Ruben Um Nyobe

Connaissance de nos héros: Ruben Um Nyobe

Kamerun, une guerre cachée aux origines de la Françafrique 1948 – 1971, est un livre hautement instructif que je ne peux que conseiller très vivement à toutes les personnes éprises d’Afrique. C’est une source d’informations, d’édification sur la résistance des camerounais, sur l’organisation de l’après-indépendance, les maquisards, l’UPC, le nationalisme camerounais, sur le travail forcé et les tractations ayant eu lieu dans le cadre de la deuxième guerre mondiale, sur la colonisation en Afrique. Des personnages de premier plan traversent ce récit historique à chaque page et notre regard sur cette histoire, la françafrique s’éclaire davantage. Kamerun est un livre indispensable pour tout africain. Indispensable !

 

Ruben Um Nyobè, un leader charismatique

Au moment de la création de l’UPC, un homme hésite encore à se mettre en avant, pour ne pas alerter les autorités ou par simple timidité : Ruben Um Nyobè. A l’époque, celui qui deviendra la figure la plus emblématique et presque légendaire du nationalisme camerounais n’est qu’un modeste greffier à Edéa. Pourtant, avant même son élection au poste de secrétaire général de l’UPC en novembre 1948, le jeune homme qui n’a alors que 35 ans fait déjà l’admiration de tous. De ses camarades de l’USCC, des communistes français, mais aussi de … l’administration. La note qui le concerne, écrite par les services français en avril 1947, en témoigne.

Voilà, explique la police française, « un homme intelligent qui cherche à acquérir par lui-même une culture supérieure, consacrant toute son activité à créer de nombreux syndicats dont il est secrétaire général. C’est un membre très actif du mouvement démocratique camerounais, bien que ne paraissant pas être lui-même un élément dangereux. Il sort très peu, mène une vie retirée, ayant un noyau d’amis très restreint ». Jusqu’à son assassinat en 1958 (et plus encore ensuite ), personne ne doutera jamais de l’intelligence hors norme de cet homme d’exception, que même ses ennemis les plus farouches décriront comme un « homme de valeur », un << pur intelligent », << honnête et désintéressé », un << politique qui voit juste et loin », << dévoué comme nul autre à la cause de l’indépendance camerounaise ». Bref, conclura un rapport de renseignements en 1951, << il tranche, et de beaucoup, sur la faune politique camerounaise ».

A l’intérieur de l’UPC, l’autorité d’Um Nyobè s’affirme donc sans qu’il ait besoin de l’imposer. Et cela d’autant plus qu’il n’est pas seulement un militant dévoué. C’est aussi un intellectuel, dont les tracts, en raison de la << clarté de son argumentation », alarment la police coloniale. Laquelle s’inquiète tout autant de l’<< assiduité » avec laquelle Um prépare personnellement les documents envoyés par l’UPC aux instances de l’ONU chargées de contrôler l’administration française. Lorsque, à partir de 1952, la quatrième commission de l’ONU cherchera à entendre ceux qui contestent les méthodes de la France au Cameroun, c’est naturellement Um Nyobè qui l’UPC enverra à New York pour la représenter.

Malgré la reconnaissance croissante dont il jouit au Cameroun et bientôt, à l’extérieur, Um restera toute sa vie un homme simple et modeste. Contrairement à la plupart de ses homologues africains, il vit à la manière de ses compatriotes, parmi eux. Il n’est pas un grand planteur, chef coutumier et député, comme Houphouët. Il n’a pas fréquenté les khâgnes parisiennes avec Geoges Pompidou, comme Senghor. Et il court moins les réunions internationales que le syndicaliste guinéen Sékou Touré. Né en 1913, près de Boumnyebel, au cœur de la Sanaga-Maritime, Um Nyobè est profondément ancré dans la société Bassa. Il appartient à une famille d’agriculteurs et son père, grand prêtre des sociétés initiatiques, est un sorcier respecté. Mais sa scolarité s’effectue sous les auspices de la mission presbytérienne. Sur les bancs de la prestigieuse École normale de Foulassi, Um Nyobè est un élève doué. Malgré son exclusion de l’école de Foulassi, où il est accusé d’avoir protesté contre la mauvaise qualité de la nourriture, il réussit le concours pour devenir moniteur des écoles protestantes, ainque la première partie du baccalauréat en 1939.

Devenu greffier, Um Nyobè s’engouffre dans chaque brèche autorisée, que ce soit à la tête d’une ligue de clubs de football, dans une chorale protestante ou, pendant la guerre, au sein de la Jeucafra, alors seul espace d’expression possible. « Tout est politique, aime-t-il à répéter, et tout s’encadre dans la politique. La religion est devenue politique. Le commerce est politique. Même le sport est politique. La politique touche à tout et tout touche à la politique. Dire que l’on ne fait pas de politique, c’est avouer que l’on n’a pas le désir de vivre.» Rien d’étonnant, dès lors, qu’Um s’engage auprès des militants communistes français du Cercle d’études marxistes et, ensuite, dès que possible, dans le mouvement syndical naissant, où il est désigné en 1947 secrétaire général de l’USCC. Parallèlement, il s’engage dans la bataille politique qui aboutit à la création du RACAM, dont il devient secrétaire général adjoint.

Prenant conscience que son statut de fonctionnaire l’expose à toutes les pressions, il se met en disponibilité en 1947 pour se consacrer à l’œuvre de sa vie : l’édification du mouvement nationaliste camerounais. Secrétaire général de l’UPC à partir de novembre 1948, il représente son parti au IIe congrès du Rassemblement démocratique africain, qui se tient à Abidjan en janvier 1949. Il devient à cette occasion un des vice-présidents du parti inter-territorial animé par Félix Houphouët-Boigny et Gabriel d’Arboussier.

Um Nyobè est un passeur. Remarquable polyglotte, parlant bassa, ewondo, pidgin ou boulou, et français bien sûr, il s’efforce inlassablement de convaincre ses compatriotes, allant de village en village, en train, à pied, en camion. Non pas à coups de tirades enflammées, mais à force d’argumentations raisonnées, fondées en droit, assises sur des exemples concrets de la vie quotidienne. Pour accrocher ses auditoires, le secrétaire général de l’UPC a pris l’habitude de ponctuer ses discours de demandes d’approbation ou de réprobation à son public captivé.

Um Nyobè est un homme convaincu, que jamais le doute n’abandonne. Formé au marxisme à la sortie de la guerre, le leader de l’UPC n’en sera pas un propagandiste aussi zélé que certains de ses camarades. Allié aux communistes français au plus fort du stalinisme mondial, il prend garde d’afficher sa solidarité aussi bien que son indépendance : « Les peuples coloniaux ne peuvent faire ni la politique d’un parti ni celle d’un État, ni, à plus forte raison, celle d’un homme, explique-t-il lors d’une conférence de presse à Paris le 8 janvier 1953, après avoir été entendu par la quatrième commission de l’ONU. Les peuples coloniaux font leur propre politique, qui est la politique de libération du joug colonial.» Toute sa vie, il expliquera que l’UPC n’est pas un « parti » au sens strict du terme, mais un « mouvement de libération nationale ». Ce n’est qu’une fois l’indépendance acquise que les Camerounais choisiront, librement, leur mode de gouvernement. Tel est, pour lui, l’ordre des priorités. Malgré sa formation au Cameroun et ses distances affichées à l’égard du mouvement communiste, Um Nyobè a été souvent faussement présenté par les administrateurs coloniaux qui l’ont combattu comme un militant formé dans les pays du bloc de l’Est. Maurice Delaunay, par exemple, le décrit dans un rapport de 1958 comme « un homme qui avait fait ses classes auprès du Parti communiste en France et, aussi, au-delà du rideau de fer, à Moscou, à Varsovie, à Prague ». Encore plus étonnant, l’AFP reproduira cette erreur dans sa nécrologie du secrétaire général de l’UPC en 1958.

Alors qu’il a souvent été surnommé par ses adversaires le « Ho Chi Minh camerounais », sa philosophie, son mode d’action et sa pondération feraient plutôt de lui le Gandhi de l’Afrique centrale. En février 1950, il fait la promotion auprès de ses camarades de la campagne de boycottage des produits français par les nationalistes ivoiriens en 1949. EN septembre 1952, face aux tentations d’utiliser la violence pour se faire entendre, Um Nyobè répond que « la lutte armée a été menée une fois pour toutes » contre les nazis. Le droit international comme le droit français donnant raison aux Camerounais, argumente-t-il inlassablement, le recours aux armes et à la violence est inutile. Jusqu’en 1955, signe de son emprise sur ses troupes, il faut souligner que ni l’UPC ni ses sympathisants n’ont attenté à la vie d’un Blanc, pas même à l’occasion de débordements. On peine même à trouver des traces d’un colon ou d’un administrateur malmenés ou seulement menacés par les militants nationalistes. C’est dire si la consigne de non-violence est massivement diffusée et respectée.


Les discours des leaders de l’UPC, bien que qualifiés d’ « extrémistes », ne sont jamais violents à l’égard des colonisateurs. Um Nyobè prend soin de montrer qu’il ne verse jamais dans le rejet de la France ou des Français, à l’image d’ailleurs de tous les mouvements anticolonialistes d’Afrique francophone. A ses débuts, l’UPC affirme que l’indépendance doit être progressive et n’empêchera pas des liens culturels et économiques étroits avec l’ancienne métropole. En 1953, les meetings de l’UPC se terminent encore par l’hymne camerounais et la marseillaise, tandis qu’Um Nyobè répète qu’il ne << confond  pas le peuple de France avec les colonialistes français ».

Pour la population, notamment dans sa région d’origine, Nyobè est le Mpodol, « porte-parole » et transmetteur pédagogue de savoirs. Pour ce faire, il met en relation deux mondes, deux langages, celui du terroir et celui dela cause anticoloniale internationale. Cette maîtrise de différentes cultures lui permet à la fois de s’adresser à tous les Camerounais et de contester la domination étrangère à partir des valeurs mêmes que celle-ci prétend porter. Par exemple, l’UPC saisit régulièrement la justice pour faire respecter ses droits à se réunir, à participer sans discrimination aux élections ou à faire face aux violences policières, qualifiées de « contraires à l’idéal de l’Union française ». Centrant son action sur le respect du droit et des conventions internationaux, l’UPC interpelle également l’ONU, envoyant des dizaines de milliers de lettres à New York pour y dénoncer la moindre violation des accords de tutelle.

Certains de ses amis ne manqueront pas de voir dans cette sacralisation du droit international une forme de naïveté. Dès décembre 1952, au moment de son premier voyage à New York, Um Nyobè comprendra qu’il faut « limiter ses illusions » à propos de l’ONU. Mais la tribune internationale, plus accessible que celle de l’Assemblée représentative du Cameroun (ARCAM) procure à Um Nyobè l’onction politique que lui refusent les institutions coloniales. Enfin, sur un autre plan, l’ex-élève des écoles presbytériennes est très attaché à répondre aux attaques de l’Église catholique en lui renvoyant ses propres Evangiles. « La doctrine chrétienne est, en elle-même, progressiste », explique Nyobè après avoir critiqué les ingérences politiques du clergé en 1949 et de « tous ces hommes, qui, sous prétexte de travailler pour le royaume du Ciel, se font les serviteurs zélés des forces de l’oppression colonialiste ».

Page 79 – 82, Kamerun, une brèche dans l’Empire français 1945-1954)

 

Thomas Deltombe – Manuel Domergue – Jacob Tatsitsa

Source: banlieue-immigree

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Lire également:

 

Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l´Union des Populations du Cameroun (1913-1958)

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