Amadou Hampateba - Les Rapports traditionnels de l'homme africain avec Dieu

Aspects de la civilisation africaine: Les Rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu (Amadou Hampaté Bâ)

Traiter des « rapports traditionnels de l’homme africain avec Dieu », ainsi qu’il a été proposé, en généralisant cette conjoncture religieuse à toute l’Afrique, pourrait amener à commettre des erreurs profondes. Il n’y a pas, en effet, un « homme africain » qui représente un type valable pour tout le continent, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Il y a l’homme africain du nord, habitant le bassin de la Méditerranée ou les côtes de l’océan Atlantique. Il y a l’homme du Sahara, qui voisine avec celui de la savane. Il y a enfin l’homme de la forêt. Autant de types de caractère, de comportement, autant d’ethnies, autant de formes religieuses traditionnelles.

Pour rester dans le vrai et ne pas risquer de généralisations hâtives, il faudrait traiter séparément de la religion d’une ethnie donnée : Bambaras, Dogons, Baoulés, Mossis, etc.  J’examinerai donc, dans le cadre de la présente étude, les traditions propres à la région que je connais le mieux: celle du Mali, ancien Soudan français de l’époque coloniale. Ce pays de savane est celui des traditions bambaras, peules, dogons et malinkés, dont certaines ont donné naissance dans le passé à de grands empires, avant que leur rencontre, et parfois leur fusion avec l’Islam, n’ait fait apparaître un nouveau type de comportement traditionnel vis-à-vis de Dieu, davantage en prolongement d’ailleurs qu’en opposition avec le précédent, comme nous pourrons le voir plus loin. Comme nous l’avons signalé en commençant, les rapports traditionnels de l’homme avec Dieu, en Afrique, peuvent être multiformes : les manifestations du « Sacré », et les cultes qui lui sont rendus, varient selon les dieux. « Les dieux… » Il est bien vrai que la plupart des cultes traditionnels observables s’adressent à une pluralité de dieux, de niveaux et d’importance divers, et parfois bien insolites pour l’observateur venu de l’extérieur. Dans ce panthéon bigarré, quelle est donc la place de « Dieu » ?

Etre Suprême

L’existence d’un « Etre Suprême », non définissable et demeurant « dans le ciel », se retrouve dans la plupart des traditions religieuses de la région considérée, et de l’Afrique noire en général.

Transcendance et Immanence

Que ce soit « Maa Ngala » (Maître de Tout) ou « Masa Dembali » (Maître incréé et infini) des Bambaras, ou « Geno » (l’Eternel) et « Dundari » des Peuls, Dieu est considéré comme l’Etre Suprême, Créateur unique de tout ce qui existe, situé au-delà de toute contingence, échappant à l’intelligence humaine, et cependant à la fois transcendant quant à son être et immanent quant à sa manifestation. A la fois au-delà de tout et hors de portée de toute atteinte, et en même temps présent partout : « Partout où il y a le ciel, il y a « Maa Ngala », dit l’adage bambara.     Si cette ambivalence peut heurter un esprit logique, pour qui les contraires sont séparés une fois pour toutes et ne sauraient se rencontrer, je me hâte de dire qu’aucune ambivalence ne gêne l’esprit africain, et moins encore quand elle a trait à « Sebaa Mansa Kolibali », le « Puissant-Roi-Tout-Pouvant » (expression, parmi tant d’autres, servant à désigner Dieu en langue bambara), ou au « lointain et proche Kaydara » des Peuls.     La tradition enseigne que la distance qui sépare Dieu de l’homme qui sait l’invoquer n’est pas plus grande que celle qui sépare l’ongle et la chair du doigt qu’il recouvre, tandis que l’homme qui ne sacrifie pas à Dieu et ne le prie pas s’en trouve séparé par une distance égale à la profondeur des cieux…

Agents

Dans la majorité des cas cependant, l’Etre Suprême est considéré comme trop éloigné des hommes pour que ceux-ci lui vouent un culte direct. Ils préfèrent s’adresser à des agents intermédiaires. En effet, le « Dieu du Ciel », appelé parfois pittoresquement « Charpente des Espaces » ou « Os du Ciel > (ngalakolo) est situé à une distance si éloignée dans l’espace que la voix de « Maanin »  —  le petit homme fils d’Adam  —  ne saurait l’atteindre directement. Il faut des véhicules appropriés pour transporter jusqu’à lui doléances et louanges des hommes.     Dans la tradition africaine malienne, le rapport de l’homme avec Dieu ne s’est donc pas établi directement, à la manière des Prophètes favorisés de la Révélation dans les religions monothéistes.     Entre le Sacré Suprême, inaccessible de façon directe, et l’homme, s’étend tout un Sacré médian qui prend source et appui dans le Sacré Suprême, et à son tour se déverse en forces fastes ou néfastes sur l’univers, par l’entremise de certains agents. C’est à ces forces, qui gèrent le bonheur et le malheur des hommes, et non à l’Etre Suprême  —  bien que celui-ci demeure le créateur unique de toutes choses  —  que s’adresseront les paroles rituelles, davantage incantations que prières, et les offrandes propitiatoires destinées à les apaiser quand elles se déchaînent.     Cette manifestation du sacré par l’entremise d’un agent autre que lui, auquel des pouvoirs ont été délégués en quelque sorte par l’Etre Suprême, est à l’origine lointaine des diverses confréries religieuses traditionnelles secrètes, présidées par des dieux.     C’est ainsi que les traditions animistes maliennes connaissent les dieux :

  • Ntomo
  • Nama
  • Komo
  • Nya
  • Nyawrole
  • Jarawera, etc.

