Représentation de Dieu(Amon) sous la forme masculine, qu’on retrouve sur les fresques laissées par nos ancêtres de la vallée du Nil

Amon est-il un Dieu provincial Thébain ?

Rappelons préalablement des faits.

 

Carte de Kemet. Notez la situation géographique du Lac Moeris
Carte de Kemet. Notez la situation géographique du Lac Moeris

Thèbes, nom que les Grecs vont donner à la ville que nous appelons Ouasse(t), et qui, d’après la question posée, serait le lieu de « création » du Dieu que les Grecs et les Lebous nommerons « Amon », existe bien avant cette civilisation que nous appelons encore « Égypte ancienne ».

 

Rappelons ce que dit Hérodote à propos de cette ville : « Ils (les prêtres Kémites) ajoutèrent que Ménès fut le premier homme qui eût régné en Égypte; que de son temps toute l’Égypte,à l’exception du nome Thébaïque, n’était qu’un marais ; qu’alors il ne paraissait rien de toutes les terres qu’on y voit aujourd’hui au-dessous du lac Mœris, quoiqu’il y ait sept jours de navigation depuis la mer jusqu’à ce lac, en remontant le fleuve » (Histoire, Livre II).

 

Ce passage d’Hérodote nous apprend plusieurs choses :

 

Au temps du roi « Ménès », ce que nous nommons la « Basse-Égypte » n’existait pas dans l’Histoire, puisqu’elle commence au-delà du lac Mœris et qu’il fallait sept jours de navigation depuis la mer pour atteindre ce lac. Hérodote précise encore que : « Tout homme judicieux qui n’en aura point entendu parler auparavant remarquera en le voyant que l’Égypte, où les Grecs vont par mer, est une terre de nouvelle acquisition, et un présent du fleuve ; il portera aussi le même jugement de tout le pays qui s’étend au-dessus de ce lac jusqu’à trois journées de navigation, quoique les prêtres ne m’aient rien dit de semblable : c’est un autre présent du fleuve. La nature de l’Égypte est telle, que, si vous y allez par eau, et que, étant encore à une journée des côtes, vous jetiez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyies de profondeur : cela prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu’à cette distance ».

 

Hérodote confirme ainsi que ce bout de terre que les Grecs nommeront « Égypte » désignele Delta nouvellement apparu, et aussi qu’au-delà du lac Mœris il fallait encore compter trois jours de navigation à l’intérieur de terres formées par des atterrissements récents pour changer de paysage. Suivant ce qui précède, on peut conclure qu’au temps du roi « Ménès », la situation géographique de La Thébaïde la montrait comme la ville la plus au « Nord » de ce qui constituait alors le Continent noir.

 

Cette précision rend définitivement caduque l’argument du « métissage » qui serait à l’origine de « la civilisation égyptienne » puisque ces sept à dix jours de navigation en remontant cette mer (intérieure) qui se trouvait à la place du Delta actuel constituait une frontière naturelle qui disparaîtra progressivement avec les atterrissements successifs du limon.

 

La disparition progressive de cette frontière naturelle donnera la voie libre aux premières invasions indo-européennes que relève la Palette de Narmer, avec la nécessité de la Sematouy, c’est-à-dire la pacification et la sécurisation du Delta (que l’on traduit souvent par l’unification de la Haute et de la Basse-Égypte).

 

Palette de Narmer. Le roi subjugue les ennemis de Kemet. On reconnaît un phénotype indo-européen. Ce qui indique une situation conflictuelle entre les Kémites et les peuples nomades infiltrés dans le désert libyque, arrivant d'Asie
Palette de Narmer. Le roi subjugue les ennemis de Kemet. On reconnaît un phénotype indo-européen. Ce qui indique une situation conflictuelle entre les Kémites et les peuples nomades infiltrés dans le désert libyque, arrivant d’Asie

 

