Cheikh Ahmadou Bamba

Cheikh Ahmadou Bamba, le mouridisme et la résistance africaine au colonialisme

Face aux négriers arabo-musulmans et à leurs complices qui ravageaient le continent noir, des chefs charismatiques et leurs sujets se sont dressés. En fait, à côté des élites souvent islamisées et à la solde des négriers, il y eut toujours des chefs résistants – beaucoup plus nombreux ceux-là-, qui ne perdirent jamais leur foi en leurs civilisations assiégées. Ces hommes savaient que tout crépuscule, comme toute nuit, a son aube. C’est à ces meneurs – bâtisseurs d’empires, religieux mystiques ou grands seigneurs en mal d’aventures – que les populations ont le plus souvent accordé leur confiance.

En Afrique de l’Ouest, la conversion de quelques roitelets ou chefs de tribus et de leurs sujets a engendré des bouleversements inattendus. L’Islam fut même involontairement le support spirituel de certains grands mouvements de résistance. En plein XIXe siècle, la traite arabo-musulmane continuait ses ravages et les nations européennes combattaient officiellement le fléau. Mais, paradoxalement, la << méfiance >>  des colons et des hommes d’Eglise vis-à-vis de l’Islam contribua à son expansion en profondeur. Des érudits musulmans, comme le guide religieux sénégalais Cheikh Ahmadou Bamba, non seulement n’ont pas trempé dans l’infamie de la traite arabo-musulmane mais ont farouchement résisté, grâce à l’Islam. L’homme avait commencé par séparer le spirituel du temporel dans lequel de nombreux chefs ou guides africains se perdaient en préoccupations bassement existentielles et éminemment corruptrices. 

Cheikh Ahmadou Bamba incitait ses fidèles à se tourner vers Dieu, dans un travail sanctificateur, pour mieux dépasser les valeurs matérialistes du monde. Il prit ses distances avec les jihadistes (négriers pour la plupart), tout en combattant l’occupation coloniale lorsque les Français s’installèrent en force au Sénégal. Les abus du système colonial et le non-respect des principes humanistes, pourtant nés de la Révolution française, avaient fini par jeter une grande partie des masses sénégalaises dans la religion du mouridisme, dont le fondateur est précisément Cheikh Ahmadou Bamba. Ce pacifiste posera bien des problèmes aux autorités coloniales, et à double titre. D’abord parce que le mouridisme, religion d’inspiration islamique, obtenait l’adhésion de millions de fidèles et notamment des paysans qui contrôlaient la culture de l’arachide, produit d’exportation coloniale et énorme source de revenus pour les «visiteurs». Mais aussi, Cheikh Ahmadou Bamba, musulman pieux, n’était pas un adversaire classique que l’on pouvait combattre par les armes.

Longtemps avant le Mahatma Gandhi et le docteur King, cet homme, s’inspirant des préceptes les plus pacifiques de l’Islam, avait décidé de s’opposer au pouvoir colonial par une résistance non violente. Il l’appelait lui-même « la résistance spirituelle par la non-violence». Face au système colonial, avec tout ce qu’il comportait de ruse, de subterfuge, de moyens de rétorsion et d’entreprise de déculturation, l’homme opposera une foi religieuse sans faille, dans un combat intelligent et sans armes. Cheikh Ahmadou Bamba était avant tout un mystique incorruptible et détaché des choses matérielles. Le projet de société du résistant religieux reposait sur la fraternité et l’entraide sociale, à l’exclusion de tout rapport de force ou contrainte. Il contestait à toute autorité qu’elle puisse disposer de la vie d’un être, cela étant le privilège du Tout-Puissant. Ignorance, disait cet antiraciste, ne peut être plus grande que de haïr un homme parce qu’il a été créé noir, blanc ou jaune, qui à son tour, par réaction, peut rejeter tout autre que lui sur les mêmes bases, aussi absurdes. 

Le mouridisme, bien que d’inspiration islamique, est la première grande religion négro-africaine – transcendant les barrières ethniques – qui contient depuis ses débuts, dans son essence même, une forme de résistance spirituelle et militante contre toute tentative d’aliénation venue de l’extérieur. C’était un renouveau islamique et vivificateur de l’identité négro-africaine et qui finira par sérieusement indisposer les autorités coloniales. Aussi, le gouverneur français le fera arrêter. Il sera déporté sur l’île du Gabon. Le résistant religieux y aura de longues discussions avec un de ses codétenus, l’Almamy Samory Touré, autre résistant guinéen, mais esclavagiste notoire et qui aura mené une longue guerre sainte en Afrique de l’Ouest. Si ce dernier s’était servi de l’Islam à l’image de nombreux autres chefs musulmans – comme Elhadji Omar, Ousmane Dan Fodio et autre Mahdi – Cheikh Ahmadou Bamba, quant à lui, avait œuvré pour éviter à ses fidèles la tentation de toute corruption et qu’ils se réalisent uniquement par le travail personnel.


Après huit ans de captivité au Gabon, ce guide spirituel ne rentrera au Sénégal que pour être maintenu en résidence surveillée jusqu’à sa mort en 1927. Ses dernières paroles seront: «Je pardonne à tous mes ennemis. On les a éloignés de mon voisinage.» Son mausolée se trouve à Touba. Cette Mecque africaine est devenue, avec Lalibela en Éthiopie, l’un des hauts lieux saints du continent noir. En fin de compte, le combat du Pape du mouridisme fut l’un des rares exemples où l’islamisation du continent noir n’a pas perverti des guides ou chefs locaux pour abuser leurs peuples.

 

Tidiane N’diaye

Source: banlieue-immigree.fr

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