin :

Et son fils fut cet Hannibal qui sur les abîmes des mers fit flamber une immense escadre et préfigura Navarin. [24]

Parlant d’Ivan Hanibal dans son Début d’autobiographie (1834), Pouchkine souligna qu’il “était aussi digne d’attention que son père… En 1770, il prit Navarin. En 1779 il construisit Kherson. Encore aujourd’hui on respecte ses arrêtés dans la région méridionale de la Russie, où en 1821 j’ai vu des vieillards, qui avaient conservé encore vif son souvenir”. Mort en 1801, peu après la naissance du petit Alexandre, Ivan Hanibal fut enterré dans la célèbre Abbaye Alexandre Nevski de Pétersbourg à quelques mètres de la tombe d’un autre personnage remarquable de l’histoire russe, M. Lomonossov. Il est écrit sur sa tombe :

Natif de la chaude Afrique, son corps repose ici La Russie il servit, et immortel le rendirent ses exploits.

Très tôt, Alexandre Pouchkine exprima la fierté qu’il éprouvait d’appartenir à la lignée des Hanibal en signant un de ses poèmes de Lycée, Le Cosaque (1814), du double nom Pouchkine-Annibal. Un siècle plus tard, un autre écrivain descendant d’A. P. Hanibal, la romancière russe Zinovieva, – l’épouse du poète Ivanov- choisira elle aussi de signer ses oeuvres du double nom, Zinovieva-Annibal.
On comprend donc pourquoi Pouchkine était fier de son héritage africain. Selon certains auteurs, il en tirait même “vanité”. Il ne fait aucun doute qu’il ne supportait pas qu’on bafouât cet héritage. Il en allait de son honneur. Boulgarine, écrivain russe d’origine polonaise, l’apprit à ses dépens en 1830 lorsqu’il s’attaqua à Pouchkine dans la revue L’Abeille du Nord : “On dit sans en faire un secret qu’un poète de l’Amérique espagnole, … descendant d’un mulâtre ou d’une mulâtresse, – je ne sais plus -, s’était mis à démontrer qu’un de ses ancêtres était un prince nègre. A l’Hôtel de Ville de cette cité, on découvrit qu’il y eut à une époque très reculée, un procès entre un capitaine et son second au sujet de ce Nègre, qu’ils voulaient tous deux s’approprier, et que le capitaine prouva qu’il avait acheté le Nègre pour une bouteille de rhum! Qui eût cru alors qu’un jour un poète se réclamerait de ce Nègre? Vanitas vanitatum.” Répondant à ces attaques mesquines, Pouchkine s’en prit directement à Boulgarine :
“On peut pardonner à un émigré de n’aimer ni les Russes, ni la Russie, ni son histoire, ni sa gloire. Mais on ne saurait le louer de répondre aux avances russes en souillant de boue les pages sacrées de nos annales, en dénigrant les meilleurs concitoyens, et non content de s’en prendre aux contemporains, en bafouant les tombes de nos ancêtres.” [25]
Les provocations et autres injures à caractère raciste eurent pour conséquence de rendre Pouchkine extrêmement sensible. Le surnom de singe le poursuivit durant toute son existence. [26]
Un jour à Pétersbourg, une Française lui demanda :

“A propos, monsieur Pouchkine, vous et votre soeur vous avez donc du sang nègre dans vos veines? -Certainement, répondit le poète. -Est-ce votre aïeul qui était nègre? -Non, il ne l’était plus. -Alors, c’était votre bisaïeul? -Oui, c’était mon bisaïeul. -Ainsi, il était nègre. Oui, c’est cela…, mais alors,  qui était donc son père à lui? -Un singe madame, trancha-t-il pour finir.”

Un parallèle surprenant peut être fait entre cette situation vécue par Pouchkine en Russie et celle que vécut Alexandre Dumas en France. Un de ses biographes, raconte qu’à la remarque :
“- Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres?
-Mais très certainement. Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit.” [27]
Youri Lotman [28] estime que Pouchkine fut victime d’un “véritable complot mondain”. Il avait de nombreux ennemis dans la haute société. Et ceux-ci se servirent de l’arme la plus subtile et la plus dangereuse pour lui nuire. Ils savaient qu’en le blessant dans son amour propre il devenait vulnérable. Ainsi au cours du dernier acte de cette tragédie, il avait reçu une lettre anonyme lui annonçant qu’il était cocu. Leonid Arinshtein a fait remarquer que dans le sceau ayant servi à cacheter l’enveloppe, des huttes avaient été représentées. Ce ne pouvait être le fruit du hasard quand on sait que dans l’imaginaire raciste, la hutte évoque le “primitif”. Il est clair que le ou les auteurs de cette lettre savait qu’un tel détail qui n’aurait été remarqué par personne d’autre, blesserait à coup sûr son destinataire dans sa dignité.
Il apparaît évident que l’univers psychologique du poète a été influencé par “le rapport que Pouchkine lui-même entretenait avec son origine africaine.” [29]

Contrairement à ce qu’ont laissé croire nombre d’historiens de la littérature russe, cette origine ne relève pas du simple fait anecdotique. Le métissage de Pouchkine était un élément important de sa conscienceidentitaire et de sa personnalité et il se refléta dans son oeuvre littéraire. Pouchkine qui chantait constamment son bonheur d’être né en Russie et sa fierté d’être Russe, n’hésitait pas cependant à rappeler qu’il avait une seconde patrie, l’Afrique. Cette Afrique dont le plus prestigieux représentant dans la Russie des tsars fut Abraham Pétrovitch Hanibal, l’homme qui aux yeux de Pouchkine, était à la fois l’arrière-grand-père, le filleul, pupille et confident de Pierre le Grand, le père d’un héros russe, un des meilleurs fils de la patrie et enfin, l’ancêtre dont l’histoire faisait partie des “pages sacrées” de l’Histoire russe.


1 Voir D. Gnammankou “La traite des Noirs en direction de la Russie” in La Chaîne et le lien, Doudou DIENE (Ed.), Paris, Editions Unesco 1998.
2 Czeslaw Jesman , 1966, “Early Russian Contacts with Ethiopia” in Proceedings of the Third International Conférence of Ethiopian Studies, Addis Ababa, Institute of Ethiopian Studies, Haile Selassie I University, p. 253-267.
3 Lettre au Sénat russe, 1742. Dans ce document autobiographique, Hanibal ne précisa pas toutefois le nom du pays où se trouvait la ville de Logone. Un demi-siècle plus tard, Rotkirkh, gendre d’Hanibal écrivit que celui-ci était un Nègre d’Abyssinie dans un document connu sous le nom de Biographie allemande. Vers la fin du XIXe siècle, à l’approche du centenaire de la naissance du poète, on chercha en Russie à déterminer le pays d’origine du bisaïeul noir de Pouchkine. En 1899, un savant russe, Anoutchine annonça qu’il avait découvert la ville de Logone en Ethiopie. Ainsi naquit la légende de l’origine éthiopienne de Pouchkine. Mais Anoutchine avait procédé à une falsification toponymique en transformant Logo – Tchova, le nom d’un village du nord de l’Ethiopie en Logone. Quelques décennies plus tard, Vladimir Nabokov entreprit de retrouver en Ethiopie la ville de Logone conformément aux indications d’Anoutchine. Sans succès. Ayant conclu que la Biographie allemande où était mentionnée l’Abyssinie était une source d’information pleine d’erreurs, et s’étant rendu compte que dans l’article d’Anoutchine, le toponyme éthiopien “Loggo ou Logo” était miraculeusement devenu d’un commentaire à l’autre “Loggom, Logom” puis “Loggon, Logon”, Nabokov décida d’ignorer le travail de celui-ci afin de mener ses propres recherches. Il recommença à zéro et ne retrouva pas Logone en Ethiopie. En réalité, la ville de Logone se trouvait ailleurs en Afrique, dans une principauté du même nom située dans le bassin du Lac Tchad, territoire autrefois appelé Soudan Central (actuel Cameroun). C’est la conclusion à laquelle nous sommes parvenus après une étude critique de tous les travaux de nos prédécesseurs et de nouvelles recherches (cf. les articles 1- Otkuda rodom Ibragim Gannibal, Rossiyskie Vesti, n°101 du 02 juin 1995, pour la version française : “Où est né Abraham Hanibal?”, in D. Gnammankou, 1996, Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine; et 2- “Nouvelles recherches sur les véritables origines africaines d’Abraham Hanibal”, paru dans The Herald of the Russian Academy of Sciences, Tome 65, N°12, déc. 1995.
4 Boukalov, Roman o carskom arape, (Le roman sur le Nègre du tsar), Moscou, Prométhée 1990, p. 22.
5 Emile Haumant, Pouchkine, Paris et Cie éd., 1911, p. 14.
6 Extrait de A.S.Pouchkine, Correspondance (non traduit), Moscou, Editions Nauka, 1965, t.X, p.49.
7 Boukalov, Roman o tsarskom arape, (Le roman sur le Nègre du tsar) 1991, p.27.
8 En mai 1820, Pouchkine fut exilé dans le sud de l’empire russe pour avoir écrit des vers politiques, en particulier l’Ode de la liberté. En juillet 1824, il fut transféré au Nord-Ouest de la Russie, à Mikhailovskoé après que la police eût intercepté une de ses lettres contenant des idées athées (D. Blagoj, Alexander Pushkin, Unesco, 1981). C’est Nicolas I, devenu empereur après la mort d’Alexandre I, qui mit fin au second exil de Pouchkine en septembre 1826. Les ennuis du poète avec le pouvoir ne furent pas pour autant terminés car Icolas I décida d’être lui-même le censeur de Pouchkine et il le fit mettre sous surveillance policière.
9 Pierre Arminjon, Pouchkine et Pierre le Grand, Paris, Librairie des Cinq Continents 1971.
10 Avant son mariage en 1831 avec Nathalie Gontcharova, Pouchkine s’était fait remarquer à Moscou et Pétersbourg par ses nombreuses aventures. Il aimait les femmes et tous les plaisirs des sens et de l’esprit qui étaient pour lui autant de dons du Ciel (D. Seseman). Ses admiratrices étaient nombreuses dans la haute société et il immortalisa certaines de ses amours dans de nombreux vers. Pouchkine qui s’estimait “laid” était pourtant considéré comme beau et très séduisant par les femmes.
11 Mir Puskina (Le Monde de Pouchkine), St. Pétersbourg, Pouchkinski Fond, 1993, T. I.
12 Pouchkine, Œuvres complètes : Autobiographie, critique, correspondance, traduction d’André Meynieux, Paris, André Bonne Editeur 1977..
13 Vladimir Nabokov, Pushkin and Hannibal, in Encounter, n°106, 1962. Legendy i mify o Puskine (Mythes et Légendes sur Pouchkine), St. Petersbourg, Akademitcheski Projekt, 1995, pour la traduction russe.
14 cité par Boukalov, ibid.
15 Lettre d’Anna S. Hannibal à D. Anoutchine, d’Odessa, le 6 11 1899 in Vsesojuznaja Biblioteka V.I. Lenina, Trudy, Sbornik IV, Moscou 1939, p. 163.
16 N. L. Brodski, A. S. Puskin – Biografia, (A. S. Pouchkine, une biographie) Moscou, 1937, p.572, cité par Boukalov, Roman o tsarskom arape, (Le roman sur le Nègre du tsar) 1991, p.120.
17 Louis Martinez, Alexandre Pouchkine, Poésies, Gallimard 1994.
18 Marina Tsvetaeva, Mon Pouchkine, Paris, Clémence Hiver, 1987.
19 Legendy i mify o Puskine (Mythes et légendes sur Pouchkine), St. Petersbourg, Akademitcheski Projekt, 1995.
20 N. I.Granovskaïa, Esli exat’ vam slucitsa… (Au cas où il vous arriverait d’aller…), Leningrad., Lenisdat, 1989.
21 Boukalov, op. cit. Traduction de l’auteur.
22 Pouchkine écrivit en 1824 de Mikhaïloskoé à son ami Yazykov les vers suivants :

Dans le village où le pupille de Pierre Des tsars et tsarines le serviteur aimé Et leur compagnon resté dans l’oubli Se réfugiait mon bisaïeul nègre, Ayant oublié Elisabeth et les autres, Et la Cour et les somptueux banquets, Sous l’ombre des allées de tilleuls Pensait durant les froids été A son Afrique lointaine, Je t’attends.

23 A. Pouchkine, Début d’Autobiographie, in D. Gnammankou, Abraham Hanibal, l’aïeul noir de Pouchkine, Paris, Présence Africaine, 1996, p. 208.
24 Traduction de Louis Martinez, ibid.
25 Traduction d’André Meynieux, in Pouchkine. Oeuvres complètes. Autobiographie. Critique. Correspondance, Paris, André Bonne Editeur, 1977.
26 G. Alexinsky, Pouchkine l’Africain, in le Figaro Littéraire, n°276, août 1951.
27 Daniel Zimmerman, Alexandre Dumas le Grand, Paris, Julliard, p.354.
28 Youri Lotman, Pouchkine, St. Pétersbourg, Iskousstvo, 1995, p. 181.
29 Pouchkine fut le plus illustre des descendants de l’Africain de Russie Abraham Hanibal. Son épouse, Nathalie, lui avait donné quatre enfants : Marie, Alexandre, Grégoire et Nathalie. L’aînée, Marie (1832-1919) fut mariée au général-major Leonid Hartung. Alexandre (1833-1914) fut général lieutenant dans l’armée russe. Héros de guerre, il fut décoré à plusieurs reprises. Son frère Grégoire (1835-1905) quitta très tôt l’armée et fit carrière dans l’administration. Il devint conseiller d’Etat en 1896. Quant à Nathalie, que ses contemporains considéraient “plus belle que sa mère malgré ses traits africains irréguliers (sic)”, elle épousa à Londres en secondes noces le prince allemand Nicolas de Nassau qui était un parent des Romanov, la famille impériale russe. Elle devint comtesse de Merenberg en 1867. Sa petite-fille la comtesse Nada de Torbi épousa à Londres en 1916 le prince allemand Georges de Mountbatten , l’oncle de Philippe d’Edimbourg, l’époux de la reine d’Angleterre, et devint marquise de Milford-Haven. De nos jours, les nombreux descendants de Pouchkine vivent aux quatre coins du globe.

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