Une question qui peut alors surgir concerne la migration initiale de l’Homo sapiens sapiens à travers l’isthme de Suez, car si cette partie de l’Afrique n’était pas guéable à l’époque, on peut se poser la question de savoir comment ces premiers hommes sortis d’Afrique se seront établis au Pays de Canaan, formant cette industrie spécifique appelée « Natoufien». Ce questionnement n’en est plus un si l’on considère que le Nil actuel, celui de l’époque que nous étudions, coule dans un lit récemment creusé puisque des images satellites ont montré qu’il est au moins le cinquième fleuve à coulé au nord des montagnes éthiopiennes. Ces images satellites montrent la trace de cours d’eau asséchés et celle d’un canyon creusé par un Nil antique appelé l’Éonile qui coulait vers la fin du Miocène (il y a environ 15 millions d’années). Entretemps, le Natoufien a connu une courte période de glaciation qui aura contribué à assécher les cours d’eau de la région, ce qui aura aussi favorisé la traversée de petits groupes d’hommes et de femmes en quête de nouvelles terres où s’établir, une brusque remontée des températures créera plus tardivement cette mer qui paraissait encore au temps du roi « Ménès ».

 

« Ménès » est la grécisation de la locution africaine « Mani/Meni ». Au sujet de « Meni », Aboubacry Moussa Lam écrit : « En Afrique centrale et orientale nous avons aussi la survivance du nom du premier souverain d’Égypte. Au Congo, le roi prit le titre de Mani-Kongo, ou seigneur du Kongo. Au Zimbabwe et ailleurs, Mwene et Mwana signifient aussi seigneur; confirmation nous en est donnée par Théophile Obenga : Dans le domaine linguistique bantu, Mwana Mutapa et Mwene Mutapa ont des significations précises :Mwana Mutapa signifie enfant, c’est-à-dire Seigneur Mutapa et Mwene Mutapa, Seigneur Mutapa, Seigneur de Mutapa. C’est ici que la remarque de J. Ki-Zerbo : Ainsi les enseignes de l’armée égyptienne et celles du Mani-Kongo étaient des idoles dressées sur des hampes prend tout son sens car l’un des tout premiers pharaons qu’on voit précédé de ses enseignes est bien Narmer/Meni de la 1ere dynastie (voir palette de Narmer, verso). Ce parallélisme saisissant, qui concerne non seulement le titre mais aussi un comportement significatif dans la conduite de la guerre, est la preuve que le Mani-Congo est bien l’un des héritiers du grand Méni, premier pharaon d’Égypte » (A. M. Lam, Les Chemins du Nil, p.122).

Muna Mutapa
Muna Mutapa

 

Ce terme, Mani/Meni, se vérifie encore aujourd’hui dans les langues kémites à travers des vocables tels que « Man Mut » (Bassa) ou « Muna Muto » (Douala) pour ne citer que ces exemples, et que l’on traduit par « Fils de l’Homme », que nous croyons être la parfaite signification de Mwana Mutapa (Fils de l’Homme) tant les traductions de ce terme changent et évoluent suivant les auteurs. Dans ce dernier cas, le titre du Souverain s’est confondu avec le nom de l’Empire.

 

La graphie hiéroglyphique de ce nom « Mani/Ménès/Méni » utilise les mêmes signes qui servent à écrire le nom « Amon »; en fait il s’agit du nom « Amon » écrit à l’envers, comme l’atteste la liste des Souverains d’Abydos, celle que Sethi 1er présente à son fils, le futur Ramsès II. Le nom “Mani” y figure en tant que premier Fari, ancêtre fondateur.Cette observation est intéressante dans la mesure où lu dans un sens “jmn” correspond àl’Ancêtre (Nyambè/Nzamba,etc., évoque la même idée), et dans l’autre cette même locution désigne “l’enfant”. Ce qui est conforme aux cosmogonies kémites avec l’idée derenouvellement (cf. Uhem Mesut, Kephri-Râ-Atoum, etc.).


 

Liste d'Abydos. Le nom Mani/Meni/Ménès débute la liste des souverains kémites. Ce nom s'écrit avec les mêmes signes que le nom "Amon".
Liste d’Abydos. Le nom Mani/Meni/Ménès débute la liste des souverains kémites. Ce nom s’écrit avec les mêmes signes que le nom “Amon”.

 

À la suite de ceci, on peut déjà voir que le titre « Ménès » est celui que porte les Souverains de Grands Empires Kémites (Kongo, Zimbabwe), indépendamment du territoire « Égypte » ainsi nommé par les Grecs, et que ce titre désigne aussi de manière générique l’ancêtre fondateur, Mani Tsogo chez les Ekan par exemple, comme c’est le cas à Kemet avec le mystérieux « Ménès »; enfin, on voit que ce titre correspond au nom « Amon » écrit à l’envers, un peu comme si le Dieu se regardait dans un miroir.