Ce sont là autant d’agents sacrés  —  ou consacrés  —  gérant une parcelle de la Puissance suprême. Leur incarnation (dans l’être ou l’objet support) s’opère selon des modalités qui constituent la base du secret de la confrérie.     Ces agents de l’Etre Suprême se répartissent d’ailleurs en deux grands groupes complémentaires : l’un est public, ordinaire, l’autre est secret, occulte. Il y a là comme un écho des dimensions « exotérique » et « ésotérique » des religions révélées.     Certains animistes du Mali donnent cependant plus de liberté à l’Etre Suprême lui-même, qu’ils dénomment « Maa Ngala », et qui peut s’incarner sous forme d’animal, de végétal ou de minéral, ou dans un phénomène naturel ou surnaturel. C’est alors lui qui éperonne les vents, et soulève les vagues sur les eaux. C’est lui qui charge le tonnerre. C’est lui qui tombe en foudre pour punir ou effaroucher les hommes ou les animaux qui l’offensent.

Cet Etre Suprême est terrible, mais néanmoins compatissant. Il accepte d’être imploré. C’est lui qui a inspiré les paroles sacramentelles. Elles peuvent le toucher et le faire fléchir. Mais il y a, par contre, des paroles sacrilèges qui peuvent déclencher sa colère et attirer son châtiment sur ceux qui les prononcent : tout le mobile secret du rite est là, dans « la Parole ». C’est elle qui constitue la base et l’agent actif du rite, ou « magie ». Le fait de placer ainsi toujours un intermédiaire entre l’Etre Suprême et celui qui le sollicite trouve son écho jusque dans la vie courante : en effet, les Africains des régions que nous examinons ici recourront toujours à un intermédiaire pour exprimer leurs souhaits ou leurs désirs à quelqu’un. Beaucoup de coloniaux qui ont vécu en A.O.F. ont pu constater que le cuisinier passe toujours par le boy pour demander quelque chose au patron, et vice versa… C’est cette conjoncture qui a donné à « l’interprète », intermédiaire officiel entre les administrés et leur chef, une place prépondérante dans l’administration coloniale. En bambara, l’interprète se nomme « Répond-bouche ». Chaque roi en a un ; chaque dieu en a un.

Les ancêtres

Parmi ces intermédiaires entre le divin et l’homme, les quatre éléments fondamentaux de la nature  —  feu, air, terre et eau  —  jouèrent un r�le prépondérant. Mais le plus proche et le plus efficace des intermédiaires est encore l’ancêtre l’ancêtre-fondateur du village, ou l’ancêtre de la tribu, parce qu’un lien secret de sang le relie à sa descendance mâle, tandis qu’un lien de cordon ombilical et de lait le relie à sa descendance par les femmes. L’ancêtre, dont la tombe doit être située dans le village ou dans l’enceinte familiale même, ou non loin, est plus proche de ses descendants que ne l’est l’Etre Suprême qui habite l’Empyrée, et dont la voix, faite de tonnerre et d’ouragan, est redoutée. On peut parler à l’ancêtre dans la langue qu’il a utilisée et léguée à sa postérité. On connaît la nature des libations qu’il apprécie et comment les répandre pour qu’elles lui parviennent. Etant désincarné, l’ancêtre est placé dans des conditions qui lui permettent de parler à l’Etre Suprême.

Pour tout animiste bambara, bobo, mianka, samo, etc., s’adresser aux mânes des ancêtres est préférable et plus efficace que s’adresser à l’Etre Suprême lui-même. En effet, entre ce dernier et lui-même s’étend l’obstacle des plaines, montagnes et dunes des nuages. La voix humaine risque d’être emportée et dispersée par les vents qui peuplent l’espace où réside l’Etre Suprême. On sert toujours à boire à l’âme de l’ancêtre avant de lui poser une question ou de lui demander un service. Cette coutume religieuse est d’ailleurs demeurée dans les moeurs : si vous entrez dans une maison où la tradition est en vigueur, on vous servira immédiatement de l’eau à boire, que vous ayez soif ou non. La coutume vous commande d’en prendre une petite gorgée. C’est un rite.

On n’adressera la parole au visiteur que lorsqu’il aura mouillé ses lèvres. « Servez d’abord à boire, dit la loi de « Dialan » (grand Dieu animiste du Ferlo-Sénégal), car l’homme altéré est un homme sans ses esprits. » Celui qui refuse l’eau refuse la vie. Il refuse donc le dialogue qui établit la relation. Les anciens, en mourant, deviennent des « esprits tutélaires », à condition que leur postérité ou leur pays aient rendu à leur dépouille les honneurs funéraires traditionnels dus aux morts : cérémonies du 1er, du 3e, du 7e et du 40e jour après leur mort.     La mort permet à l’âme de retrouver sa fluidité astrale, une fois débarrassée de son poids charnel qui la maintenait à fleur de terre. C’est cette pesanteur, cette lourdeur, qui demeure dans le cadavre et qui rend celui-ci impur. Une fois désincarnée, l’âme trouve une base valable d’où elle peut s’envoler à chaque appel pour écarter le danger qui menace l’individu ou la collectivité de sa lignée.

Présence du Sacré en toutes choses. Animisme.

L’homme noir africain est un croyant né. Il n’a pas attendu les Livres révélés pour acquérir la conviction de l’existence d’une Force, Puissance-Source des existences et motrice des actions et mouvements des êtres. Seulement, pour lui, cette Force n’est pas en dehors des créatures. Elle est en chaque être. Elle lui donne la vie, veille à son développement et, éventuellement, à sa reproduction. Entouré d’un univers de choses tangibles et visibles : l’homme, les animaux, les végétaux, les astres, etc., l’homme noir, de tout temps, a perçu qu’au plus profond de ces êtres et de ces choses résidait quelque chose de puissant qu’il ne pouvait décrire, et qui les animait. Cette perception d’une force sacrée en toutes choses fut la source de nombreuses croyances, aux pratiques variées, dont plusieurs sont parvenues jusqu’à nous, parfois dépouillées, il est vrai, avec le temps, de leur signification originelle profonde. L’ensemble de ces croyances a reçu le nom d’ « animisme » de la part des ethnologues occidentaux, parce qu’effectivement le Noir attribue une âme à toute chose, âme-force qu’il cherche à se concilier par des pratiques magiques, et parfois par des sacrifices.

Correspondances analogiques entre le Sacré Suprême et sa manifestation

Dans l’esprit du Bambara, du Bozo, etc., la notion de Sacré est essentiellement « équivoque ». On utilise à peu près les mêmes termes pour désigner aussi bien le Sacré lui-même que ses manifestations.     Les mots « nyama », ou « do », désignent le Sacré en lui-même, mais aussi tout ce qui, étant à la « ressemblance » d’une qualité ou qualification du divin, devient le réceptacle ou le lieu de manifestation privilégié de cette qualité divine.     Ainsi, l’âge avancé donne à un homme ou à une femme du « nyama ». En effet, le Dieu transcendant étant à l’origine du temps est, par excellence, d’un très grand âge. On lui fit donc élire domicile dans le corps de tout être âgé, et l’âge devint ainsi un privilège sacré. Chez les Bambaras, c’est le doyen d’âge de la tribu qui est dépositaire des pouvoirs sacrés, et qui seul doit officier. Entre autres objets, il a pour insignes : un bâton rituel, un bonnet à gueule de ca�man et un turban bénis, un couteau rituel, une écuelle consacrée, des sandales spéciales, etc.

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Faîtes plus connaissance avec le vieux baobab de Marcory (Abidjan-Côte d’Ivoire) en acchetant certaines de ses œuvres ci-dessous

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Le « Koro-ta »  —  ou le fait d’ « être élevé » ou « d’être haut » (montagne, arbre, ou position royale)  —  est également un signe de présence de la « Sé», force sacrée, d’où, par extension, présence de la divinité. « Ngala Kii Korota ! > (« Que Dieu t’élève haut ! ») est une formule de prière propitiatoire utilisée aussi bien par le Bambara animiste que par le converti à l’une des deux grandes religions révélées : christianisme et islam, plus courantes en Afrique noire que le juda�sme.     Il fut interdit, au nom de la divinité, de toucher à tout ce qui était qualifié de « nyama ». Celui qui violait cet interdit le faisait à ses dépens, car il s’exposait à recevoir un châtiment correspondant à la gravité de son manquement. Cette force active, qui se cache dans l’être ou l’objet qu’elle habite, est une manifestation émanée du Sacré-très-haut. Ce sont ses effets qui agiront contre quiconque entrerait imprudemment en contact avec elle, en dehors des conditions rituelles établies.

La bonne moralité, le respect, la charité, le secours porté à ses semblables et même aux animaux, furent considérés comme moyens propres à neutraliser le « nyama » et à l’empêcher de se manifester en tant que punition.     La Puissance-source est également considérée comme habitant certains minéraux, comme elle immuables à travers le temps, et participant donc de son immuabilité. C’est pourquoi l’on trouve certaines pierres ou certaines cavernes objets d’une vénération particulière.     Si la force sacrée  —  Sé, ou nyama, ou do  —  habite ainsi les créatures présentant une correspondance analogique avec une qualité du Sacré-très-haut, elle peut aussi être comme « appelée » dans tel ou tel objet, ou endroit, à la suite d’une opération de consécration de la part de l’homme : par exemple lieux sacrés, statuettes « chargées », masques rituels, ou outils servant au « maître du couteau » (murutigi) (le sacrificateur aux dieux). Pour ce dernier, ses outils rituels ne sont pas de simples objets mais des symboles qui, comme tels, sont en même temps des réceptacles de la puissance infinie de Mansa-See-Ba (Puissant Roi), l’invisible et très diffus Roi Créateur de l’univers.

Tout autre que le maître du couteau qui se permettrait de manier les outils rituels commettrait un interdit et s’exposerait à recevoir une décharge punitive (maladies bizarres, pertes de biens et parfois mort violente … ). Seul le maître du couteau connaît les paroles secrètes à prononcer avant de toucher aux objets rituels qui, dynamisés par le toucher, mettent en contact celui qui les manie avec des forces occultes puissantes.     Cette notion d’une présence invisible et puissante, habitant des endroits et des êtres multiples, est liée à l’existence des « esprits », ou « génies » jinns). Bien que très puissants, les génies obéissent aux hommes quand on les invoque selon les formules spéciales héritées des ancêtres, qui conclurent avec eux des pactes très précis transmis à leur descendance, et comportant des interdits et des obligations.

Réglementation rituelle de la vie

Plongé dans un univers peuplé de forces qui habitent et animent toutes choses, l’animiste malien fut amené à veiller à ses gestes et à ses paroles, à respecter les lois d’interdit et d’obligation qui régissent ses rapports avec les forces environnantes : il n’abattra pas un arbre sans avoir auparavant demandé aux forces qui l’habitent de vider les lieux ; il ne satisfera pas ses besoins naturels avant de s’excuser auprès des invisibles du lieu, leur demandant de s’éloigner de l’endroit qu’il va souiller… Toute sa vie va se dérouler selon une règle transmise par les ancêtres, et dictée jadis à l’un d’eux par un dieu. Vie religieuse, artisanale, conjugale, familiale, alimentation, tout est régi par des règles précises. Rien n’est livré au hasard.

Mariage

C’est ainsi que l’époux ne sollicitera pas sa femme en vue d’obéir seulement à son instinct, mais il le fera en vue d’un objectif précis commandé par la tradition. La forme des coutumes peut varier d’une ethnie à une autre, mais le fait demeure d’un comportement plus rituel que sexuel en ce domaine  —  l’acte sexuel étant souvent accompli pour plaire aux dieux tutélaires du clan. C’est ce qui explique que la plupart des mariages animistes ne soient pas réalisés au seul nom de l’amour. La beauté physique, le penchant naturel et l’âge ne sont pas des critères absolus en la matière. La femme est l’objet de certains interdits provisoires : pendant les périodes menstruelles, un certain temps après le deuil d’un époux précédent, et pendant toute la période où elle allaite un bébé.

Nourriture

Les lois qui régissent la nourriture et la boisson sont rigoureuses. Celui qui les viole risque de fâcher l’Etre Suprême et d’introduire dans son estomac de quoi se rendre malade. La maladie est toujours un signe du mécontentement des dieux.     Celui qui prend son repas dans la brousse commence par jeter quelques morceaux aux quatre points cardinaux avant de mettre quoi que ce soit dans sa bouche. C’est tout un savoir-vivre rituel qu’il faut pratiquer. Il respectera le milieu du plat, qui est considéré comme l’endroit où descend la puissance divine qui donne à l’aliment ses vertus nutritives le centre de chaque chose est comme son c�ur appartenant aux dieux.

Pas de vie profane…

Comme on peut le constater, il reste bien peu de place, pour ne pas dire du tout, pour une « vie profane » au sens moderne du mot. Il n’y a pas le sacré d’un c�té, et le profane d’un autre. Tout est lié, tout met en jeu les forces de la vie qui sont les multiples aspects de la « Sé », force sacrée primordiale, elle-même aspect de Dieu.

Caractère sacré des métiers traditionnels

Parmi les activités humaines traditionnelles, bien rares étaient celles qui ne comportaient pas un aspect sacré.     En effet, les métiers n’étaient pas considérés comme de simples occupations utilitaires domestiques ou économiques, mais comme des oeuvres sacrées, exécutées par des initiés en vue de plaire à Dieu, Maa Ngala. Les trente-trois pièces du métier à tisser n’étaient pas taillées au hasard, mais selon une formule consacrée. Il fallait se concilier la Force-Source pour se permettre de transformer son oeuvre initiale et divine en une oeuvre humaine  —  les outils. L’utilisation de chaque outil était également précédée d’une prière incantatoire. Le « langage » du métier à tisser est une grande leçon de philosophie. Tout parle : la navette, les pédales, le fil de trame, le peigne, le rouleau, l’ensouple, les lisses, etc.

Chaque élément représente un des aspects du jeu de la vie cosmique : Parole créatrice, dualisme, loi des cycles, passé, présent, avenir, enroulement du temps, etc. En manipulant chaque pièce, le tisserand chante ou récite une litanie précise, car il sait qu’il touche à l’un des mystères de la Vie, en tout cas à son symbole, ce qui pour lui revient au même. Il en va de même pour chaque activité traditionnelle : forgeron (il en sera question plus loin), cordonnier, potière (la poterie est traditionnellement réservée aux femmes, en raison du symbolisme féminin de tout ce qui est creux et, partant, récipient). Le cultivateur ne se permettrait jamais d’ouvrir imprudemment les entrailles de la terre sans au préalable dire la parole appropriée et consacrée. Il n’enterre sa semence qu’après l’avoir fait bénir et recommander à la Force-Source, qui veille partout et sur tout à la fois, afin que la perturbation ne joue pas et que les concombres ne se mettent pas à pousser sur les branches de baobab… Le berger ne lance pas son troupeau dans la brousse sans avoir demandé à celle-ci « d’ouvrir sa bonne bouche et de fermer la mauvaise ».

Ancêtre initiateur d’une connaissance reçue « d’en-haut »

La plupart des rites qu’accomplit l’animiste sont considérés comme la répétition d’un acte primordial, inspiré par « Masa-Dembali » (le Maître incréé et infini), et transmis par la chaîne des ancêtres-initiés.     Il serait bien difficile de reconstituer dans son intégrité la pensée religieuse primitive du Noir. Mais on peut affirmer que c’est toujours un ancien, ou l’ancêtre, de chaque clan ou tribu, qui le premier entra en rapport avec les « forces » de la nature agents de Dieu, en général par l’entremise d’un être fabuleux (esprit, animal, phénomène d’ordre atmosphérique ou astronomique), et qui en reçut une certaine connaissance qu’il transmit à sa descendance. C’est ainsi que l’ancêtre des Samaké fut mis en rapport avec l’invisible par un vieil éléphant solitaire, et que celui du clan Diarra fut initié par un vieux lion édenté et sans griffes…

On retrouve toujours, dans les traditions maliennes, au moment où s’accomplit cette « rencontre », les trois éléments d’une triade : la force invisible qui inspire et révèle, l’agent de transmission ou de révélation qui prend souvent l’aspect d’un animal fabuleux ou mythique, et celui qui reçoit : l’homme, l’ancêtre, l’initiateur.     Pour les anciennes sociétés traditionnelles, le principe de toute connaissance réelle, de quelque ordre soit-elle, vient toujours « d’en haut ». « On ne peut rien faire qui ne nous vienne de Masa-Dembali et au moment choisi par lui. » Ainsi ne dit-on pas que l’homme « invente » quelque chose, mais qu’il le « découvre », ou « redécouvre »… La chose préexistait à l’homme, qui ne fait que la découvrir ou la dévoiler à l’époque choisie par Masa-Dembali.     Les ancêtres des cultivateurs, des « deux chasseurs » (chasseur et pêcheur) et des « trois pasteurs » (pasteurs de bovins, de chèvres et de mouton), furent jadis mis en rapport avec les forces cachées dans le sein de la terre, dans les arbres et dans l’eau, et c’est grâce à la transmission de cette connaissance, par la voie de l’initiation, que peuvent s’accomplir ces activités traditionnelles.

Les forgerons

C’est l’ancêtre des forgerons, Nunfayiri, qui le premier entra en rapport avec les esprits des trois feux :

  • feu du bois vert
  • feu du sein de la terre
  • feu du ciel

Il apprit d’eux à extraire le fer et à le transformer en outils. Le Peul, qui est son allié-sacré, le nomma « baylo », de l’infinitif « waylude », qui signifie transformer. Le forgeron devint un demi-dieu, un créateur, capable d’entrer en rapport avec l’invisible.     Contrairement à ce que d’aucuns ont écrit, ou cru comprendre, le forgeron n’est pas méprisé. Il est craint. Il est réservé aux dieux. On lui donne parfois le titre de « Premier Fils du Monde ». Il est le seul traditionnellement habilité à pouvoir régler, sans mal, l’éternel conflit opposant le pasteur à l’agriculteur.     Comme pour le métier à tisser, chaque élément de la forge est un symbole sacré d’un des aspects de la Force créatrice : le soufflet, qui s’introduit dans le foyer, représente le principe masculin transmettant la vie sous forme de souffle, le foyer animé par ce souffle étant ici le principe féminin. L’enclume, jadis traditionnellement de forme ronde ou ovale, représente la matrice, tandis que la masse symbolise l’organe mâle.     La forge fut, en Afrique, l’un des plus anciens sanctuaires où l’homme ait adoré un dieu, par le truchement du feu de la forge. En bambara, ce foyer se nomme « fan », qui signifie « oeuf » et par extension « l’oeuf du monde ». Jusqu’ici, au Mali, le forgeron est resté le « Komotigui », Maître du dieu Komo. Il a des droits sur tout le monde. Ses outils et sa personne sont sacrés, et même intouchables.     La forge, de même que tout autre atelier artisanal, était un « domicile divin ». La construction de ces ateliers-sanctuaires incombait jadis à tous les habitants du village, et ils furent des lieux d’adoration de telle ou telle force de la Vie, avant que les profonds bouleversements nés du choc de la colonisation et de la civilisation moderne ne soient venus les « désacraliser » et en faire des lieux de travail courant.

Symbolisme sexuel

Le symbolisme sexuel dont nous venons de parler à propos de la forge est en fait considéré comme inhérent à toute chose. En effet, sans en faire des êtres vivants comme Adam et Eve, les traditions animistes du Soudan reconnaissent la création, par l’Etre Suprême, de deux principes fondamentaux : « tyeeya » (masculinité) et « museya » (féminité), dont furent dotés tous les êtres. Dans l’Ouest africain, le principe de la sexualité est appliqué aux êtres et aux choses des trois règnes : minéral, végétal et animal.     C’est ainsi que le ciel est mâle, parce qu’il recouvre la terre, fonction qui constitue sa masculinité, tandis que la terre est réceptive, donc féminine et maternelle. « Recouvrir » signifie d’ailleurs encore de nos jours, chez les Peuls, « épouser ». Selon sa forme, un objet sera considéré comme masculin ou féminin. Tout ce qui est creux sera symbole de féminité, alors que la partie saillante d’un objet sera assimilée à la masculinité.     Là encore, il faut insister sur le fait que, pour l’Africain, le symbole n’est pas abstrait, ou mental, mais concret, en ce sens qu’il est, sur terre, comme l’écho, ou la projection concrète, d’un des aspects de la Force primordiale. Les choses d’en bas sont le reflet des principes d’en haut, mais reflet habité, réceptacle ou lieu d’une Présence.

Le Ciel et la Terre, le Père et la Mère

Ainsi, la sacralité lointaine et transcendante du ciel (principe masculin et créateur) n’a-t-elle pas été établie sur une base d’amour, mais sur celle de la force : le tonnerre, la tornade, les « colères du ciel » furent des manifestations de l’existence et de la puissance de Masa-Dembali, l’Etre Suprême. Sur terre, c’est dans « le Père » qu’est incarnée cette force, ou cette puissance.     Tandis que la sacralité intime et proche de Dieu, sa puissance d’amour et de miséricorde, ne sont pas à rechercher « au ciel », mais dans la manifestation même, là où elles sont à l’�uvre : dans le coeur et les entrailles de la Mère, dans le sein de la Terre, Mère nourricière. Ce n’est pas seulement du lait que boit le nourrisson suspendu au sein de sa mère, mais la Miséricorde divine elle-même, et l’amour. C’est pourquoi un enfant sevré trop tôt 1 est considéré comme ayant été privé de la nourriture de Miséricorde qui devait l’imprégner au début de sa vie, pour en assurer le déroulement harmonieux.


La matrice maternelle (en correspondance analogique avec l’atelier du forgeron) est considérée comme l’atelier où l’Etre Suprême fait germer et croître la vie. Elle est donc le lieu privilégié de la transcendance, le lieu du travail divin. C’est pourquoi la tradition assigne à la femme-mère un rang de demi-dieu, alors que la femme-épouse n’est qu’une partenaire de jouissance physique. La malédiction maternelle, comme sa bénédiction, monte droit au ciel et ne retombe jamais… Aussi dit-on en adage : « Tout ce qu’on a, on ne le doit qu’une fois à son père, mais deux fois à sa mère. » Le père n’est qu’un « semeur » parfois distrait, pour ne pas dire frivole… On peut accepter à la rigueur une injure adressée au père, mais on ne laissera jamais passer une injure faite à la mère.

La Terre-Mère

La terre, puissance féminine et maternelle comme nous l’avons vu, est le réceptacle de la puissance totale qui vient du ciel par l’entremise de « ji » (eau) de « yeelen » (lumière) et même de « dibi » (obscurité). Considérée comme Mère des êtres, le ciel devient son époux, la lune son astre, le soleil son p�le. Elle est le giron, le dos et la mamelle maternelle des êtres. Dès que nos pieds quittent la terre, nous cessons de nous sentir en paix.     L’esprit  —  ou le dieu  —  « Lennaya » réside en elle ; « Lennaya », c’est la confiance qui procure la paix, la confiance de l’enfant reposant sur le sein de sa mère. Le culte de la terre est la base même du culte animiste. Celui qui n’a pas ses pieds sur terre ne saurait être « gonngon-duuru », c’est-à-dire « celui qui agit » ou, littéralement, celui qui « soulève-poussière ». Celui qui ne fait rien ne soulève pas de poussière.

Le proverbe « Nii yaa me gonngon-duuru i ntron fla de be dugu man » (« Si tu entends « gonngon-duuru », c’est que tes deux talons sont en contact avec la terre ») implique que l’être, pour se réaliser, doit exister sur la terre. Cette venue sur terre est primordiale et se prépare avec grand soin au moment de la naissance d’un enfant. La terre est appelée « dugu kolo ». « Dugu » signifie cité  —  par extension l’habitat  —  et « kolo » signifie os  —  par extension charpente, squelette. Ainsi, la terre est le squelette de la cité. Sans elle, ni la demeure de l’homme ni l’antre de la bête ne trouveraient leur assise. Aucun chantre n’invoquera un dieu quelconque sans rendre hommage à la terre. C’est dans cette matrice, ou sur elle, ou sous elle, que se constituent les règnes du cosmos.

L’agriculture et l’élevage sont les deux grands métiers des animistes. Ces deux métiers sont terriens et ceux qui les pratiquent sont plus portés à l’animisme que les autres. La terre, mère des êtres, matière de laquelle nous venons et dans laquelle nous retournerons infailliblement, n’appartient à personne. Même le roi, là où il y en avait un, ne pouvait être « maître de la terre ». Celle-ci ne pouvait être ni transférée à un propriétaire privé, ni hypothéquée. On lui sacrifie, car de sa fécondité dépend celle de tout l’univers. Aussi chaque village avait-il son sacrificateur, appelé « gérant de la terre ». L’agriculteur ne sème ni ne plante avant de demander à la terre d’accepter tout d’abord, puis de veiller sur la transformation de la graine qu’il lui confie. Il lui demande pardon avant de la fendre avec sa houe, afin qu’elle accepte cette blessure sans colère. Le travail des champs étant considéré comme un processus de procréation, c’est pourquoi, en certains endroits, ce sont les hommes qui fendent la terre, tandis que seules les femmes sont habilitées à enfouir la graine dans le sein de la terre comme en une matrice, en raison de leur parenté analogique avec elle.

En effet, les secrets profonds de la vie sont cachés dans les entrailles de la terre et dans ses excavations. La vie a débuté dans une grotte, dit le mythe. Elle se développa dans un puits et se manifesta en sortant par une fente.     La mère et la terre, manifestations d’un même mystère, celui de la germination, de la fécondité et de la vie, sont d’une importance capitale dans la tradition animiste. Si le père est considéré comme un agent cosmique de contact, sur le plan du sacré il cède le pas à la mère. Il légitime l’enfant après avoir aidé à le procréer, mais c’est la mère qui parfait l’être de l’enfant. On ne peut être sans mère, alors qu’on peut bel et bien être de père inconnu.     La terre est considérée comme un être vivant. Elle croît, décroît et meurt.

Le Soleil et la Lune

Le soleil, la lune, les étoiles et tous les grands phénomènes atmosphériques sont considérés comme étant des agents de la force céleste. Ils personnifient chacun une des multiples forces de l’Etre Suprême.     L’astre du jour est l’emblème de cette force suprême, trop haut placée, à laquelle n’accèdent pas les êtres de la terre, bien que leur vie dépende de cette force.     Les Bambaras nomment cette force « Sé », parfois « Sé-Ba » et certains y ajoutent un troisième terme, « massa », pour former une triade : « Séba-massa ». Le mot médian « ba » est ici un pronom relatif qui représente la « force innommée » et qui évoque également la grandeur. Il est précédé par « Sé », force, et suivi de « massa » : roi. « Sé-bamassa » signifie donc : le « Roi doué de la force ». La puissance de ce roi céleste, dont le lieu de résidence ne saurait être déterminé exactement, est mythiquement représentée par le soleil. Roi visible du ciel, il déverse sur la terre sa semence : la pluie, et son souffle : la chaleur, qui, selon leur intensité, peuvent tuer ou vivifier.

Le soleil n’apparaît pas toujours aux yeux des humains. La nuit, certaines éclipses, des nuages, peuvent occulter sa présence. Son apparition dépend de la volonté de Sé-ba-massa. Emblème du roi, comme les rois traditionnels il n’apparaît pas toujours, et ses sorties sont réglementées. Mais il est invariable dans sa forme. Il n’en va pas de même pour celle qui est parfois considérée comme son épouse, la lune. Celle-ci, comme son royal époux, a des moments de sortie. Mais elle se transforme, et tout le secret de la maternité et des phases de la vie réside en elle : elle apparaît tout d’abord mince et évidée, puis s’arrondit pleinement, enfin décroît et s’éclipse. C’est l’image même des cycles de la vie : la conception, l’accroissement et la mort, et de l’éternel renouvellement des choses : elle réapparaît après les trois jours néfastes de sa disparition. Le croissant de lune annonce un changement. On chante pour l’honorer :

Apparition, apparition de nouvelle lune,     Que chacun cherche le peu auquel il a droit.     Personne n’agira à la place d’un autre,     Que chacun cherche le peu auquel il a droit.

Pour l’animiste, la lune renouvelle les contingences et donne donc à chacun l’occasion d’agir pour se réaliser. Il est convaincu que personne ne « vivra la vie » de son prochain, c’est-à-dire ne subira le destin de son prochain. La chance et la malchance de chacun sont attachées à ses pas. Si telle est la loi inexorable du devenir, chacun doit agir par soi-même. Le « tlé » de quelqu’un, c’est son temps, ses chances et malchances, en un mot son destin, inexorablement personnel.     La lune, qui a un r�le plus magique que celui du soleil, tient une grande place dans la vie de l’animiste. Elle est considérée comme l’agent d’une divinité régissant la féminité, la sexualité, la procréation humaine et la fructification végétale. C’est en elle que l’ « être caché » de la femme réside durant ses périodes menstruelles. Pour dire qu’elle a ses règles, la femme dit : « Je suis entrée dans la lune… » Chez les Dogons, cette période est marquée par une retraite effective de la femme dans une maison interdite aux hommes, appelée « pna-pna ».

Elle y demeure pendant toute cette période, où sa matrice est censée être occupée par le dieu de la procréation : « Soro ». Pays des morts, la lune est également la maîtresse des eaux, qui obéissent à sa loi, notamment dans le phénomène des marées. Quand l’orage est annonciateur de pluie, on prie la lune de ne point « sucer la pluie », et de ne pas rendre la terre stérile. Elle administre les plantes. Elle guide l’émigration des êtres sur terre et dans l’eau. On lui demande de ne pas perturber le temps.     Mais elle est surtout la grande reine magique du Temps. Elle est considérée comme le « boulier » compteur de l’Eternité. C’est pourquoi elle sert de calendrier en vue des opérations occultes. Ses quantièmes sont repérés avec soin et servent à marquer les dates des principales pratiques religieuses de l’année.     Elle fut dotée de vingt-huit demeures, et passe une journée et une nuit dans chacune d’elles. Son époux lui rend visite chaque nuit.

Les quatre éléments-mères —  feu, terre, air et eau  —  régissent chacun sept de ces demeures. C’est par le truchement des demeures de la lune que les correspondances de toutes choses furent établies par les initiés. Ce sont elles qui relient tous les êtres entre eux.     Les chantres des dieux et les maîtres du couteau rituel connaissent les secrets de ces demeures et ce qu’il faut demander selon que la lune s’y trouve avec son époux ou non. Ce qui revient à dire qu’il y a une incantation-clé pour chaque demeure, donc pour chaque jour. Mais il ne faut pas s’y tromper : ni le soleil ni la lune ne sont adorés pour eux-mêmes. Ils sont un emblème incarnant une puissance transcendante, le signe de l’opération de cette puissance, mais ils ne sont pas cette puissance même. Quant à la Voie lactée, c’est le grand chemin illuminé que Masa-Dembali emprunta quand il eut à visiter sa création. Les ancêtres des humains y ont leur demeure.

Ethique reliée au sentiment de l’unité de toutes choses

On ne peut dénier à l’animisme primitif un fond d’enseignement imposé à chaque individu de la société pour l’inciter à faire le bien et à éviter le mal. Cet enseignement est fondé sur l’intime conviction que « tout se tient » dans l’univers. Rien n’est isolé. Toute violation des lois sacrées provoque une perturbation occulte dans l’équilibre du cosmos, se traduisant sur notre terre par de grands bouleversements. C’est pourquoi chaque violente manifestation de la nature  —  éruption volcanique, tremblement de terre, inondation, etc.  —  est considérée comme la conséquence de fautes commises contre la morale ou contre la tradition. Au Mali, les animistes ignorent la notion de « déluge », mais ils connaissent des destructions massives opérées par l’Etre Suprême pour punir le manquement des hommes.     Si l’individu peut commettre des fautes dont les conséquences se répercuteront en lui ou autour de lui, la collectivité elle-même, considérée comme une personne, est également responsable de ses actes : ses bonnes actions éviteront les épidémies, les guerres, la sécheresse, le tarissement des mines et des puits, etc.     Un proverbe bambara compare l’univers à une grande mare :

« Attention à ce que tu jettes dans la « mare de la vie », en raison des remous que cela ne manquera pas d’entraîner ! Si tu jettes un petit caillou, les ondes n’iront pas loin ; mais si tu jettes un gros morceau de bois, les ondes n’auront de cesse qu’elles n’aient rempli toute la mare et n’aient atteint les rives. Non seulement elles risqueront de les dégrader, mais elles reviendront vers leur point de départ et leur rencontre avec les ondes de sens contraire peut provoquer un choc aux conséquences désastreuses et imprévisibles. »

Partout où la tradition est respectée, l’individu ne compte pas devant la collectivité. La famille d’abord, puis la tribu ou le village, constituent des unités dont l’intérêt ou le destin prime ou englobe celui des individus qui les composent. C’est dans cette optique qu’il faut essayer de comprendre certains actes des sociétés anciennes, si choquants pour notre éthique et notre sensibilité actuelles. Les sacrifices consentis pour le salut de la communauté étaient la plupart du temps recherchés par des volontaires comme un titre de gloire.     Ce profond sentiment d’unité explique également la solidarité familiale qui continue, encore de nos jours, de marquer la société africaine, mais qui commence malheureusement à s’effriter sous l’influence grandissante de l’individualisme moderne et du « chacun pour soi » dans la course à la richesse et au pouvoir…

Rencontre avec l’Islam

Les religions animistes préparèrent le Mali, comme d’ailleurs tous les pays africains au sud du Sahara, à l’idée du Sacré et d’une force mystérieuse créatrice de l’univers. Les religions révélées, et notamment le christianisme et l’Islam, y trouvèrent un terrain propice à leur propagation.     Je ne puis parler ici de la rencontre avec le christianisme, n’ayant point autorité, en tant que musulman, pour en traiter, et formulant le voeu que cette intéressante question soit traitée par une personnalité chrétienne qualifiée.     L’empire de l’Islam. en Afrique s’est établi, je ne dirai pas sur les ruines de l’animisme  —  car il survit encore, malgré les coups qui lui sont portés par les religions et par la civilisation technique et philosophique amenée par la colonisation occidentale  —  mais sur ses fondations.     Les grands principes de l’animisme (caractère sacré et non profane de la vie quotidienne, sentiment d’appartenir à un tout dont on est solidaire  —  communauté humaine ou univers  —  existence d’un Etre Suprême transcendant et pourtant présence immanente de sa Force en toutes choses et en tous lieux … ) trouvèrent leur prolongement en Islam, tout en se simplifiant et en se purifiant.     La grande peur des forces mystérieuses tapies partout était l’une des bases de l’animisme. Ces forces ne furent pas infirmées, mais ramenées à des valeurs plus justes : elles devinrent subordonnées à une Force plus puissante et plus sublime, celle de Dieu-Un (Allah), ainsi défini par le 255e verset de la Sourate II :

Dieu !     Il n’y a de dieu que Lui, le Vivant,     Celui qui subsiste par Lui-même.     Ni l’assoupissement, ni le sommeil n’ont de prise     sur Lui.     Tout ce qui est dans les cieux et sur la terre     Lui appartient.     Qui intercédera auprès de Lui, si ce n’est par     Sa Permission ?     Il sait     Ce qui se trouve devant les hommes, et derrière     eux,     Alors que ceux-ci n’embrassent de Sa Science     Que ce qu’Il veut.     Son Tr�ne s’étend sur les cieux et sur la terre.     Leur maintien en existence     Ne Lui est pas une charge.     Il est le Très-Haut, l’Inaccessible.

Le Sacré, ainsi défini, vit ses différents aspects hiérarchisés et orientés vers un p�le : Dieu-Tout-Créateur devint la Cause-Source de toutes les énergies.     Tout ce qui n’était jusqu’alors qu’un ensemble de puissances et de forces diffuses devint l’ensemble des « attributs » de Dieu à l’oeuvre dans le monde.     Le mystère divin cessait dès lors d’être l’apanage de forces parfois anonymes, pour devenir la prérogative du Dieu unique, « hors de qui il n’y a d’autre Dieu », immense et inaccessible quant à son Essence comme l’Etre Suprême animiste, mais à la fois « plus proche de l’homme que sa veine jugulaire… » et l’enveloppant de son regard : « Les regards des hommes ne L’atteignent pas. C’est Lui qui atteint les regards… » (Coran).     Ce Dieu suprême deviendra l’objet, avec l’Islam, non plus d’une peur superstitieuse, mais d’une « crainte révérencielle » tirant sa source d’un amour profond. Cet amour, en Islam, est plus puissant que celui que l’enfant éprouve pour ses procréateurs. C’est le sentiment intimement vécu du lien sacré qui unit la créature à son Créateur, la crainte de lui déplaire allant de pair avec une foi inébranlable en sa « Miséricorde-tout-embrassante ».

L’âme humaine, émanée d’un lieu divin où elle noua, à l’origine des temps, un « Pacte » avec Dieu, se trouve habiter un séjour éphémère (ici-bas) où elle doit demeurer un temps avant de réintégrer son origine éternelle. Mais elle est oublieuse. Aussi des rites lui furent-ils enseignés, de la part de Dieu, par ses grands Envoyés, les Prophètes, pour lui permettre de rester en relation avec sa Source principielle, située dans la Puissance de Dieu.     Le rite essentiel du musulman est la célébration, cinq fois par jour, à des moments marqués du cycle solaire, de la prière rituelle. Cet office sacré, où chaque croyant, homme ou femme, est comme son propre prêtre sur son tapis consacré, exige la participation de l’esprit, du coeur et du corps. Il comporte un ensemble de gestes accompagnés de paroles sacramentelles, et doit être précédé d’une purification par une eau pure, ainsi que d’une intention ferme.     Une fois accomplie cette purification physique et spirituelle, le coeur du fidèle est en état d’entrer en rapport avec la Puissance divine, dont il devient un centre attractif sur son tapis de prière, orienté vers le temple cubique de la Ka’aba, à La Mecque, considéré comme Centre du monde.     Préparé par sa tradition ancestrale à déceler partout autour de lui une Présence vivante cachée derrière l’apparence des choses, peut-être le Noir africain musulman, tout en orientant rituellement son corps vers l’image du Centre qu’est la Ka’aba, est-il particulièrement à même de réaliser le mystère contenu dans ce verset coranique :

A Lui (Dieu), l’orient et l’occident.     Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu.

Notes 1. La tradition prévoit que l’enfant doit rester « accroché » à sa mère pendant 33 mois, c’est-à-dire 9 mois dans la matrice et 24 mois dans son giron. C’est alors seulement qu’il est considéré comme ayant rituellement consolidé la charpente de son corps, qui est la colonne vertébrale, composée de 33 vertèbres.

 

Source: webpulaaku

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