Camara Laye, L'enfant noire

Camara Laye: L’enfant noire

EXTRAIT

 

La gueule du serpent

J’étais enfant et je jouais près de la case de mon père. Quel âge avais-je en ce temps-là ? Je ne me rappelle pas exactement. Je devais être très jeune encore : cinq ans, six ans peut-être. Ma mère était dans l’atelier, près de mon père, et leurs voix me parvenaient, rassurantes, tranquilles, mêlées à celles des clients de la forge et au bruit de l’enclume.

Brusquement j’avais interrompu de jouer, l’attention, toute mon attention, captée par un serpent qui rampait autour de la case, qui vraiment paraissait se promener autour de la case ; et je m’étais bientôt approché. J’avais ramassé un roseau qui traînait dans la cour – il en traînait toujours, qui se détachaient de la palissade de roseaux tressés qui enclôt notre concession et, à présent, j’enfonçais ce roseau dans la gueule de la bête. Le serpent ne se dérobait pas : il prenait goût au jeu ; il avalait lentement le roseau, il l’avalait comme une proie, avec la même volupté, me semblait-il, les yeux brillants de bonheur, et sa tête, petit à petit, se rapprochait de ma main.
Il vint un moment où le roseau se trouva à peu près englouti, et où la gueule du serpent se trouva terriblement proche de mes doigts… (p. 9-10)

 

Le génie de mon père

Un jour pourtant, je remarquai un petit serpent noir au corps particulièrement brillant, qui se dirigeait sans hâte vers l’atelier. Je courus avertir ma mère, comme j’en avais pris l’habitude ; mais ma mère n’eut pas plus tôt aperçu le serpent noir, qu’elle me dit gravement :

–    Celui-ci, mon enfant, il ne faut pas le tuer : ce serpent n’est pas un serpent comme les autres, il ne te fera aucun mal ; néanmoins ne contrarie jamais sa course.
Personne, dans notre concession, n’ignore que ce serpent-là, on ne devait pas le tuer, sauf moi, sauf mes petits compagnons de jeu, je présume, qui étions encore des enfants naïfs.

–    Ce serpent, ajouta ma mère, est le génie de ton père.
Je considérai le petit serpent avec ébahissement. Il poursuivait sa route vers l’atelier ; il avançait gracieusement, très sûr de lui, eût-on dit, et comme conscient de son immunité ; son corps éclatant et noir étincelait dans la lumière crue. Quand il fut parvenu à l’atelier, j’avisai pour la première fois qu’il y avait là, ménagé au ras du sol, un trou dans la paroi. Le serpent disparut par ce trou.

–    Tu vois : le serpent va faire visite à ton père, dit encore ma mère.
Bien que le merveilleux me fût familier, je demeurai muet tant mon étonnement était grand. Qu’est-ce qu’un serpent avait à faire avec mon père ? Et pourquoi ce serpent-là précisément ? On ne le tuait pas, parce qu’il était le génie de mon père ! Du moins était-ce la raison que ma mère donnait. Mais au juste qu’était-ce qu’un génie ? Qu’étaient ces génies que je rencontrais un peu partout, qui défendaient telle chose, commandaient telle autre ? Je ne me l’expliquais pas clairement, encore que je n’eusse cessé de croître dans leur intimité. Il y avait de bons génies, et il y en avait de mauvais ; et plus de mauvais que de bons, il me semble. Et d’abord qu’est-ce qui me prouvait que ce serpent était inoffensif ? …

–    Père, quel est ce petit serpent qui te fait visite ?

–    De quel serpent parles-tu ?

–    Eh bien ! du petit serpent noir que ma mère me défend de tuer.

–    Ah ! fit-il.

Il me regarda un long moment. Il paraissait hésiter à me répondre. …

–    Ce serpent est le génie de notre race.


–    Qui, dis-je, bien que ne comprisse pas très bien.

–    Ce serpent, poursuivit-il, est toujours présent ; toujours il apparaît à l’un de nous. Dans notre génération, c’est à moi qu’il s’est présenté. (p. 15-17)

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Commentaire

Le roman est un classique de la littérature africaine et  une œuvre autobiographique. Il dépeint avec nostalgie l’enfance idyllique de  l’auteur, originaire de Kouroussa, au bord du fleuve Niger en Guinée dans une communauté africaine islamique ou il grandit auprès de ses parents, fréquente l’école,  subit le rituel de la circoncision et participe aux rites et coutumes de sa famille avant de partir pour la France après l’obtention de son certificat d’études pour y continuer ses études.

Le livre a été traduit en 33 langues et est étudié en Afrique comme œuvre de référence dans les programmes de français du 1er et 2ème cycle de l’enseignement secondaire. En France il est au programme des collèges dans les classes de 5ème.
Si le roman à sa sortie est apprécié en Europe et acclamé notamment par le public français, il a été violemment critiqué en Afrique, notamment par Mongo Beti qui reproche à l’auteur d’avoir peint une image stéréotypée et idyllique de l’Afrique en pleine période de combat pour la décolonisation. A la lecture on s’aperçoit très vite que le roman a été rédigé pour un lectorat français. Effectivement c’est seulement dans la suite du roman, Dramouss, publié en 1966 après le retour de l’auteur en Guinée, que Camara Laye critiquera ouvertement le régime socialiste et dictatorial d’Ahmed Sékou Touré, premier président de la République de Guinée, responsable d’arrestations arbitraires, de tortures inhumaines et de camps de concentrations (notamment celui de Boiro), dénoncés alors par Amnesty international.

Tandis que Mongo Beti estime que c’est le devoir de l’écrivain africain de dénoncer la réalité coloniale, d’autres auteurs africains rappellent que l’histoire de l’Afrique ne se résume pas uniquement à la néo-colonisation, au racisme et à la dictature des dirigeants. Il s’agit alors de contrebalancer cet épisode de l’histoire en démontrant qu’une autre Afrique et d’autres messages existent belle et bien dont émergent des énergies nouvelles et positives pour la construction de l’avenir.

 

In http://portail-du-fle.info

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