 

Toutes ces remarques rattachées à la diffusion du nom « Mani » s’explique, comme le rappelle A. Moussa Lam, au motif qu’ : « entre -7000 et -525, c’est-à-dire sur un peu plus de six mille ans, les Égyptiens et la majorité des Africains ont vécu dans un même milieu où la circulation et les échanges étaient facilités par l’existence d’un fleuve navigable malgré ses cataractes » (A.M. Lam, Les Chemins du Nil, p.46), et ceci explique en outre pourquoi la majorité des peuples kémites se donnent pour origine la Vallée du Nil.

 

À présent, si l’on veut traiter spécifiquement de la locution « Amon », il convient d’établir en premier lieu que le terme « Amon » s’est imposé dans la littérature égyptologique sur la base des traditions grecque et punique. Ce terme n’a jamais désigné le Dieu dans la langue de nos Ancêtres. Cette locution que nous employons de façon conservatoire dérive de la traduction en langue grecque et punique du vocable hiéroglyphique « jmn », que nous rattachons à Nyam/Nyum/Zam, etc.

 

« Amon », orthographié avec un seul m, désigne encore aujourd’hui le dieu le plus important du panthéon berbère. Les berbères sont les descendants des tribus nomades et belliqueuses que nos Ancêtres ont appelé « Lebous » (traduction : Libyens). À Kemet, le terme « Lebous » est un terme générique pour désigner tous les peuples nomades vivant dans le désert situé au nord du Sahara, à l’Ouest de la vallée du Nil. La dynamique historique de cette région tourmentée par des guerres a vu s’établir la ville de Cyrène fondée au 7ieme siècle av. l’E.E (vers -631) et Carthage à la fin du 6ième siècle avant l’E.E. Ces guerres étaient principalement le fait de populations indo-européennes nouvellement arrivées sur un territoire initialement peuplé par des Noirs semblables à tous les naturels de l’Afrique. Ceux-là même que l’on désigne par le terme « Pélasge » dans les îles de la Grèce antique (l’autre rive), soumis aux mêmes conditions d’assujettissement progressif par les nouveaux arrivants.

 

L’antériorité de la présence africaine sur ces territoires est établie par Charles-Picard et Gilbert dans La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal. Après avoir étudié l’ostéologie et les gravures laissées par les premiers habitants des sites de Carthage et des environs, les auteurs notent : « Aucune de ces physionomies ne présente un type dit sémitique, à la figure allongée, au nez aquilin, voire crochu, au crâne renflé au-dessus de la nuque que l’on s’attendrait à trouver dans une colonie phénicienne…L’analyse anthropologique des squelettes trouvés dans les tombes prouve qu’il n’existait aucune unité ethnique ; le type dit sémitique ne s’y rencontre pas plus qu’à Sidon d’ailleurs… La majorité de la population punique semble avoir eu des ancêtres africains nègres, de qui elle tenait ses cheveux crépus, son front bas, ses lèvres charnues…Il semble bien que les femmes, et peut-être aussi les hommes, n’aient pas hésité à se faire tatouer…Les joues sont striées de bandes horizontales qui rappellent les peintures corporelles des Nègres et des Polynésiens[1]. » (La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal au IIIe avant Jésus-Christ, 1959, p. 73.). Il est remarquable de constater que ces incisions corporelles (stries horizontaux sur les joues) sont traditionnellement le fait de populations Fulani,OmoroMossi, etc., des peuples qui partagent les mêmes séquences ADN avec les Grecs actuels, à l’exclusion de tout autre peuple indo-européen.

