De la Guadeloupe à la Réunion, les cimetières d'esclaves dévoilent (en partie) leurs secrets

De la Guadeloupe à la Réunion, les cimetières d’esclaves dévoilent (en partie) leurs secrets

Depuis près d’un mois, dans les Antilles françaises, une équipe d’archéologues est à l’affût. Sa mission: sauver un cimetière d’anciens esclaves, menacé par l’érosion. Lieu de l’opération: la plage des Raisins Clairs, le long du littoral de Saint-François, en Guadeloupe.

Et il y a urgence.  “Nous connaissions l’existence de ce site depuis longtemps, reconnaît  Thomas Romonarchéologue et anthropologue à l’Inrap, l’Institut de recherches archéologiques préventives en charge de la mission et co-auteur entre autres de Tromelin, l’île aux esclaves oubliés. Mais depuis deux ans, la mer attaque franchement le cimetière à cet endroit“. En quatre semaines, environ 80 sépultures ont été fouillées.
Une fois le sable nettoyé, les ossements démontés sont ensuite étudiés en laboratoire avant de rejoindre des dépôts archéologiques.

De l’autre coté de la planète,  à la Réunion, un autre cimetière d’esclaves a été récemment mis au jour. Les sépultures se trouvaient à coté du cimetière des hommes libres de Saint-Paul. L’endroit a déjà fait l’objet de deux interventions pour préserver les ossements.

Des indices au compte-goutte

Les découvertes de cimetières d’esclaves ne sont pas rares. En réalité, explique Thomas Romon, “toute la difficulté  réside dans le fait de démontrer qu’il s’agissait bien de sépultures d’esclaves“. Et souvent, les indices sont rares. Dans les cas les plus simples, les archives historiques confirment la présence d’un tel cimetière dans la zone concernée. Une fois, un collier de servitude a été trouvé à proximité des lieux. Une autre fois,  des dents taillées  en pointe révélaient un rite de passage notamment pratiqué en Afrique.

Opérations de sondage à Saint-Paul (La Réunion) © Inrap
© Inrap Opérations de sondage à Saint-Paul (La Réunion)

Dans les autres cas, il faut s’appuyer sur des arguments biologiques. Vérifier notamment que les corps enterrés sont des deux sexes, et de tous les âges. Thomas Romon cite notamment le cas d’une découverte à Baillif en Guadeloupe. Un cimetière avait été découvert par des archéologues. Mais après analyses, il s’est avéré que les sépultures étaient masculines, d’une même classe d’âge et les corps enterrés nus. Il s’agissait en réalité du cimetière d’un hôpital militaire.

Enterré avec sa pipe

Les esclaves eux étaient enterrés avec “du mobilier associé”, précise Thomas Romon: des vêtements, des boutons de vêtements, des crucifix, ou même des objets de tous les jours, comme par exemple des pipes en terre cuite.

A Saint-François, le nombre de sépultures, plus d’un millier, excluent que les sépultures soient par exemple les victimes d’un naufrage, poursuit Thomas Romon. “Ce cimetière a été utilisé pendant plusieurs décennies, la gestion des sépultures est très proche de celle utilisée par les hommes libres. Il y avait une volonté de rapprocher des individus“. Qui enterrait-on ensemble? Les membres d’une même famille? Originaires d’une même zone géographique? La question n’a pas encore de réponse.

Une sépulture du cimetière marin de Saint-Paul © Inrap
© Inrap Une sépulture du cimetière marin de Saint-Paul

Autre difficulté: la datation

Sur ces ossements d’époque coloniale, le carbone 14 ne nous aide pas vraiment, déplore Thomas Romon, il nous donne une fourchette très large comprise entre 1400 et 1950!“.
Les datations se fondent alors sur d’autres indices, comme notamment l’histoire du peuplement des régions concernées, ou les rites d’inhumation. A Saint-François, les sépultures étaient dans des cercueils, les corps couchés sur le dos selon un rite catholique, trahissant l’époque coloniale.


Peu d’ossements ont été préservés en Guyane

Des cimetières comme celui de Saint-François en Guadeloupe ou de Saint-Paul à la Réunion, il pourrait en exister des centaines dans les Outre-mer français. En Martinique, en décembre, une équipe de l’Inrap s’est penchée sur un cimetière d’époque coloniale. Une vingtaine de sépultures ont été mises au jour. Et malgré la présence de mobilier amérindien, les archéologues sont quasiment certains d’avoir découvert un nouveau cimetière d’esclaves. En Guyane, “les types de sols posent le problème de la conservation des ossements, précise Thomas Ramon. Mais il est possible qu’un jour, à la suite de conditions bien particulières, on trouve un cimetière avec des ossements préservés“.

Restitution au public

Seuls ceux qui sont menacés font l’objet d’un travail de préservation. Et encore, lorsque le financement, qui dépend en grande partie du ministère de la Culture est possible. Dans le cas de Saint François, la Région et la ville ont débloqué des fonds.

Ces découvertes n’ont pas vocation à rester confinées à un cercle d’initiés. D’ici quelques mois, le responsable de l’opération de la plage des Raisins Clairs fera une conférence publique pour restituer l’avancée des travaux et des découvertes. La date est déjà fixée: ce sera le 27 mai, jour de la célébration de l’abolition de l’esclavage en Guadeloupe.

 

Maïté Koda

 

Source: la1ere.fr

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