Aux origines du mot CAMEROUN

Aux origines du mot “CAMEROUN”

Pour les manuels scolaires, le « mythe » fondateur du Cameroun débute avec la découverte de la « rio dos camaroes » ou « rivière des crevettes »par le navigateur portugais Fernando Pô en 1472. Ce petit récit pittoresque que chacun connaît montre « l’explorateur » portugais arrivant sur les berges du fleuve Wouri. Y accostant, le navigateur émerveillé par la quantité de crevettes qui foisonnait dans les eaux du fleuve décidera de le baptiser « rio dos camaroes », « la rivière des crevettes ». Decamaroès,nous obtiendrons l’allemand kamerun, l’anglais cameroon, et le françaiscameroun.

 

Si l’on fait l’effort qu’il convient et ne s’arrête pas à cette fable crevettine racontée sur les bancs d’école, on saura s’apercevoir que l’histoire a pu enregistrer des témoignages qui autorisent, à l’évidence, de remettre ce récit “historique” en question.

Dans son livre intitulé Les richesses africaines et les moyens de les acquérir paru en 1886, A. Lanchier, lieutenant de l’armée coloniale française, écrit : « je dis d’autre part que le mot Cameroon vient du portugais camaraos, qui signifie chevrette. D’après le témoignage de quelques noirs intelligents des bords de cette rivière, ainsi que des renseignements recueillis auprès des négociants anglais et allemands établis à Bell-Town, il paraît que tous les quatre ou cinq ans, à l’époque des inondations de septembre, tous les cours d’eau du bassin du Cameroon (fleuve Wouri) sont envahis par une quantité telle de chevrettes qu’il suffit de plonger un seau dans l’eau de la rivière pour en pêcher une grande quantité. Cette invasion ne dure, paraît-il, que quelques jours, et personne, pas même les naturels, ne sait d’où viennent ces crustacés. Est-ce d’un lac intérieur ?Est-ce d’une des nombreuses criques qui sillonnent de toutes parts ? Mystère.On pourrait supposer que ces chevrettes sortent de quelques lacs déversant ses eaux à la suite des inondations, mais alors pourquoi les invasions ne se produisent-elles que tous les quatre ou cinq ans, alors que tous les ans, à peu près à la même époque, les inondations ont lieu ? Les personnes qui ont mangé de ces chevrettes disent que leur goût huileux les rend immangeables ».(Lanchier 1886, p. 43).

 

Cette note de Lanchier, établie sur des ouï-dire qu’il n’aura du reste jamais su vérifier par lui-même, autorise plusieurs interrogations dans la mesure où le récit colonial présente l’abondance de crevettes dans le Wouri comme un état permanent alors qu’il s’agit d’une occurrence qui aurait lieu tous les quatre ou cinq ans; de même, les crevettes présentées comme délicieuses sont déclarées immangeables par les informateurs de Lanchier. Il faut dire aussi que de mémoire d’homme le Wouri n’a jamais offert une telle invasion de crevettes, sauf à croire peut-être que ces dernières se refusent de paraître dans l’estuaire depuis qu’elles se savent attendues par des« Camerounais » qui trouveraient là une salutaire occasion de ripaille. Comme on le verra bientôt, cette affluence de crevettes dans le fleuve est une allégorie associée à un rituel endogène et ne désigne certainement pas une invasion de crevettes au sens où le rapportent les récits coloniaux; ce qui suggère que le mot « Cameroun » n’est pas issu du portugais camaroès, comme initialement présenté, mais provient au contraire d’une tradition endogène que nous laisserons au lecteur le soin de découvrir. Les chroniqueurs portugais ont usé d’une heureuse synonymie pour faire paraître le nom du fleuve comme relevant d’un baptême portugais.

 

Dans l’Histoire générale des voyages (1668) nous lisons : « Rio Camarones, que d’autres appellent Jameor ou Yamur, borde la Guinée au Sud et le royaume de Biafara au Nord. Cette rivière tombe dans l’océan par une large embouchure, qui ne la rend pas plus favorable à la Navigation. Elle ne reçoit que des Brigantins et des Chaloupes, et ne les reçoit pas sans difficulté » (p. 62). En langue duala, langue parlée à l’embouchure du fleuve Wouri, yamea signifie « se baisser/se courber (rapidement) ». Nous verrons ici une première correspondance avec le négro-égyptien wdb « courber » et wdb « rive,bord, littoral, côte »; tous les Camerounais savent que la ville de Duala décrit un littoral, une côte, et la relation avec yamea « courber » est la même que sous-tend le négro-égyptien qui offre une synonymie entre wdb « courber » et wdb « littoral ». En négro-égyptien il existe un autre terme wdb qui a le sens de « se tourner, retourner, faire demi-tour » avec l’idée de limite qu’on aurait atteint, ce qui justifie du demi-tour. En duala, sáwá signifie « plage, rivage », c’est-à-dire la limite. Le peuple Sawa serait ainsi le peuple-limite,ce qui rejoint la tradition bulu (« bi bulu » = nous retournons) où l’homme-limite est une nouvelle fois exprimée.

 

Laburthe-Tolra revient sur l’idée d’homme-limite associée à la tradition béti : « (…) Le surnom de ce héros éponyme, Nnë Bodo, est généralement commenté comme signifiant :Le passeur des hommesnë veut dire faire passerdonner passage, et bod signifiehommesNëë ou Nnë bodo serait presque pontifexcelui qui fait le pontle pontife au sens propre; le Sauveur comme le dit explicitement André Amugu (2. p.13, n.2). Cependant Hubert Onana, lui-même ewondo, conteste cette étymologie et affirme que nnë étant la forme Benë de l’ewondo nnye = limite, la signification de ce nom de victoire est en réalitéLimite des hommes : Nnë  Bodo serait l’Homme-limite,celui qui a atteint la limite supérieure des possibilités humaines » (Laburthe-Tolra 1981). Nie en langue duala signifie« plier, courber ». Nous préciserons ici, sans toutefois aller dans le détail, que cette rhétorique (« courbe », « limite »,etc.) est associée à la Voie Lactée, image de Nwt, spirale, c’est-à-dire courbe, dont les fleuves à Kemet (Afrique), à l’exemple du Nil, sont habituellement l’image ésotérique.

 

Cette relation avec Nwt, image du Ciel, est fondée parle négro-égyptien wdb « courber » que J.-C. Mboli, dans Origine des langues africaines, fait correspondre au sango ngúmbà« courber » (p.187); ngombé est le nom générique pour désigner la vache dans les langues bantoues, or chacun sait que la vache est associée au Ciel dans la tradition nilotique (cf : Livre de la Vache du Ciel), ce qui fixe de manière éclatante la relation entre le sango ngúmbà « courber »,le cilùba ngomba « vache », et le négro-égyptien kmt« vache noire » (k>g).

 

C’est l’occasion maintenant d’apporter quelques précisions quant à l’étymologie et au sens des mots qui sont présentées dans cet article, ceci dans un souci de concision. Dans la langue duala, ngòmbà désigne celui qui à la fonction de jouer d’un instrument de musique; ngombi est le nom générique de la harpe sacrée dans le rituel bwiti, ngoni est le nom que porte la harpe sacrée dans le domaine Mandé. La harpe sacrée est une image d’3s.t (Isis), la Vierge, représentée arborant des cornes de bovidés (vache) sur les bas-reliefs de la vallée du Nil. En négro-égyptien la harpe se dit bnt « harpe »; nous aurons également les formes bnt « champ », bntj « mamelle, sein », sbnt « vache », dbnt« bétail », bnt « cheveux tressés », hbnt « cruche », kbnt « bateau », sbnt « sanctuaire »,wbnt « Hathor (nom d’Hathor) ». Hw.t Hr (Hathor), avec Ntj (Neith), représente la Vache du Ciel.

Le fleuve Gambie. La courbure aura servi de terme générique pour désigner les fleuves à Kemet (Afrique)

Le fleuve Gambie. La courbure aura servi de terme générique pour désigner les fleuves à Kemet (Afrique)

 

 

La question qui peut être posée à présent est d’établir le lien qui existe entre ngomba « la vache », ngùmba « courber » et kmt « vache noire ». Nous dirons que ce lien apparaît déjà avec le fleuve Gambie qui offre de correspondre au squelette consonantique kmt. Cette relation est confirmée par le duala múnja « l’épouse, le fleuve » et munia « action de se courber, courbure ». La notion d’épouse ici doit être associée au négro-égyptien st kmt, épithète d’3s.t (Isis)que l’on traduit habituellement par « la femme/l’épouse noire ». Cette relation permet de voir rejaillir l’idée de crevette mis en relation avec le fleuve Wouri. Car, en effet, gamba est le terme générique par lequel les langues latines désignent la crevette. Ce mot, gamba,est formé à partir du grec kampê qui signifie « flexion », « courbure »; kamba (g>k) est le terme swahili qui désigne la crevette. L’indo-européen commun*kam « courbé » est la racine qui sert à construire les termes relatifs à la courbure, à la flexion, dans les langues dites indo-européennes, nous aurons par exemple les termes : camus « courbé, dauphin »,campus « vallée, campagne », camera « endroit voûté, plafond voûté », camella « écuelle, récipient », kamára « voûte, chambre voûté ».

 

Chez Court de Gebelin (1796) nous apprenons que le mot cam signifie main  et décrit toute forme de courbure « au sens physique et moral, tortuosité, injustice. C’est un mot primitif commun dans l’un ou l’autre de ses sens aux langues d’Europe et d’Asie ». Ainsi, en bas breton nous aurons cam « courbe », en irlandais cam « courbe »,en galloisgambe « courbe », en chaldéen kamat « sinuosité »,en arabe cam « sinuosité », en persan keman « arc »,en turc kieman « arc ». Court de Gebelin poursuit en précisant que le persan kemer, l’aramien kamar, le chaldéen kamaron, le grec kamara désignent la« voûte ». La même étymologie conduit au grec kémos « il plie », « il courbe à sa volonté », kammaron « crabe », « écrevisse » (à cause de sa forme recourbée), khamos« char », camero « faire en arc », « cambrer », camara « voûte », « arcade », kamàra« voûte »,« chambre voûtée », kampê « courbure »,« flexion », campus  « vallée », « campagne ». Nous nous souvenons qu’Hannon, le navigateur phénicien (vers le VIe siècle av. E.E.), donnera au Mt Cameroon le nom théon ochéma, traduit par « le char des Dieux ». Nous soulignons que le terme grec ochéma « char » est une variante de khamos« char ».


Ngombi. la harpe sacrée

Ngombi. la harpe sacrée

 

 

En quoi tout ceci trouve-t-il un lien avec le fleuve Wouri ?

 

Quiconque connaît la géographie fluviale du Cameroun sait que c’est le fleuve Nkam, prenant sa source à l’Ouest, qui devient le Wouri en arrivant dans la région du littoral. Il s’agit du même fleuve, si bien qu’une association des noms dudit fleuve offre de lire Nkam-Wouri ou Kam-wuri, orthographe qui donne à voir un squelette consonantique, km wr, que l’on retrouve dans la vallée du Nil associé à plusieurs villes.

Hathor (la Vache du Ciel)

Hathor (la Vache du Ciel)

 

 

Plusieurs localités du Double-Pay, en effet, ont été désignées par la locution km. Celles-ci sont rappelées par J.-C. Mboli : Km.t (Athribis), Km.ii.t (District de Ka Kam), Km wr (Ville du nome d’Athribis), Km wr (Sanctuaire du Fayoum), Km wr (Canal dans les nomes de Thèbes et de Coptos), Km wr (région de lacs situé à l’est du Delta du Nil). S’agissant du mot wr, Mboli précise qu’: « il est aisé de voir que le seul lien qui existe entre ces différentes localités -outre leur nom commun – est le fait qu’il s’agit de régions traversées par des cours d’eau – naturels ou artificiels (canaux) – ou parsemées de lacs, le rapport avec l’eau étant chaque fois indiqué par le mot wr que les égyptologues se sont empressés de traduire pargrandgros.Or, si l’on examine attentivement la série ci-dessous, on constate qu’il s’agit icid’un autre mot qui n’a rien à voir avec celui qui signifie grandpuissant : Wr-ns(nom d’une portion de rivière dans la Dw3t); wr « lac », wri.t « masse d’eau »,« crue »; wr-mw « la crue du Nil », t3-wr « district d’Abydos »; wr.t « bateau »; w3d-wr « la mer »; p3 wr « boisson »; Phr-wr « le fleuve Euphrate en Mésopotamie » (Mboli 2010). Précisons que les Bassa du Littoral appellent le fleuve Wouri Lep u Wouri, littéralement “rivière entière”;lep = rivière, wuri = entier, ce qui permet également d’associer le terme wuri au négro-égyptien wr signifiant “grand”.

 

Mboli confirme une fois de plus cette relation avec le zandé were « rivière, fleuve » qu’il fait correspondre au wr négro-égyptien;nous rajoutons à cette correspondance le terme Wuriou Wouri; de même que le nom du fleuve Ouéllé (r>l), première portion du fleuve Congo. Ces correspondances permettent d’établir pourquoi le terme kam-wuri a pu conduire àcameroon. Nous confortons cette relation par le biais du négro-égyptien wʽr.t « jambe »qui devient were : te « jambes » en copte (Mboli 2010). La forme latine du mot « jambe » estgamba, qui conduit à l’ancien français gambe ayant le sens de courbure, flexion; la relation initiale est maintenue; wrt signifie « vache » en négro-égyptien. On note le passage de G-ambe à J-ambe qui autorise évidemment le passage de K-am ou G-am à Y-am ou J-am ; ainsi kam “courber” = jame(a) “courber” = autre nom du fleuve Wouri. Les chroniques de Herkhouf, chef caravanier qui servit les Pharaons Mérenrê et Neferkaré, parlent du pays de Yam, serait-ce cette région du Golfe de Guinée ?

Rio Camarones (1754)

Rio Camarones (1754)

 

 

En langue duala, le terme consacré pour la crevette est musá « crevette »;on dit aussimusómbé « crevette »,musombó « la pêche », musambó « la pêche », lóa misá « pêcher des crevettes ». Les Bassa, peuple du Kamerun, sont les premiers habitants du littoral actuel : musa est le terme qui désigne l’homme bassa dans la langue duala (pl : bassa).La relation entre musá « la crevette » et musa « l’homme (bassa) » n’offre aucune difficulté du point de vue phonologique et sémantique. Le terme muse de la langue douala désigne la corbeillemusese ngambi est le nom que porte le prêtre qui consulte un oracle. Plus haut nous avons montré, sans trop insisté, la relation qui existe entre le terme kam (n-gam) et ledauphin (camus); le terme dauphin dérive du grec delphis signifiant « matrice »,d’où le nom de l’Oracle de Delphes, l’un des oracles les plus important de l’Antiquité;nous faisons provenir le nom de la Pythie, prêtresse de l’oracle de Delphes, du duala pite qui signifie « espérer, penser, supposer, se confier », fonction que nous reconnaissons aisément à tout oracle; ngambi est le nom générique de l’oracle dans les langues bantoues; la relation à l’araignée ngambi, c’est-à-dire la mygale, est fonction de l’image d’3s.t (Isis) appelée msnen négro-égyptien, « la fileuse », nom que porte également Ntj (Neith)que nous savons en relation avec Erigone, image de l’araignée dans la tradition grecque; ngámb’á muse est le nom de l’oracle utilisé par les femmes duala à l’aide d’une corbeille. La corbeille est le symbole de Nb.t Hw.t (Nephtys) comme nous l’aurons montré dans l’article consacré aux origines du dieu Poséidon (nb.t désigne la Vache du Ciel); corbeille qui se trouve évidemment en relation avec le récit biblique de la naissance de Moïse, appelé musála crevette en langue duala, Moïse qui fut placé dans une corbeille et « tiré des eaux » comme chacun sait. Ce qui fait voir que l’invasion des crevettes dans le fleuve Wouri tous les quatre ou cinq ans n’est plus ni moins qu’une allégorie associée aux cérémonies rituels consacrées aux classes d’âge dans les traditions des peuples pêcheurs, comme cela était effectivement observé au bord du Nil.

 

Amenhemhat Dibombari

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