 

Le jeu du serpent Mehen ou jeu de l’Oie d’Amon qui montre une oie et un serpent, des animaux consacrés à « Amon », situe l’antériorité du Grand Dieu en Afrique, à une époque où la « Basse-Égypte » n’existait pas encore dans l’Histoire, puisque les premières traces de ce jeu sont attestées autour de 8000 av. L’E.E. En se référant à ce seul fait, on peut déjà conclure qu’« Amon » n’est pas une créature provinciale des Thébains, mais un Dieu antérieur en Afrique, porté depuis le sud profond du Continent jusqu’aux confins septentrionaux, c’est-à-dire La Thébaïde au temps du roi « Ménès ». Ailleurs, nous montrons le lien naturel qu’« Amon », terme grécisé désignant la Divinité, entretient avec Nyambè/Zamba/Nyame/Nyamsi, l’original, qui subsiste encore aujourd’hui dans les traditions kémites. Pour ces premières raisons, nous conclurons avec Diop « qu’Amon est (également) le Dieu de toute l’Afrique Noire » (Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, p. 209).

 

Rappelons enfin que la domination des « Lebous » au moment de leur pénétration en Afrique du Nord a vu s’établir des cultes du sacrifice humain, inexistants à Kemet. Cet aspect de la tradition punique est rappelé par Diodore de Sicile : « Ils (les Carthaginois) estimèrent que Kronos aussi leur était hostile, en raison de ce que, ceux qui auparavant sacrifiaient à ce dieu les meilleurs de leurs fils, s’étaient mis à acheter secrètement des enfants qu’ils nourrissaient puis envoyaient au sacrifice. Après enquête, on découvrit que certains enfants sacrifiés avaient été substitués, considérant ces choses et voyant l’ennemi campé devant les murs ils éprouvaient une crainte religieuse à l’idée d’avoir ruiné les honneurs traditionnels dus aux dieux. Brûlant du désir de réparer leurs errements ils choisirent deux cents enfants des plus considérés et les sacrifièrent au nom de l’État. D’autres, contre qui on murmurait, se livrèrent volontairement ; ils n’étaient pas moins de trois cents. Il y avait chez eux (à Carthage) une statue de Kronos en bronze, les mains étendues, la paume en haut, et penchées vers le sol, en sorte que l’enfant qui y était placé roulait et tombait dans une fosse pleine de feu ». Diodore de Sicile et Plutarque associent Kronos au dieu Moloch (en réalité le nom de la cérémonie de sacrifice à Carthage).

 

Plutarque écrit : « C’est en pleine conscience et connaissance de cause que les Carthaginois offraient leurs enfants et ceux qui n’en avaient pas achetaient ceux des pauvres comme des agneaux ou de jeunes oiseaux, tandis que la mère se tenait à côté sans larmes et sans gémissements. Si elle gémissait ou pleurait, elle devait perdre le prix de la vente et l’enfant n’en était pas moins sacrifié; cependant, tout l’espace devant la statue était rempli du son des flûtes et des tambours afin qu’on ne pût entendre les cris ».

 

Zeus-AmmonLe dieu traditionnel de ces populations nomades était Baal (Kronos grec). Leur cohabitation avec les Kémites fixés sur place, et qui connaissaient « Amon », favorisera l’émergence d’une nouvelle divinité appelée Baal-Hammon, le grand dieu carthaginois. Le même phénomène va se produire avec les Grecs et l’avènement de Zeus-Ammon dans les cités où ces derniers cohabitaient avec des Kémites. Ces nouvelles divinités qui déclinent les consonnes « j,m,n » par « Amon », « Hammon », « Ammon », naissent toutes durant le règne des souverains Saïtes (Basse-Égypte), alliés des Perses et des Grecs. Ceux-ci étaient en perpétuel conflit avec les dynasties du Sud (dites nubiennes). Les Grecs connaîtrons une promotion fulgurante avec l’autorisation qu’ils reçurent de Psammétique, roi de cette dynastie saïte, de fréquenter les temples qui leur étaient jusqu’alors interdits. C’est durant cette période que Thalès, Pythagore, Platon, Solon, etc., visitèrent « l’Égypte » et apprirent tout ce qu’il nous est donné de lire dans les ouvrages d’histoire et de philosophie.

On ne peut pas mentionner cette période sans évoquer le célèbre Oracle d’Amon de l’oasis de Siwa, établit en plein « pays Lebou » par Amasis, autre souverain saïte. C’est de cette proximité observée entre l’antique tradition nilotique et les peuples punique et grec que sortira le mot “Amon” retenu par l’Égyptologie occidentale pour désigner le Dieu dont nous venons de parler.

 

 

Par Amenhemhat Dibombari

Share and Enjoy

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS